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Théorie du complot : Concept

Comme le poison s’écoule dans les veines, certaines idées infiltrent les esprits, parfois de manière irréversible. La puissance d’une idée est telle qu’elle peut structurer notre vision du réel, définir le référentiel de nos émotions, conditionner notre vie… et parfois notre mort.

La myriade de narrations hétérogènes que l’on regroupe sous l’expression générique de « théorie du complot » fait partie de ces idées.  J’observe et analyse depuis des années ces narrations et les effets qu’elles ont sur mon entourage, avec des conséquences allant de l’entropie nocturne youtubienne dans la majorité des cas, jusqu’au désastre familial et à la violence dans des situations malheureusement chaque jour plus nombreuses.

Cette série d’articles vise à clarifier un certain nombre de points, à la fois sur le plan méthodologique, idéologique et religieux. Ce dernier aspect revêt une importance capitale puisque, par définition, les narrations proposées dans la théorie du complot se propagent par un acte de croyance préalable et souvent parfaitement dissocié d’une approche scientifique.

Par ailleurs, comme nous le verrons dans le troisième volet de cette série, la recomposition de ces narrations et leur légitimation par des discours se prévalant, de manière directe ou non, des valeurs de l’islam, pose des questions fondamentales de croyance et de dogme.

Dans ce premier volet, j’aimerais d’abord poser les termes et le cadre de la réflexion en présentant le concept et la méthodologie dont je me sers pour analyser cette théorie et les idées qu’elle véhicule.

Le concept est celui de la narration : un récit proposé pour décrire, expliquer, révéler un événement, un mécanisme ou un phénomène.

Ma méthodologie est celle de la démonstration mathématique, dans toute sa rigueur et son exigence de preuve, complétée d’une part par les sciences cognitives (là aussi sur des résultats validés par l’expérience – économie comportementale et statistiques) et, d’autre part, par les sciences islamiques pour ce qui est du volet religieux, en m’en tenant strictement à ce qui fait consensus parmi les savants de l’islam.

Dès lors, ce travail d’analyse ne se place pas dans le champ du ressenti,  émotionnel, superficiel, passionnel, binaire, incantatoire et inconséquent qui prévaut dans la majorité des discussions tenues à ce sujet.

Maintenant rentrons dans le vif du sujet.

La narration s’inscrit dans le récit, l’histoire contée, sans préjuger à ce stade de sa véracité, se servant d’informations liées les unes aux autres dans une mécanique causale et séquentielle. Elle met en scènes des personnages, des faits, des motifs agencés de manière (syntaxiquement) cohérente.

Du point de vue cognitif, la narration vient satisfaire un besoin naturel de l’esprit humain : la recherche de causalité, la nécessité de faire sens à partir d’informations mises en commun sans être nécessairement liées les unes aux autres par un fil conducteur. Notre cerveau se transforme alors en une machine à produire des articulations vraisemblables entre les pièces d’un récit. L’histoire prend forme.

A partir de ce moment, tous ce qui fait une bonne histoire vient renforcer la crédibilité du récit, ainsi que le lien entre son idée centrale et celui qui la porte. On mobilise les rebondissements, les clivages dramatiques, le suspens et la puissance de suggestion dans les développements du scénario. C’est la genèse d’une croyance, d’un mythe qui vient dépasser, par sa puissance narrative, la complexité parfois chaotique d’un réel hors de portée.

Or, en matière de psychologie des masses, mieux vaut une histoire simple et bien ficelée qu’une énonciation précise de faits nuancés, ajustés des probabilités de leur survenance et des réserves qu’il convient de formuler lorsqu’on n’est pas capable de prouver, avec certitude, la validité d’un propos.

De ce point de vue, la théorie du complot est la culmination (possiblement involontaire) d’un art à la confluence du marketing, du story telling, du roman d’espionnage et d’une forme de néo-évangélisme morbide célébrant, tout en s’en inquiétant, la fin du Monde sans cesse prévue pour demain.

Un autre point intéressant est qu’elle est auto-validante.  Il est normal que l’on ne puisse pas produire de preuve décisive puisque les informations sont inaccessibles. Et si elles le sont, c’est bien qu’on nous cache quelque chose. Si un argument vient mettre en cause la théorie, c’est qu’il provient assurément d’une source compromise.

Tout contradicteur de la théorie du complot sera invariablement suspecté d’en bénéficier, de ne pas prendre au sérieux tous les signes et indices rendant presque évidente l’incontournable, l’inévitable, l’inavouable et pourtant criante vérité d’une conspiration large, englobante et continuellement recomposée au gré des nouvelles informations.

Il y a de la beauté dans cette théorie, comme une forme d’esthétisme dans l’art de donner à voir une savante ignorance.

Partageons, l’espace d’un instant, l’élan presque touchant de celui qui, un soir de solitude avec son écran, redécouvrait la quintessence de l’impensée moderne : youtubo ergo sum.

Car il en fallait, de l’innocence, pour croire qu’un visionnage intensif de tout ce qu’internet peut drainer de plus trivial pourrait construire une vision précise et raisonnée d’un monde qui, dès que l’on se risque à l’étudier sérieusement, apparaît dans son ultime complexité, tout simplement hors de notre portée.

Ce n’est pas faire injure à l’intelligence humaine que de reconnaître ses limites. Il y a au contraire une grande forme de lucidité à connaître les frontières du savoir accessible ainsi que la si modeste condition de notre intellect face à l’immensité de notre ignorance.

Plusieurs failles de raisonnement et biais cognitifs sont récurrents dans la théorie du complot, comme par exemple le fait de confondre corrélation et causalité, de croire que l’accumulation d’informations constitue une information, d’assigner une rationalité cachée à des évènements qui n’en n’ont pas nécessairement, de disqualifier les gens (et leurs idées) par capillarité plutôt que de chercher à les comprendre dans leur complexité et dans leurs paradoxes. Nous pourrons revenir sur ces incompréhensions au fil des articles.

Est-ce à dire que les complots n’existent pas ?

Est-ce à dire qu’il n’existe pas de groupes servant des intérêts spécifiques ?

Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’ingérence ni de manipulation dans la déstabilisation de tel ou tel pays d’Afrique ou du Moyen Orient ?

Non, absolument  non. Toutes ces choses existent.

Mais il y a une majeure différence entre une compréhension précise de ces phénomènes et des divagations néo-prophétiques qui ne créent que frustration, peur et polarisation des débats chez ceux que l’on prétend aider, tout en les précipitant dans un monde oppressant qui leur ôte toute forme d’autonomie et de capacité d’action.

C’est justement pour tenter de donner quelques clés de cette compréhension et reconstruire les prémices d’un espoir perdu que cette série d’articles est produite, sans préjuger des intentions des uns et des autres, mais avec l’exigence de vérité et de rigueur qui devrait animer toute personne ayant accès à la parole publique.

A suivre…

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Les commentaires de cet article seront strictement modérés. Merci de formuler vos commentaires ou vos questions de manière constructive. Retrouvez chaque semaine les prochains épisodes de cette série.





Réactions


  1. Par Najeeb le 13 septembre 2013 à 14:21

    Entrée en matière très attrayante, on a hâte d’entendre la suite. Approche très cartésienne d’un phénomène pour le moins irrationnel, qui a toujours existé cependant qui s’est démocratisé avec l’avènement de l’Internet.
    Pour la partie dogmatique, Le complot majeur auquel nous avons à faire face depuis la nuit des temps est celui de Satan contre l’être humain, et sa promesse de faire en sorte que lui et ses alliés égarent les fils d’Adam. Nul doute que ce dernier se soit doté d’un réseau d’influence à travers les âges, qu’il a adapté aux différentes époques et par lequel il rallie à sa doctrine. Quel meilleur outil aujourd’hui que ce fabuleux réseau : l’Internet…

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  2. Par enthousiaste le 13 septembre 2013 à 15:05

    Mise en bouche intéressante au contenu très prometteur. En bon pédagogue, j’ose espérer que vous pourrez proposer vos solutions pour endiguer ce phénomène menant la réflexion d’une bonne partie des nôtres (entre autres) à la dérive.

    Tous mes vœux de réussite vous accompagnent.

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  3. Par Ness le 13 septembre 2013 à 15:44

    « Ce n’est pas faire injure à l’intelligence humaine que de reconnaître ses limites ».
    Parfait, rien à ajouter. Sinon recommander Chomsky. Merci.

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  4. Par iqranice le 13 septembre 2013 à 17:59

    je rejoins la remarque de Najeeb, tout a fait exacte, il y a Allah 3azza wa djel et il y a iblis!

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  5. Par Vieux singe le 13 septembre 2013 à 20:27

    J’avais publié il y a bien longtemps une étude de cas sur ce sujet, certes moins brillante.
    http://www.vieuxsinge.fr/article-25224638.html

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  6. Par AbouAdem le 6 décembre 2013 à 14:52

    Salam alikoum
    Belle entrée en matière.
    Pour la théorie du complot, j’ai également ma théorie, avec derrière ce complot mondial un grand stratège, grand savant, d’une grande patience. Ce machiavel a de plus juré notre perte comme mentionné dans le Coran à plusieurs reprises et dont Allah zawajel nous a mis en garde.
    Tous les autres ne sont que des pions.
    Je pense que vous avez deveniez de qui il s’agit.
    Wa salam

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  7. Par Mellouki Hanna le 5 février 2014 à 15:05

    A salamo’alaikoum ( que la paix soit sur vous )

    Puisque tu en parles et que je suis en plein de la lectures de documents d’Alain Soral et aussi dans l’écoute de pas mal de gens de sciences comme Imrane Hussein, Hani ramadan et d’autres…

    J’aimerai avoir ton point de vue sur certaines choses comme :

    1) Ceux qui soutiennent que toutes les élites au travers la Terre préparent doucement mais surement la venue du dajjal à travers des stratagèmes, que l’on peut nous à notre échelle admettre comme étant des attitudes occidentales décomplexés.

    2) La tendance qu’on beaucoup de savants chrétien et musulman a parler d’Israel comme étant la future puissance mondiale

    3) La pédo criminilaté au sein du gouvernement

    4) et enfin l’attitude qui selon toi il convient d’adopter face a ce qui se passe, le regard que l’on doit avoir et la position à prendre dans une éthique musulmane en contextualisant bien entendu ( puisque nous vivons en France)

    BarakAllaho fik

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