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Pour mes amis chrétiens

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Je ne pensais pas un jour avoir à écrire ce texte.

Et pourtant… un tas de choses que je ne croyais pas voir de mon vivant se sont produites.

Je ne pensais pas qu’on pourrait faire basculer notre pays, au point de monter des communautés les unes contre les autres.

Et pourtant… j’observe chaque jour comment des groupes identitaires cherchent, par tous les moyens, à faire de la différence de l’autre un problème ; Et de l’affirmation de soi un rejet.

J’ai de la peine au moment où j’écris ces lignes. Incontrôlable et personnelle, au delà des modestes responsabilités qui sont les miennes, au sein d’associations qui, avec des bouts de ficelles, tentent chaque jour de construire du commun, de réparer un peu de ce qui est abîmé, dans les coeurs comme dans les vies de nos voisins, de nos amis, de nos collègues, de nos enfants.

Un attentat après l’autre, une ville touchée après l’autre, on refait la terreur devenue routine: condamner la violence, faire preuve de solidarité envers celles et ceux qui souffrent, prendre les mesures pour parer aux conséquences et à l’escalade des tensions, faire preuve, autant que possible, du calme et du discernement nécessaires dans de telles périodes de crise, ne pas perdre son empathie et ne pas se laisser déborder par le cynisme politique auquel on assiste, qui fait descendre la dignité humaine chaque jour à un nouveau minimum.

Et pourtant… je me suis fait attraper par le coeur plus profondément que jamais, quand, sur mon téléphone, ont atterri en rafale toutes les alertes que je conjure dans mes prières:

On venait de tuer à Saint Etienne du Rouvray.

Atrocement, une fois de plus.

Un innocent, une fois de plus.

Un homme de Bien, une fois de trop.

Ce n’est pas n’importe quelle communauté qui est visée. Ce sont les catholiques, très spécifiquement et dans un moment particulier ; les quelques personnes qui, dans l’humilité et la dévotion les plus totales, se retrouvent le matin pour prier, renouveler leur espoir en Dieu et l’amour de leur prochain. Habiter les murs qui contemplent les âges et dire, au milieu du silence, dans un temps où le cynisme et le défaitisme semblent avoir partout pris le pas, qu’il existe encore un idéal, une espérance, lointaine et si proche, assez de beauté dans le coeur des êtres humains pour se l’approprier, pardonner, aimer et construire.

De tous ceux dont, dans la folie et la haine, quelque esprit tordu aurait pu faire un ennemi, de toutes les personnes dont quelque militant égaré aurait pu questionner la responsabilité dans les injustices de ce monde… on n’aurait pas pu trouver plus éloigné que l’abbé Jacques Hamel.

Et pourtant… c’est sa chère vie qu’ils ont volée et sa belle oeuvre qu’ils ont terminée.

Physiquement, du moins.

Car le nom de l’abbé ne s’éteindra pas, tandis que le leur n’est déjà plus qu’un mauvais souvenir.

Les actes de bien de l’abbé continueront de porter leurs fruits, tandis que leurs ignominies les poursuivront à jamais.

Dans l’incompréhension, on a souvent tendance à attribuer l’arbitraire à la démence. C’est trop vite évacuer le sens des actes et du consentement de ceux qui les produisent, dans la vie comme dans la mort.

Or, si les assassins et les terroristes sont des “fous”, ceux qui les envoient ne le sont absolument pas. Ils savent exactement ce qu’ils font et mesurent le mal qu’ils nous causent, à tou-te-s.

La volonté de frapper un homme d’église, de donner à voir une guerre qui opposerait des appartenances culturelles et religieuses différentes, est manifeste dans l’action de Daesh. Et malheureusement, tant de responsables politiques, pour des raisons qui leur sont personnelles, leur ont offert la manichéenne opposition que les assassins cherchaient tant, si loin de ce que le peuple vit, au quotidien. Les extrêmes se répondent et se légitiment, cherchant à nous faire sombrer dans leurs fantasmes de guerre civile, poussant les un-e-s et les autres à “choisir leur camp”, quand les leurs sont le même: celui de la haine et du rejet.

Quand les caméras sont coupées, quand les projecteurs s’éteignent, quand les estrades politiques sont vides, la vie reprend son cours.

Les gens vivent ensemble, mangent ensemble, éduquent leurs enfants ensemble, construisent ensemble, comme c’est le cas depuis si longtemps, à Saint Etienne du Rouvray comme ailleurs. Les chrétiens et les musulmans vivent en fraternité.

J’en suis le premier témoin.

Musulman, j’ai bénéficié tout au long de ma vie de l’amitié et de l’engagement de mes amis chrétiens, notamment catholiques. Et-ce, depuis l’enfance.

Pour un temps en Egypte, ce sont les soeurs de l’école Saint Marc, sur la corniche d’Alexandrie, qui me prenaient dans leur bras et cajolaient ma petite enfance.

Par intermittence sur les bancs des écoles catholiques, tout au long de ma scolarité, j’y ai été instruit et poussé au meilleur. Autant que possible, j’assistais aussi aux cours de catéchisme. J’y ai appris les valeurs de l’islam. J’y ai appris l’amour du prochain.

La paroisse organisait des activités, culturelles et sportives, auxquelles tout le monde participait, sans distinction. Les bénévoles, fidèles de l’église, y donnaient leur temps et leur énergie, sans compter.

Et même adulte, cette bienveillance est toujours là:

Quand le collectif contre l’islamophobie avait besoin d’une salle, c’est une église qui la lui prêtait. Quand la mosquée de Saint-Etienne du Rouvray avait besoin d’un terrain pour exister, c’est l’église qui le lui a offert pour un euro symbolique.

Dans mon expérience diplomatique au sein de l’OSCE, où se discutent les questions de droits humains et de sécurité, c’est souvent le représentant du Vatican qui a dénoncé l’islamophobie, par pure fraternité, quand tant d’autres pays se confondaient dans un silence coupable.

J’ai le souvenir d’un prêtre qui a dû faire face à une colère sans précédent à Paris, parce qu’il avait osé, malgré des franges identitaires au sein de sa paroisse, inviter un rabbin, une laïque et un homme musulman pour parler de questions qui nous concernent tous.

Ce sont bien des catholiques qui, conscients de la fraternité à laquelle leur foi les appelle, participent de manière décisive et avec des personnes d’autres confessions aux associations qui, parmi tant d’autres, font l’honneur de notre pays, de Coexister à Initiative & Changement en passant par le Secours Catholique.

Il y a personnellement eu des moments difficiles, des gens à l’esprit fermé qui, par ma couleur de peau ou ma foi, même enfant, voyaient en moi un problème. D’autres qui se sentaient investis à mon égard d’une mission d’évangélisation parfois trop insistante. Il y a eu, à travers l’histoire comme dans le présent, des courants, au sein des églises et des autres religions, qui font mentir les valeurs de la foi dont ils se réclament, mais Dieu m’est témoin qu’en ce temps qui m’a été imparti pendant les 38 dernières années, je n’ai que du bien à dire des communautés chrétiennes qu’il m’a été permis de rencontrer.

Si je prends le temps de témoigner de cela, c’est que je sais les efforts et les sacrifices que doivent concéder ceux qui, après tant d’années de solidarité, se retrouvent vulnérables face à ceux, d’un extrême comme d’un autre, qui essaient de nous diviser et de faire de nos appartenances des questions identitaires, aboutissant au rejet de l’autre et, à terme, à la perte de notre fondement le plus intime: cette espérance qui nous animait, en notre for intérieur, menacée de devenir un vague souvenir depuis que la colère nous définit.

En tant que musulman, je ne m’excuse de rien, mais je fraternise en tout.

Par simple cohérence avec ma foi, par simple justice et empathie envers celles et ceux qui, partout aujourd’hui, versent des larmes.

N’abandonnez rien. Ne renoncez à rien. N’éteignez pas la part de lumière et de respect qui éclairait votre coeur jusqu’ici. Par fidélité avec la vôtre.

Fraternellement, une fois de plus.

Parler d’espoir, une fois de plus.

Avec amour, jamais de trop.

bureau
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Sondages : L’islamophobie par le chiffre?

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En France, cela fait bien longtemps que le sondage fait office de referendum. Si bien (ou plutôt si mal) que les responsables de partis et le gouvernement ne s’appliquent plus à faire de la politique, mais plutôt à produire de l’opinion. Ce sont deux choses différentes. Cette instrumentalisation du chiffre dans la légitimation des discours (puis des actions) politiques est disproportionnée dès qu’il s’agit de l’islam et des musulmans.

Les médias produisent chaque semaine des chiffres censés montrer à quel point les musulmans sont indésirables et normaliser,  tout en se cachant derrière l’objectivisme du chiffre, leur mise à l’écart et leur problématisation.

Ainsi, lorsqu’on nous explique que « 74% des Français ont une opinion négative de l’islam et des musulmans », ce n’est pas réellement le niveau de racisme des Français que l’on mesure, mais la performance d’un discours politique et médiatique tendant à présenter la musulmans comme un problème. Leur légitimité est questionnée… et dès lors questionnable. On qualifie de sondage ou d’étude des objets d’opinion et des formes de consultation qui ne respectent souvent pas le strict minimum en matière de méthodologie statistique. La plupart des questions ouvertes au public sur des sites d’information font partie de cette catégorie.

Les médias sont une projection co-intégrée de la réalité.

Projection, car ils choisissent d’ignorer, de minimiser ou d’amplifier les « informations » qu’ils produisent, proposant ainsi à leur audience une narration déformée de la réalité, à travers laquelle le journaliste, structurellement subjectif (tout en se réclamant verbalement objectif) projette ce qu’il est et ce qu’il pense sur ce qu’il voit, avant de produire ce qu’il dit. C’est donc en tant que récit qu’il faut recevoir la production médiatique.

Co-intégrée, car le réel et le récit que les médias en produisent s’influencent mutuellement, l’un intégrant l’autre dans une mécanique cyclique qui s’auto-alimente : les discours politiques et médiatiques produisent de l’opinion, qui produit du réel, qui  produit des actions, que les médias décrivent en produisant du discours…

La production d’un discours problématique à propos des Roms, des migrants ou des musulmans génère les réalités qu’elle est censée décrire. La responsabilité des médias dans la normalisation du racisme dont ces groupes sont la cible est donc pleinement engagée, non moins que celle des personnalités politiques ou de ceux qui produisent les discriminations.

Hier, France Télévision a jugé utile de lancer un sondage posant la question suivante :

Etre licencié pour port du voile au travail vous choque-t-il ?

Le matin, une majorité de personnes (autour de 66%) exprimaient leur réponse : NON. Puis, au fil de la journée, à mesure que le sondage se diffusait, les chiffres ont basculé. En fin de journée, si l’on en croit les chiffres : 83% des personnes qui ont choisi de s’exprimer se sont déclarées choquées par une telle idée, réaffirmant leur rejet du racisme et de la discrimination, soit plus de 108 000 personnes en quelques heures. Il semble y avoir eu une large mobilisation autour de ce sondage, puis un bond numérique inexpliqué dans les dernières heures.

Fait exceptionnel : France 3 a choisi de ne pas utiliser le résultat du sondage, censurant purement et simplement l’opinion exprimée par les internautes dès lors qu’elle rompait avec un discours politique préempté et massivement polarisé contre les musulmans, comme le notent à juste titre Amnesty International, le Conseil de l’Europe ou l’ONU. A l’antenne, pour justifier cette censure, on parle d’anomalie et de piratage.

En images, ça donne ceci:

 

Ce choix engage la responsabilité de cette chaîne de service public, censée faire preuve d’objectivité et produire une information qui permet au public de comprendre les enjeux de notre temps, tout en prenant une certaine distance vis à vis du discours politique contemporain, comme tentent de le faire chaque jour de nombreux journalistes au sein même de leur rédaction. Cette responsabilité n’inclut pas de choisir ce qui relève de la bonne ou de la mauvaise opinion. Et s’il existe bel et bien une anomalie en France, elle réside plutôt dans la normalisation du discours islamophobe, jusque dans les rédactions des médias de service public, qui ne sont plus choqués par les discours de l’extrême Droite, mais se retrouvent dans le malaise et l’incompréhension quand des dizaines de milliers d’internautes disent non aux discriminations.

S’il y a effectivement eu piratage, quelle proportion représente-t-il sur les 108 000 opinions exprimées pour le OUI, quelles en sont les raisons et quels sont les résultats réels, une fois les corrections effectuées? Si par contre il s’agit d’une censure pure et simple, quels en sont les motifs?

Dans l’hypothèse d’un piratage, même partiel, de ce sondage, les conséquences ne sont pas moins graves, puisqu’elles exposeraient un groupe de service public à l’instrumentalisation de chiffres qui produisent des effets bien réels sur l’opinion. L’absence d’algorithmes de détection et de correction dans ce type de sondages devrait alerter plus d’un observateur. Ou au minimum, amener les rédactions à poser une vraie réflexion autour de la méthodologie utilisée dans la production de ce genre de chiffres. On note que la progression numérique en faveur du OUI a été continue dans le temps pour une large partie de la journée, atteignant 67% pour 45000 votants, avant d’être accentué par des dizaines de milliers de votes supplémentaires, tardivement dans la journée. Si piratage il y a eu, c’est donc sur ces derniers votes qu’il a porté, produisant ainsi un effet d’accentuation, et non de basculement de l’opinion. Par ailleurs, un tel afflux de votes circonscrits dans le temps est clairement identifiable et peut faire l’objet de corrections.

Il y a donc deux enseignements majeurs à tirer de ce sondage :

1) La question posée induit un schéma de représentation : elle suppose qu’il est possible (et donc discutable) de discriminer une femme portant un foulard au travail, comme si le respect des libertés fondamentales était soumis à l’opinion et pouvait être négocié dès lors que l’on s’adresse à des musulmans. D’un point de vue juridique, cette question est identique aux suivantes :

Etre licencié pour port d’une kippa vous choque-t-il ?

La discrimination religieuse au travail vous choque-t-elle ?

Peut-on renvoyer quelqu’un au motif de son apparence ou de son appartenance religieuse ?

Ces différences de formulation adressent la même réalité, mais il est à prévoir qu’elles auraient abouti à des réponses sensiblement différentes. La marginalisation des musulmans en tant que groupe est telle qu’il faut reformuler les discours dont ils sont la cible en remplaçant « musulmans » par « juifs », « noirs » ou « femmes » pour réaliser à quel point ils sont violents. Le choix de cette forme de questionnement par France Télévision n’est donc absolument pas neutre, qu’elle soit consciente ou non.

2) Le sondage est instrumentalisé au service d’un discours politique, qu’il soit assumé ou non, consenti ou non. De la même manière, l’affaire Babyloup montre à quel point la loi peut être utilisée comme un instrument de domination : soit elle s’exprime en faveur des puissants et il faut la respecter, soit elle s’exprime en faveur des victimes et il faut la changer. Ainsi, les sondages d’opinion, rarement questionnés dans leur méthodologie, sont bons à produire dès lors qu’ils s’inscrivent dans le discours dominant mais seraient perçus comme des anomalies dès lors qu’ils viendraient mettre en cause ce même discours.

La loi, la méthodologie de sondage, le service publique et le travail journalistique sont choqués (au sens expérimental du terme : confrontés à une anomalie mettant en risque leur système) par la situation actuelle et les tensions, politiques, identitaires et sociales, que nous traversons.

Cette façon disruptive de mettre en suspens les libertés fondamentales et l’intégrité des uns et des autres dès lors qu’il s’agit des musulmans porte un nom : un état d’exception.

Il convient de poser à France Télévision trois questions :

Pourquoi produire des sondages qui induisent chez nos concitoyens l’idée que les musulmans (en l’occurrence les femmes voilées) posent problème, rendant le respect de leurs libertés fondamentales presque conditionnel ?

Sur quelle base publier ou censurer le résultat des sondages ?

Si piratage il y a eu, quelle ampleur joue-t-il dans le basculement du sondage, quels sont les résultats réels et quelle réflexion méthodologique est-elle mise en place pour se protéger d’instrumentalisations possibles?

En tant qu’usagers du service public et payeurs d’une redevance annuelle finançant France Télévision, chaque citoyen peut (et doit) demander des comptes sur le traitement journalistique (ou politique) qui nous est produit, à un moment où ce pays bascule, sans s’en émouvoir outre mesure, chaque jour un peu plus dans le populisme.

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Pour contacter le CSA, vous pouvez utiliser ce lien. Vous pouvez également contacter les médiateurs de France Télévision pour demander des explications et faire part de vos commentaires. 

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Addendum 12h34: Plusieurs sources confirment un piratage numérique du sondage dans les dernières heures, dans une proportion non négligeable. Cette action a amplifié le score en faveur du OUI, sans être la source du basculement. Cela ne vient aucunement remettre en question l’analyse produite dans cet article, ni les interrogations qu’il pose, notamment sur tout l’aspect méthodologique des sondages. 

1990
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Anatomie d’un Rageux : le Style

Je n’ai pas eu de doudoune Chevignon avec écrit Tog’s Unlimited. Pas de sac à dos Creeks, pas de jean Levi’s, pas de survêtement Lacoste ni d’Adidas torsion, pas d’Air Max ni de chemise Celio. Pas de Tamtam dans la poche ni de feuilles Clairefontaine dans mon cartable, pas de t-shirt Waïkiki ni de baskets L.A Gear.

Donc forcément, j’avais la rage.

C’est fou comme les objets les plus futiles peuvent prendre une importance capitale dès lors qu’ils définissent une norme, en l’occurrence celle de la popularité dans la cour de récré.

Mon fournisseur officiel de sape s’appelait Tati, ma conseillère mode était ma Maman, toujours au top même quand le compte bancaire changeait de signe. Niveau capillaire, Papa oblige, grosse touffe forever même en été. C’est difficile de trouver les mots pour dire à quel point j’avais honte des fois, pour de mauvaises raisons, et à quel point je suis fier aujourd’hui de ce qui fait mon histoire.

Une fois j’ai supplié mon père d’avoir des baskets neuves. Il est revenu tout content de Carrefour avec le trésor tant convoité : d’un blanc immaculé, montantes avec une fermeture éclair, les premières chaussures littéralement décapotables, avec écrit en gros ArtechTM.

Ce n’était pas de la marque… et donc la valeur sociale de ces chaussures, totalement décorrélée de leur valeur utilitaire, était proche de zéro.

Une autre fois j’ai acheté une paire de chaussures d’occasion à un copain de classe, 75 francs. C’étaient des Ewing 33, bien usées. Pour les retaper, je les ai peintes au Tippex. Ca laissait des traces blanches sur le sol les jours de pluie…

 

ewing

 

La même année, c’était la mode des blousons Starter, à l’image d’équipes de football américain qu’’on avait jamais vues jouer (d’ailleurs on savait même pas ce que c’était comme sport, on pensait qu’ils jouaient juste au foot, mais en parlant anglais…). Et là Maman a vu que ça me ferait plaisir, alors elle m’a acheté le plus beau blouson du monde, en cuir et velours, rouge et doré aux couleurs de l’équipe de San Francisco. Il ressemblait (presque) à ça:

49ers

Ce soir là j’ai dormi avec. Le lendemain, le jour de la revanche avait sonné, j’allais montrer à tout le monde l’ultime style dans la cours de récré, mes baskets repeintes aux pieds et mon blouson rayonnant sur le dos. A peine avais-je franchi la porte de l’école que tout le monde tapait déjà des barres de rire. J’ai pas compris tout de suite, mais un garçon de ma classe est vite venu m’expliquer :

« Oh la te-hon, les cinquante-neuf Ers ça existe pas, c’est les quarante-neuf Ers !!! »

C’est comme ça que j’ai dû apprendre à me battre, d’abord avec mes poings, ensuite avec mes mots, juste pour me défendre dans une cour de récré. Le pire n’était pas d’avoir un faux blouson, mais qu’un simple chiffre imprimé puisse faire une telle différence dans les modes de socialisation d’un enfant.

Il y a un mot pour désigner ces formes de souffrances et d’errances psychologiques imputables à des logiques de représentation erronées : l’aliénation.

Ingrats envers nos parents, inconscients des bienfaits dont nous étions (et sommes) gratifiés, incapables de dépasser le discours (déjà) matérialiste et superficiel qui nous était proposé. Nous étions prisonniers de nos propres idées, captifs de nos émotions, de nos frustrations, de nos modes.

Si toi aussi tu as déjà sniffé des basket neuves juste pour le plaisir,

Si tu détectes la présence d’un Mc Donald’s dans les parages juste à l’odeur caractéristique d’huile déshydrogénée que leur infâme cuisine dégage,

Si tu as réellement cru que des Nike Air t’aideraient à sauter plus haut,

Si tu as relevé un côté de ton pantalon en croyant que c’était le style l’année où un gars du Wu Tang Clan l’a fait dans un clip,

Si tu t’es déjà endormi un soir en rêvant de sapes qui allaient fondamentalement changer ta condition sociale au sein de l’école,

Alors tu sais de quoi je parle.

Nos logiques d’adultes ne sont aujourd’hui pas si différentes. Les marques ont changé, le cadre a changé, mais l’aliénation demeure.

Dans cette série de chroniques, j’aimerais qu’on explore ensemble ces choses qui ont fait notre enfance, et sur lesquelles il est temps de prendre un peu de recul.

Et vous, qu’est ce qui vous revient de cette époque ? Rétrospectivement, est-ce qu’il y a des choses que vous auriez voulu faire autrement ?

Argenteuil
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Un Enfant est Mort

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Un enfant est mort, avant même d’être né.

Victime d’un monde où la haine ne choque plus, dès lors qu’elle vise une femme portant un foulard, préservé d’avoir à faire face au silence assourdissant de ceux qui, pour quelques voix de plus, sacrifient la dignité d’un peuple sur l’autel du pouvoir.

Coupables, comme l’est chacun d’entre nous, incapables d’empêcher ce drame, condamnés à être les spectateurs d’une France qui bascule, jour après jour, dans le gouffre de l’islamophobie.

Coupables, comme ces médias dont le premier réflexe est de mettre en doute la parole des victimes si elles ont le tort d’être musulmanes, suspectes avant même d’avoir pris la parole. Les accusés (racistes) ont le bénéfice du doute, les victimes (musulmanes) celui de la suspicion.

Coupables, comme ces ministres lâches dont le silence assassine.

Coupable, moi le premier, de n’avoir pas parlé assez fort, de n’avoir pas agit assez vite, de n’avoir pas su quoi dire ou faire pendant toutes ces années, le cœur repassant chaque jour en se disant « et si… », pour finalement se briser.

Combien de victimes faut-il ? Combien de larmes versées ? Combien de vies brisées ?

Année après année, nous agissons auprès des personnes discriminées, violentées, avec la terreur à la simple idée de devoir un jour faire face à l’irréversible, à l’insoutenable perte d’un être humain.

Et voila ce jour venu. En quelques semaines, le jeune Clément Méric est sauvagement assassiné par un groupuscule d’extrême droite, tandis qu’à Argenteuil des femmes sont violemment agressées, frappées, au point où l’une d’entre elle perd aujourd’hui son enfant avant même de pouvoir le prendre dans ses bras. Ce n’est pas un accident, c’est un crime.

La même haine produit les mêmes effets, la même violence, la même rage.

Dites moi où est la justice et je vous dirai comment maintenir la paix.

Dites moi où est l’égalité et je vous dirai comment restaurer le respect.

Pour l’instant, les musulmans n’ont ni l’une, ni l’autre. Et lorsqu’ils ont l’audace de dire leur nécessaire colère, patiemment contenue au fil des années passées à endurer l’humiliation et le racisme, c’est pour se voir dire qu’ils sont indisciplinés, indignes qu’ils sont, d’avoir osé crier au monde l’injustice de leur condition.

Et pourtant, il existe un seuil de dignité en dessous duquel aucun être humain ne peut descendre, comme la frontière de notre humanité, au-delà de laquelle personne ne répond plus de rien. Quand des femmes sont battues et des enfants tués dans le ventre de leur maman, c’est que cette ligne décisive a depuis longtemps été franchie.

Aujourd’hui il ne s’agit plus de se déterminer sur la question de l’islamophobie, mais de comprendre que plus rien ne sera jamais comme avant, plus de clivages stériles épuisant nos efforts, plus de divisions périphériques sur des sujets centraux, juste des visages dignes et des têtes relevées, tenant une parole de justice trop souvent oubliée, celle qui rappelle qu’un enfant doit vivre, avant même d’être né.

 

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Le Tigre et l’Opprimé

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Prologue

Deux randonneurs marchent à travers la jungle. Soudainement, ils entendent un tigre rugir. L’un des deux s’assied et sort une paire de running de son sac à dos, qu’il enfile soigneusement.

Tu es fou ! Tu crois vraiment pouvoir distancer un tigre ?’ dit l’autre randonneur.

Je n’ai pas besoin de distancer le tigre’ répondit-il. ‘Il me suffit juste de te distancer’.

 

Acte I

C’était un peuple malade. Ils étaient minoritaires mais cela ne les empêchait pas de se diviser. Ils étaient vulnérables mais ce n’est pas pour autant qu’ils s’épargnaient. Ils avaient la rage, mais ce n’est pas ça qui les faisait avancer. Ils avaient des savants, mais s’octroyaient le droit de les dénigrer.

On leur expliquait ce qu’il fallait dire, ce qu’il fallait faire, quand il fallait se taire. Même pour se fâcher, ils avaient besoin qu’on vienne leur expliquer ce qui relevait de l’acceptable et ce qui était radical. Le reste du temps, ils consommaient comme tout le monde, regardaient la télé comme tout le monde et acceptaient l’injustice de leur situation… comme tout le monde.

On les avait conditionnés à la binarité, on les avait éduqués à l’ignorance.

Quand ils s’organisaient, il suffisait de leur montrer une lumière au loin pour qu’ils abandonnent aussitôt leurs projets. On les provoquait, ils réagissaient. On les caressait, ils oubliaient.

Ils étaient forts avec les faibles, faibles avec les puissants.

Ils étaient d’accord sur l’essentiel et divergeaient sur des questions périphériques.

Les discussions périphériques leur étaient essentielles. Leur essentiel tournait en rond, tel le périphérique. Les voilà qui s’indignaient d’injustices auxquelles ils étaient jusqu’ici indifférents, les voilà qui dissertaient à longueur de nuits blanches à propos de pays dont ils n’avaient jamais foulé le sol, les voilà qui trouvaient refuge auprès de leurs ennemis d’hier venus les monter contre leurs frères, les voilà fascinés par l’idée d’un total complot qui expliquerait leur inaction.

Ils disaient croire au Tout Puissant, mais se cherchaient des excuses pour être incapables de changer leur condition. Ils avaient déjà abandonné le combat pour la justice, déclaré perdu d’avance. Ils attendaient la fin de leur monde, assis devant leur écran.

Ils étaient faibles mais ce n’était pas de leur faute.

Ils étaient des spectateurs savants de leur propre immobilisme.

Ils avaient besoin d’ennemis pour vivre, devenus des amis à suivre.

Si l’un d’entre eux relevait la tête, ils le tuaient par crainte de devoir renoncer à leur inéluctable désespoir. Ils ne croyaient plus en de meilleurs lendemains. Ils avaient déjà essayé, du fond de leur cœur, et en étaient revenus plus blessés que vivants.

Ils n’existaient que dans l’antagonisme, eux contre nous, pour ou contre, noir ou blanc, avec ou sans, vrai ou faux, dépossédés de leur capacité à comprendre leur monde dans sa complexité, dans sa nuance, dans toutes les aspérités qui fondent la spécificité de la condition humaine.

Quelqu’un avait planté cette graine dans leur tête et dans leur cœur, cette idée qui, en leur présentant une vision simpliste et déculpabilisante de leur existence, parvenait à les assagir, à les pacifier, à les éteindre.

Quelqu’un leur professait la croyance en un empire diabolique et tout puissant dont ils seraient les contemplatifs et doctes sujets.

Ils n’attendaient plus que l’Heure.

 

Acte II

Pourtant, ce n’était pas une souffrance nécessaire. Quelques uns parmi eux avaient cet espoir presque enfantin, fait de confiance et de détermination, de vouloir changer le monde. Au début on les prenait pour des illuminés, et c’est précisément ce qu’ils espéraient être, éclairés par une Lumière qui dépassait les ténèbres dans lesquelles les êtres humains avaient jusque là étés confinés.

Ils n’avaient pas besoin de se diviser. Ils n’avaient pas besoin de se combattre. Ils existaient hors des clivages que d’autres avaient définis pour eux. Ils étaient ensemble. Leur condition matérielle était un moyen, jamais un statut. Leur intention était sans cesse renouvelée, jamais acquise.

Ils étaient indifférents aux paroles véhémentes, ils avaient leur propre histoire à raconter. Dans la jungle, certains s’inquiétaient de leurs congénères, eux s’attaquaient au tigre, sans jamais le sous-estimer, sans jamais perdre leurs forces dans un combat fratricide et sans gloire, qui les épuiserait avant le combat décisif.

Il avaient compris une vérité essentielle : le changement d’un peuple ne passe pas par ceux qui le divisent, mais par ceux qui le rassemblent. La lutte pour la justice n’est pas une véhémente capitulation, mais un élan nourri d’espoir et d’une détermination sans faille. Il n’existe pas de despote ni d’armée ni de pouvoir occulte capable de s’opposer au Bien. Leur seul tort est de l’avoir trop souvent oublié.

Les voilà devenus des acteurs humbles de leur propre histoire, conscients de leurs faiblesses, donc maitres de leurs forces, entièrement soumis à l’Un, donc dignes face aux hommes.

Leur silence n’était jamais une faiblesse mais un choix raisonné, ils avaient dompté leurs passions pour devenir des hommes libres.

Désormais, ils n’avaient plus d’excuses, ils n’avaient que des actions.

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Bienvenue!

Bienvenue sur mon site ! Vous êtes ici chez vous!

Ca faisait un moment que j’avais besoin d’un espace à moi, où je pourrais parler de tout ce qui m’intéresse, en passant précisément du coq à l’âne sans être obligé de me conformer à un registre particulier. Je voulais aussi partager avec vous des idées qui me tiennent à cœur, certaines drôles, d’autre beaucoup plus sérieuses.

Vous pouvez commencer à faire le tour du propriétaire, ce site est d’abord fait pour vous.  Ce n’est pas un site de fans, ni un blog universitaire, encore moins un site commercial. C’est surtout un point de rencontre entre vous et moi, un endroit où l’on se dit des choses.

L’idée de ce site est partie d’un constat simple : dès que l’on a un semblant de vie publique, une question se pose : quel lien maintenir avec tou(te)s celles et ceux qui nous écoutent, qui nous lisent et qui nous suivent, d’une conférence à l’autre, d’un texte au suivant.

Soit maintenir une distance, forcément mal comprise, pour se préserver, se concentrer sur des tâches de long terme, au risque de se déconnecter d’une réalité humaine sur laquelle on cherche à agir,

Soit être au cœur de la foule, sans distance de sécurité. Parfois ça secoue, on est condamnés à décevoir, on ne peut pas répondre à tout le monde, consoler tous ceux et celles qui attendent quelque chose de nous, apporter les mots qu’il faut.

Et pourtant, Dieu sait à quel point je tiens à vous tous qui me suivez et m’encouragez, toujours disponibles quand on a besoin de vous.

Il y a tant d’attentes, tant de responsabilités, certaines que l’on n’a pas toujours demandées, tant d’espoirs que l’on ne veut pas décevoir. C’est dur de faire la part des choses, de garder en vue les objectifs de long terme : éveiller les consciences, faire exister la détermination et l’espoir dans le cœur de ceux qui souffrent.

Pendant les dernières années, j’ai essayé d’adopter une posture médiane, en me concentrant sur le développement d’une vision structurée à long terme, tout en essayant, autant que mes capacités me le permettaient, de rester disponible et à l’écoute, que ce soit lors des conférences ou via les réseaux sociaux et les ateliers pédagogiques.

Le site internet va permettre d’être plus efficace dans l’animation de ce lien entre nous. Dorénavant, c’est ici que je m’exprimerai en premier lieu. Ces textes, vidéos ou audios seront bien sûr diffusées sur les réseaux, mais les échanges auront lieu plutôt ici, dans les commentaires des articles.

Comme toujours, vos propositions, questions et idées sont les bienvenues. Merci de nous les adresser en priorité sur ce site, pour ne pas que les infos se perdent.

Vous trouverez ici des textes sur tous les sujets qui m’intéressent, des vidéos mais également mon agenda, pour vous tenir au courant de mes conférences, formations, débats…

Pensez à revenir régulièrement, nous mettrons à jour le site ainsi que les articles republiés.

Vous pouvez également suivre ce qui se passe sur mon compte twitter, dont le flux est affiché directement en page d’accueil.

J’espère que le site vous plaira. N’hésitez pas à partager vos impressions.

A vous de jouer !

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“Mariage rebeu” 2 : Le triomphe des apparences

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Qui a dit qu’un mariage devait être un simulacre de richesse et d’hédonisme ?

Qui a dit qu’il fallait sacrifier l’authenticité et la simplicité des liens familiaux pour satisfaire à la surenchère des discussions ostentatoires post-maritales entre mamans cherchant à vivre un bonheur matériel par procuration ?

Qui a dit que l’honneur d’une famille devait se mesurer au nombre de voitures dans le cortège des mariés ?

Qui a dit que le jour le plus important dans la vie d’un couple devait leur être confisqué et les confiner à un rôle d’acteurs au sourire tiré, aussi sincère que celui qu’affichent les mariés en plastique trônant sur la pièce montée ?

Personne. Pourtant on le fait, sans jamais remettre en question le sens même donné à cet évènement.

 

Zoom sur Jamila, fille plutôt sympa avec un cœur gros comme ça. Elle travaille comme chef d’équipe pour une grande entreprise de téléphonie. Dans son appartement, des grosses boîtes pleines de photos, qu’elle ouvre de temps en temps quand elle a un coup de blues. On y trouve des vacances au bled, des délires entre copines et quelques photos de classe, moments retranscrits en deux dimensions sur des clichés mal cadrés, qui lui rappellent à quel point le temps s’échappe à toute vitesse sans jamais revenir. Elle est toujours disponible pour aider les autres, rappelle quand elle trouve des messages sur son répondeur et partage sur Facebook des petites pensées gentilles qui ne prêtent pas à conséquence.

C’est Jamila qui console ses collègues de toutes sortes de problèmes dont la futilité ne leur apparaît pas immédiatement, de l’embrouille conjugale pour cause de divergences sur le programme télé à la dépression chronique suivant inéluctablement chaque régime raté, entre deux mouchoirs près de la machine à café.

C’est également elle qui participe à des maraudes et des distributions de repas aussi souvent que son planning le lui permet, un sourire sur le visage face aux démunis pour cacher la tristesse de son cœur et faire comme si tout allait bien.

C’est enfin elle qui se retrouve ce samedi matin face à une autre en se regardant dans le miroir, petite fille devenue grande, déguisée en princesse de plastique. Faux teint et faux ongles, fausses mèches et fausses notes, la voici devenue actrice d’une histoire donnant le premier rôle aux figurants.

crédit Xavier Navarro

Ses escarpins blancs sont posés à côté de ses baskets, tandis qu’autour d’elle on s’affaire à la coiffer et à la maquiller, une expression dont on oublie souvent de rappeler qu’elle consiste, au sens propre, à faire œuvre de dissimulation. Bien sûr, lors de discussions précédentes sur le sujet, certaines de ses copines disaient que c’était bien de rester « naturelle » (sans que ce conseil ne fût en aucune circonstance appliqué à l’une d’entre elles), tandis que d’autres rappelaient qu’il « n’y a pas de mal à se faire belle, surtout un jour de mariage… », laissant Jamila se livrer à quelques divagations intérieures sur ce que sont la beauté, les codes de la séduction et les petites hypocrisies qui en découlent.

 

Pendant ce temps là, Jamel se pose des questions tout aussi importantes, en cherchant à savoir, lors d’un conciliabule improvisé en bas de chez lui, s’il vaut mieux monter dans la Porsche Cayenne blanche louée à grands frais par Samir pour faire plaisir ou dans la voiture de son papa. Dans des costumes brillants, transpirant au soleil, les hommes tentent de prendre un air détaché pour commenter les cylindrées d’automobiles qu’ils observent habituellement sur l’écran télévisé trônant comme un autel au centre de leur salon. Les uns tentent d’établir un ordre rationnel dans le cortège, les autres se demandent combien de kilomètres peuvent être couverts par un V8 de 4,2 litres de cylindrée avec 20 euros d’essence (bah oui, parce qu’on a tout claqué dans la location de la bagnole…), tandis que déjà sur le parking, les autoradios blastent des airs de raï et de r’n’b qui tourneront en boucle jusqu’à ce qu’un tonton finisse par demander, pour la 20ème fois de la matinée, à ce que l’on baisse le son parce qu’il arrive pas à comprendre ce que ‘Ammi Farid dit au téléphone, lui même perdu à deux pâtés de maison et cherchant son chemin, se plaignant furieusement que “tiens, ya sûrement un autre mariage dans le coin parce que j’entend d’ici de la musique de sauvages à fond qui casse la tête”…

A 712 mètres de là (à vol d’oiseau), Jamila se refait le film en marche arrière. Elle a des flashs mémoire, comme ce garçon qu’on lui avait présenté lors d’un dîner très convenu il y a quelques années, un certain Supermuslim, qui lui avait fait littéralement passer un entretien d’embauche en revendiquant des valeurs islamiques, devant le plat de résistance et en présence des amis, pour finalement la recaler le lendemain matin par SMS pour incompatibilité (physique, va sans dire…). Il y avait aussi eu sa copine, Mythogirl, qui passait son temps à dire que les sentiments c’est important, pour finalement s’offrir à un trader à 2 mois d’un bonus à 7 chiffres, après avoir boycotté tous les candidats au mariage qui avaient moins de bac+7 et dont le véhicule n’occasionnait pas un malus écologique supérieur au déficit du Botswana, dont on notera que la croissance est par ailleurs fortement corrélée au dit bonus. Allez savoir pourquoi…

En fait, si on faisait le portait robot du mari idéal d’après ces dames, on remarquerait qu’il doit :

  • être beau mais surtout à l’intérieur (sic)
  • être suffisamment intelligent pour lui faire la conversation mais pas trop histoire que Madame ne soit pas prise en défaut,
  • être galant mais pas macho : donc lui ouvrir la porte, réparer la voiture et l’inviter au restaurant, oui, mais ne surtout pas penser qu’il existe un rôle légitime pour les femmes et les hommes,
  • s’intéresser à ce qu’elle fait mais lui laisser son jardin secret, donc apprendre par cœur les questions qui lui font plaisir et s’en tenir strictement à cette liste,
  • avoir un travail qui paye et de grosses responsabilités mais toujours être disponible pour l’écouter une heure au téléphone chercher, en temps réel et de façon collégiale, des solutions aux inextricables problèmes de ses copines,
  • protéger leur vie de couple et leur intimité mais accepter l’ingérence hebdomadaire de belle-maman dans toutes les décisions possibles du ménage, ce qui inclut l’indicible plaisir de découvrir lors d’un repas de famille que la tante Hassina suit en temps réel le cycle hormonal de Madame et se demande pourquoi, Ô désespoir, une si digne famille n’a pas encore été honorée d’un héritier mâle… (là dessus, le gars bondit sur elle et l’assassine sauvagement à coup de théière, est arrêté pour violences aggravées et se retrouve à la Une du journal sous le très journalistique titre : « Le Choc : Un homme d’origine maghrébine massacre la tante Hassina. Les enquêteurs n’excluent pas la piste islamiste… »)
  • la soutenir si elle choisit d’être maman au foyer mais l’encourager si elle décide de ne pas l’être, sans jamais se plaindre sous peine de passer pour un macho misogyne sans le moindre respect pour son ambition personnelle, ce qui aurait déjà dû occasionner la disqualification du candidat,
  • être romantique, ce qui revient, lors de ses épanchements émotionnels (parfaitement légitimes au demeurant), à la conforter dans une sorte de catharsis du sentiment exprimé en répétant/reformulant son propos :

Elle : Je sais pas ce que j’ai. J’ai l’impression de tout le temps avoir envie de pleurer en ce moment. Pourtant tout va bien…

Lui : Je vois exactement ce que tu veux dire. Tu te sens très émotive ces derniers jours et ton cœur est mis à rude épreuve, c’est ça ?

Elle : Complètement !!! C’est incroyable comme tu me comprends… j’ai tellement de chance de t’avoir.

Lui : CQFD. On peut jouer à WWF Smackdown maintenant ?

  • être gentil mais pas trop, fort mais pas trop, protecteur mais pas trop, musulman mais pas trop, arabe mais pas trop, engagé mais pas trop, conciliant mais pas trop, drôle mais pas trop, sentimental mais pas trop, avoir des amis mais pas trop…

A lire cette description, qui dresse en effet le portrait d’un robot façonné de toutes pièces plutôt que celui d’un homme de chair, on se dit que beaucoup de femmes risquent d’avoir à gérer une certaine déception face à la réalité de ce que sont les hommes, à savoir de simples êtres humains pétris de défauts.

 

Du côté des hommes, on ne fait pas beaucoup mieux, même si les critères semblent plus simples, la gent masculine étant pour son salut plus primaire dans ses besoins et ses envies. L’épouse idéale a pourtant elle aussi du chemin à parcourir. Elle doit :

 

  • Etre belle, ce qui du côté des hommes revient souvent à dire qu’elle a la plastique généreuse. Bien sûr tout le monde s’en défend, même si ce mensonge est tellement vrai qu’on continue à prôner pour les femmes le discours du mérite tout en maintenant à leur égard les attitudes les plus sexistes : il suffit d’allumer la télévision pour voir en vérité ce que l’on attend des femmes : être des objets de séduction et des faire-valoir pour une gamme de produits allant de l’automobile au yaourt en passant par les informations, à moins que toutes ces présentatrices mannequins qu’on nous impose au 20h aient été majors de leur promo en école de journalisme…
  • Mettre son mari sur un piédestal, le féliciter quelle que soit sa décision et se rappeler chaque matin à quel point elle est chanceuse d’avoir un époux si parfait, si beau, si intelligent, si drôle, etc. Penser à le lui répéter toutes les 15 minutes en variant l’ordre.
  • Ne jamais critiquer sa voiture, ni sa couleur ni les pathétiques autocollants dont il s’est appliqué à décorer le coffre et, lorsqu’elle tombe en panne, c’est à dire chaque lendemain de match de football (télévisé), ne surtout pas se moquer de ses aptitudes à la mécanique,
  • Surtout ne jamais entamer une conversation sérieuse lorsqu’il est au volant dans un embouteillage. Ne jamais proposer un itinéraire bis ni faire allusion à la factuelle défaillance de son sens de l’orientation,
  • Cuisiner en ayant l’air passionnée. Pour avoir un mari toujours satisfait, respecter strictement la formule PVPP : Pain Viande Patates Pâtes. Alterner et faire des combinaisons (PPPV, PPVP, VVVP, etc…). La mémoire vive de l’homme étant de moins de 24 heures, on peut sans trop de difficultés lui servir le même plat toute la semaine en lui donnant un nom différent,
  • Faire le ménage en talons aiguille et se réveiller sans cernes et les cheveux coiffés, sans bien sûr excéder les 5 minutes réglementaires dans la salle de bain,
  • Eduquer les enfants en lui donnant l’illusion qu’il y contribue de façon décisive, dire que c’est grâce à lui lors des repas de famille avec ses parents,
  • Ne jamais se plaindre, ne jamais tenter d’avoir une conversation sentimentale, interpréter les silences comme des compliments, les reproches comme des suggestions, les absences comme des répits, les manquements comme des oublis…

Alors oui, je sais, Superman et Wonder Woman semblent avoir quelques problèmes pratiques à se rencontrer, pourtant beaucoup de candidat(e)s au mariage ne se rendent pas compte des exigences impossibles qu’ils formulent dans la recherche de leur conjoint et vont de discussions en déceptions, face à une inéluctable vérité : Superman pue des pieds (et les collants bleus, ça craint…).


Pendant ce temps là, Jamila est vite ramenée à la réalité par la negafa : c’est l’heure.

C’est quoi une negafa ? Une femme embauchée pour veiller au respect du protocole. Quel protocole ? Celui qui nécessite son existence, le plus fastueux et le plus cérémonieux possible. La negafa explique comment il faut s’habiller, comment il faut marcher, comment il faut parler et comment il faut sourire. Et là, elle explique à Jamila comment il faut descendre les escaliers quand Jamel viendra la chercher auprès de ses parents.

Les klaxons et la musique se rapprochent comme un bruit de fond qui vient finalement assiéger l’immeuble de ses parents. Ses mains tremblent et les chaussures ne sont pas très confortables mais, pour l’instant, c’est le regard de sa maman qui occupe le cœur de Jamila.

Comment laisser partir une enfant qu’on a tant chérie, tant aimée, tant protégée ? Voilà qu’en quelques secondes, on réalise toute la gravité d’une séparation, même si bien sûr Jamila viendra souvent les voir. Il y a tant de choses qui se passent pendant ces quelques secondes dans le cœur de l’une comme de l’autre, mais il n’y a pas le temps de se dire grand chose, ni de bouton « pause » pour s’échapper un moment et se retrouver juste toutes les deux.

Jamel est à la porte, les youyous se font entendre.

Les gestes s’enchaînent.

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