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De la Rage à l’Amour

La rage, c’est quand tu as cette boule au ventre, cette fureur, cette colère qui te donne envie de tout casser, de tout tuer, de faire voler en éclat la table, les vitres et tous ces murs qui nous enferment. C’est un sentiment que je connais bien, depuis les bancs de la maternelle. Je me rappelle en particulier d’un moment décisif, qui me revient à chaque fois que je suis fatigué, à chaque fois que j’ai envie de sauter dans le premier avion pour partir vivre à l’autre bout du monde, là où l’on ne parle pas cette langue, où le mot « laïcité » n’existe pas pour justifier le racisme, où l’on ne discrimine pas des enfants en leur expliquant que c’est pour leur bien, où tu peux passer ton temps à construire des choses au lieu d’être en résistance du matin jusqu’au soir.

Loin, tellement loin d’ici.

Il s’appelait Lateef et c’était mon copain de maternelle. Lateef était musulman. Lateef était noir. A l’époque, je ne savais pas encore que c’était mal. Un jour Lateef a fait pipi-caca sur lui. Lateef pleurait. Lateef hurlait. Mais les dames de service l’ont laissé comme ça jusqu’au soir, jusqu’à ce qu’il soit épuisé, jusqu’à ce qu’il n’ait plus de larmes, jusqu’à ce qu’il se soit résigné. Lateef était sale.

Quand la maman de Lateef est venue le chercher, elle n’a rien dit. Ça ne se faisait pas, à l’époque. Il fallait passer son chemin. Et puis que pouvait-elle dire dans une langue qui n’était pas la sienne, dans des codes qui n’étaient pas les siens, à des gens qui ne doutaient de rien ? Ce soir-là, j’ai vu mes parents pleurer de tristesse à la table du dîner, pendant que je leur expliquais comme Lateef était sale.

C’était la première fois que je vivais le racisme dans sa plus simple expression.

Ce n’était malheureusement pas la dernière.

Depuis j’ai la rage. Une rage qui ne m’a pas quitté pendant les 30 dernières années de ma vie. Elle m’a poussé à réussir dans mes études, à ne jamais me laisser faire, à ne jamais avoir peur, à vouloir être digne de tous les sacrifices que nos parents ont fait pour nous.

Ma rage, je lui ai cédé avant de chercher à l’apprivoiser, j’ai hurlé de colère et de tristesse, comme Lateef, pleuré les larmes de mon corps, pleuré des larmes de sang. Depuis je l’ai nourrie et éduquée, mais elle ne me quitte pas. Je ne serai jamais un homme de paix, j’ai trop de rage dans le cœur, vu trop d’injustices pour me dire qu’il suffit de tourner la page, en me disant que tout cela est derrière nous.

Et pourtant, il n’y a pas d’autre choix. Pas d’autre voie que celle d’aimer.

Pas l’amour stérile, assassiné avant même d’être né, à force de dire « je t’aime » comme on demanderait l’heure, ni cet amour naïf, idéalisant le monde, niant les injustices pour mieux s’en dédouaner. Plutôt l’amour sincère qui cherche en chacun(e) d’entre nous la part de Bien plutôt que les défauts. Cette amitié profonde qui, au-delà des différences, rassemble les êtres humains, sans effacer leurs singularités.

Assez d’agir contre, nous voulons agir pour.

Pour la justice, pour le respect, pour la dignité, pour construire. Cette idée ne sera jamais un silence, car il n’y a pas plus puissant pour changer le monde qu’une détermination nourrie d’espoir et d’amour.

Cette détermination, nous la tenons de nos parents, nous la devons à nos enfants.

Elle s’énonce en trois mots :  je vous aime.





Réactions


  1. Par Omar Ait-Moulid le 16 avril 2013 à 16:45

    Très émouvant, je me reconnais pleinement dans tes mots cher Marwan. Al hamdou lillah j’ai croisé la route de gens exceptionnels qui m’ont permis de saisir l’importance de passer de cette rage face à l’injustice à un amour du bien agir. Le chemin est long, mais on en connait la fin si on est croyant.

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  2. Par ChipsToune le 16 avril 2013 à 18:39

    ça me rappelle un événement qui est arrivé à une femme que je connait, lorsqu’elle était petite, elle était parti à l’école avec du hénné, j’ai été profondément choquée et triste par l’humiliation qu’elle a subi, l’enseignante l’a réprimandé et exclu de la classe, en lui disant qu’est ce que c’était que ça dans ses mains, que c’était dégoutant et qu’il fallait qu’elle se laver les mains ! elle part donc dans la salle d’eau, on lui a même fait laver les mains à l’eau de javel

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  3. Par Véga le 16 avril 2013 à 18:53

    Pourquoi la fin du commentaire: « ….si on est croyant… » ? ne peut t-on pas aimer si on est pas croyant? et puis…. croyant en quoi? c’est peut-être ce mot là que je ne comprends pas…c’est quoi « être croyant »?

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    réponse de Omar

    A aucun moment je n’ai suggéré qu’on ne peut pas aimer lorsqu’on n’est pas croyant 🙂

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    réponse de véga

    Oui Omar mais comme tu finis ton texte comme ça (« …on en connait la fin si on est croyant… ») , je l’ai compris comme ça, désolée du malentendu, effectivement tu ne le suggères pas, juste ça m’interrogeait que tu fasses ce lien entre la croyance et la lutte contre les injustices…mais tout dépend de quelle croyance on parle…religieuse? ou, en l’amour universel et fraternel entre les hommes? pour ma part si c’est la 2eme oui je suis ok, si c’est la 1ere un peu moins car croire en l’amour pour moi n’a rien avoir avec ses convictions religieuses. 😉

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  4. Par Adel le 16 avril 2013 à 19:24

    Mâ châ Allah

    Court , beau et essentiel

    J’ai surkiffé ton texte !

    Bravo Marwan

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  5. Par Ibtissam le 16 avril 2013 à 21:08

    Bonsoir,

    La maternelle c’est terrible… Le reflet de la société?
    Je me souviens, dans ma maternelle de la France du terroir, j’avais la peur au ventre à chaque fois qu’il fallait se mettre en rang, pour aller au toilette ou à la récré. C’était pour moi une vrai galère, la noire de la classe, de trouver un camarade qui accepterait de me donner la main. Ma peau, mes camarades la qualifiaient de sale. Tous ça sous les yeux d’instit. qui n’ont jamais pris la peine de corriger, rectifier, d’expliquer que la peau noir est une peau comme une autre. À l’époque, j’avais fini par croire qu’ils avaient tous raisons ma couleur est sale.

    Bref… Sinon le message de ton texte est très sage :). Avec de la rage dans le coeur, on se fait avant tout du mal à sois même.

    ps/ c’est fou comme les blessures d’enfants reste gravé en mémoire à jamais. Même si sur le coup on ne comprends pas vraiment l’injustice.

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  6. Par khaled le 16 avril 2013 à 23:51

    Et enfin s’accrocher des oreilles au cœur pour que l’on puisse enfin s’entendre….

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  7. Par Sonia le 17 avril 2013 à 16:06

    Merci.

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  8. Par Fabrice le 20 avril 2013 à 10:41

    On dit que plus on vieillit plus les blessures de notre enfance nous rattrappe: c’est ma foi vrai.

    Les anciens nous laissent des héritages, aux descendants des peuples nomades des qualités d’écoutes et d’accueils formidable.
    La laïcité française est aussi un héritage des anciens. Il faut savoir écouter les anciens car ils ont souvent la sagesse.

    [Répondre]

    réponse de Fabrice

    La première fois que j’ai rencontré le racisme, c’est à 14 ans sur un terrain de foot où un jeune m’a traité de sale fromage, de sale blanc de faire parti de la race maudite. Certes, j’ai été choqué, comme beaucoup j’aurais pu généraliser, mais si je l’avais fait, je n’aurais pas rencontré des gens formidables et d’avoir pu partager des moments géniaux qui feront parti de mes souvenirs pour toujours.

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  9. Par fa le 22 avril 2013 à 20:00

    Tout est dit… Merci.

    [Répondre]


  10. Par fernandez le 24 avril 2013 à 6:26

    très beau texte…Oui je suis touché, je ressens moi aussi cette blessure…Celle d’avoir vu mon fils subir ce rejet à la maternelle pour les mêmes raisons, mais c’était une autre forme de racisme, la connerie! il avait ce problème régulièrement et en face une attitude de rejet, de culpabilisation de l’enfant… je crois que ceci n’a rien à voir avec la laïcité, mais avec la connerie de certains, et du système éducatif en général…

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  11. Par ben le 24 juin 2013 à 21:01

    Salam.

    Est ce une manière de nous dire que vous passez de l’action contre (ccif) à une action pour, c’est à dire de la la Rage (ccif)à autre chose ?

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    réponse de Marwan Muhammad

    Devenir porte parole au CCIF, c’était déjà contrôler ma colère. C’est ça qui fait la différence entre une association qui a des résultats et une rage sans lendemain. Quant à mes projets futurs, j’en ai beaucoup, mais chaque chose en son temps insha Allah.

    [Répondre]


  12. Par Myriam T. le 24 juin 2013 à 21:25

    Comme d’habitude… Qu’ALLAH t’illumine pour ces mots.
    Je n’ai pas ton âge, pas encore tes expériences… Mais du haut du mien ce que tu dis m’inspire…

    Sans doute cette rage s’accroitra avec le temps…
    J’ai tant de peine et en même temps tant d’admiration pour des Hommes œuvrant pour la justice, « Sa justice »
    Je me suis a plusieurs reprises posée la question: comment leur cœur doit être en combattant au quotidien tant d’injustices… Comment!
    Épuisé? Exténué? Ravagé de tristesse et d’amertumes? Comment gèrent t-ils leur quotidien? Leurs vies? Leurs émotions? Leurs rapports?
    SubhanaALLAH… C’est le risque a prendre dans la voie du militantisme… Mais tellement méritoire!

    Ma plus grande tristesse est en même temps ma plus grande fierté: le souvenir du combat du plus grand des Hommes qui ait pu effleuré cette terre…
    Ce souvenir, ce ressenti, ces images de lui défilant… Ce courage, cette patience exemplaire.
    Ce soldant par 2 milliards d’êtres Le reconnaissant…

    Ce mal d’amour…

    Qu’Il te protège Marwan. Sache que tu es une source de motivation, sache le.

    Ta petite sœur Myriam.

    [Répondre]

    réponse de Marwan Muhammad

    Amine pour tes du’as. Message reçu Myriam. Barak Allahufiki.

    [Répondre]


  13. Par Youssef le 24 juin 2013 à 21:29

    Moi a la maternelle, je ne savais pas combien faisait 1+1, je ne me rappelle pas avoir vu ma blonde institutrice l’expliquer au petit beur de la classe, les autres têtes blondes eux connaissaient la réponse, je crois que c’est la prof qu’ils leurs a appris, il a fallu que je redouble ma CP pour savoir qu’un bonbon plus un autre bonbon faisait deux bonbons, c’est pas la même prof qui me l’a appris.

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  14. Par Taliba Al 'Ilm le 24 juin 2013 à 21:57

    Puisse Le Doux vous aimer.

    Merci.

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  15. Par Mounia le 24 juin 2013 à 23:14

    L’injustice exprimée par la colère et la rage est un amour informel.
    Puis une fois la maturité spirituelle en cours de réalisation,
    on rééquilibre nos émotions avec justesse,
    pr être plus persuasif dans la dénonciation de l’injustice.

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  16. Par Miloud du coeur de la sous-France ... le 25 juin 2013 à 0:08

    Marwan ce que tu écris résonne au plus profond de mon âme, j’essaye de lutter contre moi même, mais c’est tellement difficile pour moi de sortir de cette sous-France, des souffrances sociales qui m’ont entourées,de la pauvreté matérielle, affective, du mirage social, de la schizophrénie ”ethnique“, du surplus de problèmes, de fausses promesses politiques … Marqué au fer rouge par leurs racismes d’états …
     » Enfant, j’ai toujours été confronté au regard de l’Autre, aujourd’hui rien ne change, toujours les mêmes regards …  »

    Mais grâce à Dieu j’ai pu croiser des gens comme toi qui arrive à mettre des mots à mes maux intérieurs, de vrais pansements !

    Merci Marwan , tout mes encouragements …

    Que Dieu te garde et te protège

    Fraternellement : Miloud du coeur de la sous-France

    « Je ne sais pas si les gens imaginent vraiment se que l’on ressent lorsqu’on est considérer comme un étranger dans son propre pays, le visage d’une France qui nous méprise. »

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    réponse de Marwan Muhammad

    Merci à toi Miloud. Ps: tes photos sont magnifiques.

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  17. Par Nabil le 26 juin 2013 à 20:09

    Bravo pour ce texte qui nous rappelle qu’il ne faut céder devant l’adversité, si dure soit elle.

    Barak Allahufik pour ces BELLES phrases…

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  18. Par Someia le 2 juillet 2013 à 17:51

    Un texte qui touche, un texte qui rappelle. Une rage legitime, une action necessaire. Un amour qui donne du sens. El hamdou liLlah

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