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L’argent fait-il le bonheur ?

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CR : misspixels/Flickr

 

8h45. C’est morning meeting.

Jeff 180 kE+Bonus, responsable du trading, arrive dans la salle, l’air faussement détendu. Il porte sa chemise bleue couleur serpillère. Ça veut dire qu’on peut être n’importe quel jour de la semaine, Jeff est si acquis à la cause de la Banque que le reste lui paraît bien secondaire. Le jour où sa fille unique est née à 6h22, il envoyait à 10h34 un e-mail avec la photo de la pauvre enfant, portant un t-shirt aux couleurs de la Banque, arraché à l’un des oursons qu’offre aux clients l’équipe du marketing. Titre du mail :

« One more in the team !!! »

Le morning meeting, c’est le moment de se faire remarquer, soit par son PNL (littéralement P&L =Profit and loss, le solde de ce qu’on a fait gagner ou perdre à la banque), soit par une analyse intéressante (c’est-à-dire toute remarque ayant un impact potentiellement positif sur le PNL).

Pour l’instant, Jeff 180 kE+Bonus ne sait pas encore que Jeremy 6 kE en stage-esclavage va démissionner dans moins de deux heures, ni que Jeremy a copié dans son intégralité le code source de l’automate de trading sur lequel Jeff l’a fait travailler pendant 5 mois, week-ends et jours fériés compris, en espérant en tirer les bénéfices :

« Continue comme ça Jeremy, on y est presque !!! Il faut qu’on prenne plus de vega à la hausse, on veut du spiel là-dessus. Faut que ça paye… J’te laisse terminer le bout de code qui reste, ce serait bien qu’il soit prêt pour lundi, comme ça on pourra le présenter au comité risque. »

Apparemment Jeff ignore également que Jeremy, jeune fouine ayant été à bonne école, n’a pas oublié de truffer d’erreurs le code qu’il laisse sur les serveurs de la banque.

Il est comme ça Jeff : plutôt sûr de son intelligence et douteux que la ruse puisse être exercée à son encontre par ceux-là mêmes sur lesquels il croit régner.

Pourtant il y a un tas de trucs que Jeff ignore, à commencer par le fait que son second, Guillaume 110 kE+Bonus, rêve de sa place et a entrepris depuis 4 mois 2 semaines et 3 jours de le descendre auprès de son n+1, Benoît 220 kE+Bonus, responsable de la Banque à Tokyo qui lui-même n’aime pas beaucoup Jeff, pour un tas de raisons légitimes,  à commencer par la suffisance dont Jeff s’autorise à faire preuve du simple fait qu’il soit de la petite caste intitulée X-Ensae (lire « polytechnique puis école nationale de la statistique ») alors que Benoît, non. Jeff ignore aussi que l’importance marginale d’un diplôme passée la 7e année d’exercice est proche de zéro, mais quand même ça fait du bien de le dire aussi souvent que possible.

Jeff ne sait pas non plus que Fanny O kE+La-moitié-en-cas-de-divorce se demande chaque jour depuis plus de 9 mois ce qu’elle fiche avec lui et surtout comment elle a pu en arriver là. Quand l’amour n’est même plus un souvenir, c’est difficile d’encore trouver des raisons à l’autre. Chaque conversation est un échange de statut. Chaque voyage est un faire-valoir, une case de plus cochée sur la liste des « pays à faire » que Jeff actualise à chaque retour de vacances de l’un de ses n-1.

Parmi eux, Nassim 30 kE vient d’arriver en salle de réunion pour le morning meeting. Cela fait six mois qu’il essaie de faire bonne impression, ne compte pas ses heures, se force à rire à toutes les blagues de tout le monde alors qu’il serait le premier à dégommer toutes ces vannes pourries s’il était dans son quartier. Pour un peu d’argent et de reconnaissance, on est prêt à faire toutes sortes de choses.

TOUTES
sortes
de
choses.

Est-ce cela le bonheur ?

On ne sait pas, mais on fait juste comme les autres, sans se poser trop de questions.

Mieux vaut pas d’ailleurs, on risquerait d’arriver à l’un de ces croisements qui nous font changer complètement de vie. Pas très compatible avec la quête vouée à l’échec de l’assentiment de celui qui, sous plusieurs angles, a tout l’air d’être proche du zéro de l’humanité. Car Nassim devrait pourtant connaître une vérité que Jeff ignore : il existe une vie après la Banque.

On dit toutes sortes de choses à propos du bonheur.

C’est difficile de faire le tri entre le vrai et le vraisemblable : qu’est-ce qui est vraiment décisif dans le bonheur : L’argent ? L’amour ? La foi ? La météo ? La santé ?

Autant de thèmes auxquels Mme Soleil ET Hajj Mamba ont consacré l’essentiel d’une carrière qui, à tout point de vue, est non moins honorable que celle de Jeff. Ces trois aimables personnages ont en commun l’exploitation de la misère du monde.

Ça et une certaine (in)aptitude à l’étude des probabilités.

Le bonheur est une chose très complexe dont la beauté de l’alchimie tient au fait que sa formule est différente pour chacun(e) d’entre nous.

Commençons par enfoncer quelques portes ouvertes.

Est-ce que l’argent fait le bonheur ?

A en croire la vision dépeinte dans les films et les clips télévisés, on serait vite tentés de penser que oui. Le bonheur serait une fonction continue et croissante à une seule variable, exprimée en dollars. Pourtant dans la vraie vie, chanteurs et acteurs passent invariablement de la rubrique people à la rubrique divorces, parfois dans les pages faits-divers pour toujours finir dans la rubrique nécrologie. Il y a des vérités auxquelles même l’argent ne peut nous soustraire. La mort en fait partie.  C’est ainsi que le bonheur télévisé a besoin d’être scénarisé, mis en scène puis retouché. Ça se joue, le bonheur. Littéralement.

Pour filmer une scène de bonheur, il faut un peu de fond de teint, des bonnes vannes, un panneau « Applause » et quelques acteurs grassement payés (dit comme ça, effectivement, l’argent fait le bonheur).

Pour se persuader que l’argent n’est pas une condition suffisante au bonheur, il suffit de faire la liste de toutes les choses matérielles dont on rêve et de voir ceux qui en disposent déjà, sans pour autant être rassasiés, car c’est l’un des tristes traits de l’être humain que d’avoir beaucoup de mal à se satisfaire de son sort.

Petite anecdote bien utile pour comprendre :

Forbes tient chaque année un classement très convoité des personnes les plus riches du monde. Rupert Murdoch, le magnat de la presse, figure souvent dans le peloton de tête du classement. Interrogé il y a quelques années sur sa richesse, son interlocuteur lui demandait pourquoi ne pas donner un milliard de sa fortune. L’édifiante réponse de Murdoch fut en substance :

« Malheureusement, si je donne un milliard de ma fortune, je risque de perdre quelques places dans le classement Forbes. Pour éviter cela, j’ai pensé à une solution : il faudrait convaincre les dix premiers du classement de donner tous un milliard. De cette façon, le classement resterait le même… »

A coup sûr, les 800 millions d’être humains qui vivent avec moins d’un dollar par jour partagent le souci de M. Murdoch.

Donc l’argent ne fait pas le bonheur. Pourtant, on sent bien qu’il joue un rôle particulier comme moyen de son accomplissement, par exemple dans la réalisation de projets qui, au delà de la planification et de l’énergie, requièrent une part purement financière.

Pour quantifier la place de l’argent, il faut introduire l’idée d’utilité.

Pour la définir, on peut grossièrement dire qu’elle est une mesure de la contribution d’un dollar ou d’un euro supplémentaire au bonheur et à l’épanouissement (matériel) d’un individu.

Cette utilité est variable en fonction de la richesse. C’est une fonction concave.

Que signifie « concave » ?

Ca veut dire qu’elle ressemble à ça :

On peut interpréter ce graphe de la façon suivante :

Quand on n’a rien, 1 dollar ça change beaucoup de choses.

Quand on a 1 million de dollar, avoir un dollar de plus, ça fait toujours plaisir mais ça ne change pas grand-chose.

Cette utilité marginale décroissante en fonction de la richesse totale est précisément ce qui démontre que plus on est riche, moins l’argent supplémentaire ne nous apporte de bonheur.

Autrement dit, l’argent ne fait pas le bonheur, mais son manque fait la misère.

Il existe donc un niveau de richesse, disons suffisant pour couvrir les besoins d’une vie décente, au dessus duquel l’argent n’est pas si important.

Une autre idée fausse à combattre à propos du bonheur est celle selon laquelle l’argent dépensé en biens de consommation durable serait plus utile sur le long terme qu’une semaine de vacances ou qu’un dîner au restaurant en famille.

« Mieux vaut acheter une berline que de partir en long voyage. Un voyage c’est fini en quelques semaines, une voiture ça reste. »

Cette phrase est fausse. Quelle qu’elle soit, une voiture s’use et se désintègre. Pas les souvenirs d’un voyage incroyable, ni les rencontres, ni les paysages, les repas et les moments de bonheur passés ensemble d’une ville à l’autre.

La fois où le cadenas du vélo est resté bloqué à la gare de Kyoto une heure avant le train du retour, t’obligeant à faire le tour du quartier à la recherche d’outils de chantier. Tu t’es retrouvé à scier le cadenas jusqu’au dernier millimètre, pour finalement retrouver la clé à 2 minutes du départ…

Ce matin où ta femme t’avait prêté son manteau pour te réchauffer, assis au sommet d’une montagne, observant le soleil se lever sur l’Himalaya, colorant de rouge et d’orange les neiges éternelles.

Dans les fonds de la Mer Rouge sous une nuit étoilée, une nuée de plancton brillant comme des millions de lucioles. Des poissons reluisant à l’éclairage de la lune, presque immobiles t’observant dans un silence total…

Ça et des milliers d’autres souvenirs plus merveilleux encore.

A côté de ces moments, toutes ces choses qu’on possède sont bien ingrates : elle ne nous apportent que peu de bonheur en retour et pas mal de soucis, tandis qu’un moment partagé n’est jamais perdu.

Enfin si, le moment est perdu à jamais, mais sa mémoire persiste.

C’est peut-être la chose la plus importante à retenir :

le bonheur réside surtout dans les histoires qu’on se raconte à son propos. Car en vérité, la mémoire des événements qui traversent notre vie est la seule chose qui en reste : chaque seconde vécue est déjà un souvenir sitôt écoulée. C’est ce qu’explique de manière magistrale Daniel Kahneman dans la vidéo qui suit :

Et vous, quel genre d’histoires vous racontez-vous à propos du bonheur ?

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Condition de la femme, cas pratique numéro 3 : ce soir on reçoit des amis

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CR : LexnGer/Flickr

Ce soir, on reçoit des amis.

Bien sûr, il fallait que tu proposes de cuisiner pour te dédouaner d’être un mari autoritaire qui réduit sa femme en servitude (façon SOS-Wife-Helpline-Please-My-Husband-Is-BadBadBad…) et bien sûr, selon une théorie d’optimisation de ton cru, tu as veillé à inviter le plus de monde possible en te disant « mieux vaut cuisiner une bonne fois pour toutes, ça m’achètera un pass pour quelques mois… ».

Fatale erreur.

Les invités doivent arriver à 20h00 et, pour le simple plaisir de voir ta tronche déconfite devant ton plat cramé, ils sont bien capables d’arriver à l’heure. Ta montre marque 18h12 et bien sûr, tu n’as pas la moindre idée de ce que tu vas préparer à manger.

Là-dessus tu ouvres le frigo.

S’ensuit une laborieuse méditation pendant laquelle, les yeux flottants dans le vague, ton subconscient tente de résoudre l’équation carotte+yaourt périmé+citron+riz+aubergines qui mettent trois plombes à cuire=dîner.

18h47, tu fermes le frigo et tu commences à accuser ta femme. Bla bla bla pas fait les courses… bla bla bla c’est la galère… bla bla bla regarde quand j’essaie de t’aider…

Bien sûr, elle garde un calme impérial, tout en se dirigeant sans dire le moindre mot vers ton blouson, jeté comme d’habitude sur le canapé, duquel elle sort un papier plié en 15, usé par le temps, qu’elle te tend avec un petit sourire. Tu déplies le papier doucement et là, comme à la fin d’un bon thriller, il suffit de quelques mots et d’une série de chiffres pour tout faire basculer :

« IMPORTANT : LISTE DE COURSES // 12 septembre 2011 »

Nous sommes 4 mois, 2 semaines et 5 jours plus tard.

Magnanime, elle t’embrasse sur la joue et te souhaite bon courage.

19h04, tu réalises que, comme d’habitude, elle t’a mis 7-0 avant même l’échauffement et tu prends la mesure de la situation :

Il te reste 56 minutes pour préparer un dîner pour 20.

Forcément dans ce genre de moments le Domino’s Pizza du coin de la rue te paraît moins repoussant. Tu serais presque prêt à oublier cette fameuse vidéo à la suite de laquelle tu t’étais promis de ne plus JAMAIS leur acheter quoi que ce soit.

Reste l’idée d’une omelette. Bien présentée, ça peut passer non ?
Bien sûr, devant ta pathétique  gesticulation culinaire, ta charitable épouse te souffle l’idée du repas et t’explique comment t’y prendre pour tout finir dans les temps. Tu t’exécutes en ronchonnant et parvient à servir, in extremis, un honorable repas, en te rinçant l’oreille des aimables compliments de tes convives.

Sauf une (devine qui), qui te fusille du regard en te faisant signe de tourner la tête vers la cuisine. Comme dans un bon film d’horreur, ta tête fait une lente rotation de 72 degrés pour tomber sur ce qui, plus qu’à une cuisine, s’apparente à un sanglant champ de bataille.

Travelling latéral sur le plan de travail dévasté où l’assiette à dessert couvre la casserole des lentilles (bah oui t’as pas osé demander où était le couvercle), elle-même en équilibre précaire au sommet d’une montagne de vaisselle qui menace de s’effondrer sur le tas d’épluchures de légumes que tu as laissé dans la catégorie « à-gérer-plus-tard ». Sauf que plus tard, c’est maintenant. Bien sûr, tu as utilisé toutes les cuillères en faisant la cuisine et bien sûr, tu proposes à tout le monde du thé.

Quand tout le monde dit « oui volontiers », tu te retrouves dans un de ces petits moments de solitude que tu connais si bien et, dans un pitoyable élan d’espoir, tu adresses à ton épouse un regard suppliant en prononçant les mots suivants :

« Chérie, tu veux faire le thé ? »

 

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Condition de la femme : cas pratique numéro 1

Condition de la femme : cas pratique numéro 2

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Balade au pays des probabilités

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CR : Alexandre Amrhein

 

Quel rapport existe-t-il entre la peur du noir, l’effondrement des marchés financiers et le vaccin anti-grippe A?

Tout.

A condition de comprendre les probabilités.

Quel monde bizarre que celui de l’incertain. Il laisse la plupart des gens dans l’incompréhension, faisant face aux événements de leur vie comme des joueurs lessivés au casino.

C’est que l’être humain ressent une insécurité primale face à ce qu’il ne connaît pas. Ce sentiment peut avoir une emprise si grande qu’il pousse nombre de personnes à prendre de mauvaises décisions de manière certaine plutôt que de passer un jour de plus dans l’incertitude.

Exemple : pour choisir sa capitale, au siècle dernier, le gouvernement australien hésitait entre les deux plus grandes villes du pays : Sydney et Melbourne. Chacune présentait des avantages notables (position géographique, héritage, culture, population,…), mais il était difficile de savoir laquelle ferait la meilleure capitale. Pour couper court aux discussions, le gouvernement a finalement fait le choix suivant : ça ne sera ni l’une, ni l’autre, mais une ville artificielle construite de toute pièce à mi-chemin entre les deux : Canberra.  On y trouve les bâtiments officiels et pas grand chose d’autre. Canberra ne sert à rien. Personne n’y va et, une fois sur place, personne n’y reste. Mais le gouvernement a préféré faire un mauvais choix à 100% plutôt que de vivre avec une chance sur deux d’avoir pris la bonne décision. Édifiant.

L’homme gère très mal son d’ignorance, si grande soit-elle.

Il existe une frontière mobile mais distincte entre ce que l’on sait et tout ce qui sort du petit cercle de notre connaissance, et nous avons beaucoup de mal à l’identifier.

Plus grave encore, devant l’immense disproportion de ce que l’on ignore, nous faisons trop souvent l’erreur de croire que seul ce que l’on sait peut toucher nos vies.

C’est d’une triste arrogance de penser que parce que l’on ignore une chose, elle n’existe déjà presque plus. Pourtant, l’être humain est comme ça.

Nos capacités physiques et psychologiques, par la prépondérance des sentiments et notre difficulté à en faire totale abstraction, nous rendent inaptes à raisonner à propos de choses incertaines. Plusieurs raisons expliquent cela :

– Le fait que la recherche de vérité soit en fait une recherche de confirmation, dans laquelle l’être humain cherche des informations qui lui semblent d’autant plus pertinentes qu’elles viennent soutenir une intuition qu’il a déjà. Symétriquement, toute information allant contre une idée préconçue semble improbable, presque erronée. L’importance de notre foi en notre propre jugement (qui varie proportionnellement à notre égo) nous fait occulter la réalité des choses.

– On a beaucoup de mal à comprendre la distance qui existe entre un phénomène d’une part et notre perception de ce phénomène d’autre part. Les deux sont très différents et reprennent, d’une certaine façon, le même biais qui existe entre notre expérience et notre mémoire.

– Les résultats élémentaires dans le champ des mathématiques qui se rapportent à l’étude des probabilités sont souvent contre-intuitifs. Cela rend leur mise en pratique difficile dans la vie de tous les jours, d’autant plus qu’ils vont à l’encontre d’un certain nombre de « sagesses populaires » (remarquez cette jolie expression pour ne pas parler d’idées reçues).

– On sur-réagit aux événements qui nous touchent dès lors qu’ils ont des implications sur notre bonheur ou notre tristesse. Leur impact sur nos vies s’en trouve alors amplifié et la rationalité de nos choix amoindrie.

– Le biais rationnel : on se fait des illusions sur ce qui est rationnel et sur ce qui est de l’ordre de l’affect. L’idée de rationalité est mal comprise et son importance est exagérée. Ce n’est pas parce qu’un choix est rationnel qu’il est forcément bon, pourtant on voit des gens justifier toutes sortes de décisions à l’aide d’expressions toutes faites : « ça tombe sous le sens », « c’est logique », « il fallait rationaliser le processus », etc.

Il y a un tas d’autres raisons à cette difficulté à appréhender l’incertain, mais  celles citées ici sont parmi les plus importantes.

Donc quel rapport existe-t-il entre la peur du noir, l’effondrement des marchés financiers et le vaccin contre la grippe A ?

Ils sont tous les trois des mises en scènes de notre incapacité à gérer l’inconnu.

La peur du noir en est l’exemple le plus simple.

C’est l’heure du dodo pour Siam et, comme tous les soirs, la petite fille accomplit soigneusement son petit rituel. Elle fait sa toilette, se fait coiffer par sa maman, change son pyjama copieusement tâché lors de la dégustation acharnée et impatiente de riz au lait avant de venir se blottir au fond de son lit, la tête posée sur son coussin préféré, chuchotant entre ses petites mains des mots de prière. Vient alors le moment d’éteindre la lumière. Siam a beau vivre ce moment tous les soirs, il représente toujours une épreuve pour elle. Pourtant, elle connaît chaque recoin de la chambre qu’elle partage avec ses frères et sœurs, les morceaux de papier peint déchirés, les formes que dessinent les petites fissures du plafond, la ligne continue que projettent sur le mur d’en face les ombres des meubles et des bibelots à la lumière de la lune. Malgré ça, la simple idée que l’obscurité crée, de fait, une zone d’inconnu, laisse en Siam une crainte inexplicable. Dans cette espace qu’elle ne voit pas, l’esprit de la petite enfant lui suggère toutes sortes de choses, des plus simples au plus effrayantes, mais comme chaque soir Siam les surmonte pour rejoindre le joli pays des rêves.

Comme Siam, nous sommes tous si fragiles face à nos peurs, sans pour autant avoir le courage de les dépasser.

Ces peurs peuvent devenir des obsessions quand elles s’installent dans le temps, modifiant nos comportements jusqu’à ce que nous ne soyons plus que la somme de nos craintes. En France par exemple, on compte de plus en plus de cas de personnes terrorisées par la perception qu’elles ont de leur environnement. La télévision participe à la construction de ces peurs, diffusant des images de guérilla urbaine qui pourraient avoir lieu au coin de la rue. L’Autre dans la rue est un danger potentiel. L’Autre sur le pallier est un total inconnu, de plus en plus inquiétant à mesure que la distance sociale se creuse entre nous.

On se prend à imaginer des choses, on se monte ses propres théories qu’on valide soi-même à l’aide de preuves qu’on a pris le soin de choisir. Plus on avance dans ce chemin, plus on est sûr d’avoir raison, presque seul contre tous dans une paranoïa en construction.

D’autres fois ces peurs sont comme une cause nationale, très concentrée dans le temps et touchant des millions de personnes. La campagne nationale de vaccination contre la grippe A constitue un exemple édifiant à ce sujet. Si on repasse dans le détail la manière dont la campagne s’est déroulée, on voit qu’elle s’est déroulée en deux phases :

Phase 1 : « la grippe A est dangereuse, potentiellement mortelle. C’est la pandémie que tout le monde redoute mais le vaccin permet de s’en prémunir. Il FAUT se vacciner. »

Durant cette phase, les pouvoirs publics font un choix entre d’une part une grippe pandémique dont les dommages potentiels sont difficiles à évaluer et, d’autre part, la vaccination qui, bien que coûteuse et difficile à mettre en place, représente une mesure applicable en masse et un moindre mal. Il faut bien sûr prendre en compte dans l’analyse les relations douteuses entre l’industrie pharmaceutique et le pouvoir mais surtout les conséquences de non-action de la part du gouvernement, beaucoup plus importantes pour comprendre la décision de lancer une campagne de vaccination en masse. En effet, les quatre choix, d’un point de vue de l’État, peuvent se présenter comme suit :

Lancer une campagne de masse

A.A. Si l’épidémie est généralisée, la population est globalement protégée et le gouvernement peut en tirer les bénéfices, mettant en avant son action préventive et sa gestion des risques.

A.B. L’épidémie ne se propage pas et on a lancé une campagne de vaccination qui n’a pas servi. Le gouvernement à tout de même mis en place une action préventive et peut limiter les dommages à son image en prétextant que c’est en grande partie grâce à une bonne gestion des risques que la crise sanitaire a été évitée.

Ne pas lancer une campagne de masse

B.A. La pandémie de grippe se développe et peu de gens sont vaccinés. Le pays est en pénurie de soins et de vaccins. La responsabilité de l’État est mise en cause pour les dizaines de milliers de victimes et le gouvernement doit en tirer les conséquences.

B.B. Pas de crise sanitaire et pas de campagne de vaccination. L’État se félicite d’avoir fait preuve de sang froid face à une panique généralisée. C’est à coup sûr l’expérience du gouvernement qui aura permis d’éviter, dans le même temps, un drame humain et un grave gaspillage des deniers publics.

Que remarque-t-on ?

D’abord que les scenarii AA et BB (crise+vaccination et pas crise+pas vaccination) sont des situations idéales pour le gouvernement. Dans les deux cas, il aura tout le loisir de vanter sa clairvoyance et sa qualité d’analyse.

Reste à comparer AB et BA (vaccination+pas de crise et pas de vaccination+crise). C’est précisément cette analyse de risques qu’a fait le gouvernement avec une conclusion simple : les deux choix ne sont pas les meilleurs, mais il y a beaucoup plus à perdre dans le scenario BA que dans le scenario AB. On pardonnera toujours à un gouvernement d’être dépensier ou trop précautionneux, mais jamais qu’il soit incapable de gérer une crise sanitaire.

Phase 2 : « la grippe A est juste une grippe comme les autres. Le vaccin peut avoir des effets secondaires très dangereux. Mieux vaut ne pas se faire vacciner. »

Le point décisif dans cette deuxième phase réside dans l’effort de normalisation de la grippe A opéré par un certain nombre de médias. En gros, elle est devenue « juste une version un peu musclée des grippes classiques. Elle cause certes de grosses difficultés respiratoires, mais pas de quoi déclencher un plan d’urgence nationale. » A contrario, tout un discours de l’incertitude a été développé autour du vaccin : l’ajout d’adjuvants, les effets secondaires rares mais sérieux, le manque de tests avant sa commercialisation, etc.

Dans cette seconde phase, c’est le citoyen qui est désormais confronté au choix suivant, formulé dans des termes que je reprends ici sans en discuter les biais :

– Accepter l’éventualité d’attraper la grippe A, avec pour conséquences très probables les mêmes symptômes qu’une grippe classique (en un peu plus dur)

– Se faire vacciner avec le risque, même très faible, de voir apparaître des effets secondaires assez inquiétants.

C’est dans cette configuration binaire que les Français ont très majoritairement opté pour le choix A, avec l’idée qu’il vaut mieux subir de manière probable un mal que l’on connaît (une grosse grippe) que de risquer, même sous une probabilité infime, d’être victime d’une maladie grave (effets secondaires du vaccin).

C’est précisément cette insécurité face à l’incertain qui a fait basculer l’opinion publique. Il est important de préciser que d’un point de vue clinique, les effets secondaires du vaccin contre la grippe A ne sont en rien plus inquiétants que des vaccins beaucoup plus classiques pris en masse. Pourtant, la construction du discours autour des effets secondaires ainsi que la découverte du simple mot « adjuvant » par le citoyen lambda (alors qu’il est largement utilisé en pharmacie) ont modifié progressivement la nature du choix sanitaire, tel qu’il était proposé aux Français.

Ce sont des pulsions très similaires qui expliquent, dans des registres totalement différents, la décision des autorités australiennes et celle des citoyens français qui ont fait le choix de ne pas se faire vacciner.

Il existe cependant un domaine où les probabilités sont au centre de presque tout : la finance de marché.

Hausse des prix, baisse des taux, paiement de dividendes, inflation, faillite des pays, variation du prix des matières premières, etc : il existe des probabilités pour presque tout ce qui touche, de près ou de loin, à la vie économique. Parmi toutes ces variables, les unes dépendent des autres, qui dépendent des premières lesquelles sont conditionnées à d’autres variables encore… le tout coexistant dans des systèmes quantitatifs d’une complexité inouïe.

Pourtant, aussi centrales que soient les probabilités au cœur de la finance, il existe pourtant un paradoxe plus saisissant encore : les hommes et les femmes qui font la finance (employés bancaires, régulateurs, statisticiens, etc.) sont eux-mêmes en grande difficulté lorsqu’il s’agit de prendre des décisions.

Comme tout le monde, l’incertitude leur pose problème.

Comme tout le monde, les décisions qui ont un impact sur leur vie (notamment professionnelle et pécuniaire) sont influencées par des émotions et des peurs qui peuvent (souvent) les induire en erreur.

Les risques sont sous évalués, les chances surévaluées, les modèles quantitatifs mal calibrés, leur pouvoir explicatif peu nuancé, laissant beaucoup de traders et d’investisseurs sur le carreau.

Rares sont ceux qui manient l’incertain sans en être dupes, comme ces perdants de casino, enivrés par le jeu, qui jusqu’à la dernière pièce croient encore avoir une chance de gagner.

On les ramasse le regard hagard, un mauvais matin, un air de zombie en travers du visage. Ils répètent invariablement la même rengaine, comme pour se consoler :

« J’y étais presque. J’y étais presque ? J’y étais. »

Presque.

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Voyage au Pays du soleil levant

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Découvrez une nouvelle série de photos commentées réalisées par l’équipe FoulExpress.

Cette semaine, j’ai choisi de vous faire découvrir quelques images du Japon, prises quelques jours avant le tremblement de terre qui a provoqué le drame de Fukushima. Le Japon est (et reste) un pays merveilleux, avec des paysages d’une beauté à couper le souffle et un peuple d’une grande richesse et d’une grande ouverture, pour peu que l’on sache les écouter et les comprendre.

 

Shibuya

CR : Marwan Muhammad

Voici la place centrale de Shibuya, le quartier qu’on voit souvent dans les jeux vidéos où les passages piétons se croisent dans tous les sens. Des milliers de personnes traversent ce carrefour toutes les 60 secondes.

 

Shinjuku

CR : Marwan Muhammad

Cet homme vient à Shinjuku tous les soirs en sortant du bureau. Dans une société en perpétuel mouvement, il a choisi de protester en se tenant debout au même endroit, immobile au milieu des millions de voyageurs qui traversent la gare de Shinjuku chaque jour.

 

Fukushima

CR : Marwan Muhammad

Cette photo est celle d’un temple qui n’ouvre ses portes qu’une fois tous les 30 ans. Il siège sur une île qui a été ravagée quelques jours plus tard, à quelques minutes de… Fukushima.

 

Roppongi

CR : Marwan Muhammad

Tokyo est l’une des plus grande villes du monde. On y est de fait inconnus les uns aux autres. Cette photo montre l’atmosphère impersonnelle qui règne parfois dans le métro, un éclairage glacé dans une ville qui ne l’est pourtant pas.

 

Odaiba

CR : Marwan Muhammad

Croyez-le ou non mais ceci est un lustre dans un centre commercial. En le prenant de cette façon, on oublierait presque où l’on se trouve: au milieu de Venus Fort, un immense mall au style italien construit sur l’île d’Odaiba près de Tokyo.

 

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Sauve la nature, roule en Fiat 131

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CR : FurLined/Flickr

 

Cette semaine, j’ai piraté la rubrique publicitaire de Wahiba pour te présenter, cher lecteur, l’un de mes spots préférés. Tu cliques et tu découvres ce qu’il convient de qualifier de monstre de la route : l’unique Fiat 131 ainsi que son conducteur, le non moins unique Bob Keno. Savoure ce bruit d’un moteur sans pot catalytique, sans filtre anti-émissions de CO2, ces sièges sans airbags, ce châssis sans anti-patinage, sans ABS, sans correcteur d’assiette, sans rectificateur de trajectoire et sans détecteur de pluie.

Bref, la voiture essentielle.

Quatre pneus, un volant et un gros moteur, vestige d’une époque où l’automobile était perçue comme un outil de conquête de l’environnement, un instrument de la virilité.

C’est d’ailleurs pour cela que Bob est là. Tu noteras que Bob n’est pas un explorateur de la nuance. On veut montrer que la Fiat 131 est une voiture de bonhomme qui fait vroum vroum, crache de la fumée et éclabousse les piétons. Bob ne doute jamais, sauf à 1 minute 20 secondes, quand d’un geste pas surjoué du tout, il essuie dignement cette petite goutte de sueur que seul l’homme aux prises avec le risque connaît, quand il chancelle aux frontières de ses limites avant de calmer le jeu, d’un geste maîtrisé.

Si cette publicité est construite de cette façon, c’est que la voiture (et la monture de manière générale) a toujours été un marqueur socio-économique puissant, perçue comme un instrument de liberté qui permet, comme le cheval ou le chameau, de maîtriser la distance, d’explorer ce dont nos capacités physiques limitées nous privent. Avoir une voiture puissante, c’est aussi parfois une façon de vivre sa masculinité par procuration, comme si on pouvait construire une identité à partir de ce que l’on possède.

Rappelons aussi qu’au cours du siècle passé, la voiture est passée par des changements technologiques et sociaux de grande ampleur. Qui se rappelle aujourd’hui que les premières automobiles à essences étaient perçues comme une révolution écologique à la fin du 19ème siècle ? Elles venaient libérer les villes de l’insupportable présence des chevaux…et de leurs déjections. Les grandes villes étaient infestées de mouches et on construisait des immeubles toujours plus haut pour échapper (aussi) aux puanteurs des trottoirs. Il n’était pas envisageable de “se balader en ville” et il suffisait qu’un cheval meurt dans la rue pour que la circulation soit paralysée. Que fait-on pour déplacer un cheval sans grue, sans treuil, sans tracteur, sans mécanique ? Tu veux vraiment savoir la réponse? On le découpe ou on le laisse pourrir sur le bord de la rue.

C’est ainsi que la voiture est venue sauver les villes d’une pollution insoutenable. Une véritable révolution verte.

Quel chemin parcouru avant de retrouver Bob au volant de sa Fiat 131 virevoltant dans la brousse, comme un peu pressé d’arriver à l’heure pour regardez Dallas…

Mon humble avis?

Cette pub peut paraître drôle et anachronique dans sa forme mais elle n’a jamais été autant d’actualité dans son idée fondatrice : l’homme “moderne” construit son identité et sa masculinité par l’acquisition d’objets de puissance. La voiture en fait partie, au même titre que les armes, les téléphones, les montres, etc.

Aujourd’hui, les objets et les codes de communication sont différents mais les réflexes demeurent les mêmes. Reste à savoir, parmi les objets qui nous entourent, quels sont ceux que nous possédons et quels sont ceux qui nous possèdent.

CR : Basic Transporter/Flickr

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Le combat des réfugiés de la Tour Balzac

CR : Adel Zaïdi

 

Ça se passe en bas de chez toi. Tous les jours. Toutes les nuits. Ça touche des êtres humains : des hommes, des femmes et des enfants. Ça s’appelle la « crise du logement », mais en vérité nul besoin de trouver un nom savant à une misère qui ne l’est pas : je te parle de souffrance au quotidien, de l’indignité moderne, de l’histoire d’hommes et femmes qui vivent dans la rue pendant que tu reprends du dessert en dissertant de la crise, les joues rougies d’être repu.

Ces gens qui dorment dehors, ils ont un prénom comme toi. Un cœur, comme toi. Des larmes, comme toi, mais pas de toit. Pas d’eau chaude. Pas de toilettes. Pas de chauffage ni de baignoire. Pas de lit ni de fer à repasser. Pas d’évier. Pas de droits. Mais ils ont des devoirs. En premier lieu, celui de partir …loin de nos yeux, puisqu’ils sont déjà si loin de nos cœurs.

Au fil du temps, on se dédouane de la misère des autres. L’indifférence prend le pas sur l’indignation superficielle que convoquent les images symboles avec lesquelles on a été éduqués : le Somalien atteint de famine aux yeux exorbités, l’ivrogne de la Gare du Nord qui cache sa bouteille dans du papier avec l’illusion de tromper son monde, le sans-papiers qui vit dans des conditions insalubres et qui part en fumée sur le boulevard Vincent Auriol un soir d’avant-campagne.

On donne des sacs de riz et on sert du café chaud pour acheter nos consciences. Elles ne coûtent pas cher tant elles ont été conditionnées à accepter la subsistance de la misère du monde, dont on postule qu’elle ne peut être portée ni trop longtemps, ni trop durement.

Existe-t-il un niveau de souffrance suffisant ?

Puisque l’on accepte l’idée que chaque année des gens meurent de froid ou de faim, il convient de poser les questions morales suivantes :

Comment peut-on oser présider fièrement un pays dont on se fiche des souffrances les plus quotidiennes ? Quel goût a le saumon de l’Élysée les soirs d’hiver où le SAMU social ramasse des morts ? Quelle indécence et quelle arrogance faut-il pour soutenir la dépense du moindre euro à la sauvegarde d’un patrimoine militaire sans objet tandis que ceux-là mêmes que l’on est censés protéger font le deuil de leur dignité la plus élémentaire ?

A chaque fois qu’une personnalité politique prend la parole, on devrait lui répéter cette question. Et chaque personne doit aussi se la poser individuellement. Il n’existe de grandeur pour aucun d’entre nous tant que l’un d’entre nous souffre de ne pas avoir le strict minimum.

Le système de consommation et de divertissement a pour vocation de nous faire oublier cette question simple et pourtant centrale dans nos vie : mon bonheur peut-il survivre au malheur des autres ?

Chercher une réponse à ça, c’est réaliser l’hypocrisie dans laquelle nous vivons quand on dit qu’il faut combattre la misère dans le monde, car en vérité nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour maintenir ce statut qui fait de nous des privilégiés. Notre bonheur a un prix. On le paiera, tôt ou tard.

Ceux dont j’ai envie de te parler aujourd’hui s’appellent « les réfugiés de la tour Balzac ». Ils sont noirs. Ils survivent depuis des mois dans des tentes sur la place de la Fraternité à la Courneuve.

Comme pour les artistes morts, on a dû donner ce nom à cette place le jour où la fraternité s’en est allée pour de bon.

Ils ont des papiers pour une minorité d’entre eux. Les autres sont irréguliers. Beaucoup travaillent. Domiciliés à des anciennes adresses ou chez des amis. Des puces interchangeables dans les téléphones mobiles. Une vie ramassée dans quelques sacs plastiques, pendus aux branches des arbres et balancés par le vent.

CR : Adel Zaïdi

Des enfants courent, d’autres jouent à même le sol, allongés sur le bitume. Ça griffonne sur des feuilles de couleurs avec des feutres essoufflés aux bouchons abonnés absents.

Ils n’ont pas toujours été dans la rue. Ils avaient trouvé refuge dans la tour Balzac jusqu’à sa destruction. Ils y sont d’abord rentrés sans autorisation, puis ont stabilisé leur situation en commençant à payer des loyers, mais la situation n’était pas faite pour durer et ils se sont retrouvés à la rue. Expulsés. Déplacés. Abrités temporairement. Dispersés. Traînés par terre. Réfugiés.

Problème de logement.

On ne veut pas d’eux. Ni de leurs bruits, ni de leurs odeurs.

Pourtant ils sont là de fait, vivant en France après des parcours divers, du simple visa étudiant au périple à travers mers et déserts pour atteindre cette terre promise qui s’est mise sur liste rouge.

CR : Adel Zaïdi

Qu’est-ce qui les différencie de nous ? Un bout de papier.

Ça et le fait qu’ils doivent aller à quelques centaines de mètres de là au Quick pour utiliser les toilettes. Une fois là-bas, soit on connaît le code, soit on attend qu’un client arrive pour se faufiler derrière lui… Quand le Quick ferme, on attend le lendemain. Les enfants aussi.

Question pratique : qu’est ce que tu fais quand ton petit de 3 ans a fait caca sur lui en pleine nuit et que tu n’as nulle part où le laver ? Tu lui expliques que la France n’a pas vocation a accueillir toute la misère du monde, fut-elle celle d’un enfant dont la seule utilité est de venir légitimer par sa souffrance un discours politique visant la conservation du pouvoir par une élite en déliquescence.

CR : Adel Zaïdi

A part ça, il faut aussi faire la vaisselle au-dessus des bouches d’égout. Conserver la nourriture dans des sacs plastiques qu’on range dans des cartons. Suivre les devoir des enfants en leur gardant leur manteaux. Mettre une croix sur la vie maritale dans son intimité la plus élémentaire. Travailler sans jamais entrevoir le choix d’une autre vie. Calfeutrer la tente qui prend l’eau une fois l’imperméabilisation des premiers jours passés. Négocier une prise pour recharger le téléphone. Faire sourire les gosses même quand ton cœur est déchiré et sauvegarder chez eux une graine d’espoir ou d’inconscience de ce qu’ils traversent. Faire face au regard des riverains partagés entre pitié, haine et indifférence. Sécher ses larmes sur la capuche du sac de couchage quand tout le monde s’est déjà endormi, puis recommencer le lendemain sans jamais se plaindre.

CR : Adel Zaïdi

La vie en groupe, c’est aussi la naissance et l’apprentissage de nouveaux codes sociaux. Quand on vit tente contre tente, la proximité sociale prend un autre sens. Au bout d’un moment, des côtés moches de la nature humaine commencent à être plus visibles. La jalousie, la polémique. La division, aussi. Plus la vie devient difficile, plus les tensions sont exacerbées et ont tendance à être exprimées dans le champ verbal et parfois physique.

Certaines associations viennent avec « l’envie d’aider ». Quelques-unes apportent de la nourriture (alors que beaucoup des habitants du campement ont un revenu). D’autres ramènent des vêtements ou des jouets. D’autres encore organisent des activités pour les petits. Au fil du temps, ces associations modifient l’auto-perception du groupe et des individus qui le composent. Ils traversaient une épreuve. Ils sont désormais assistés.

CR : Adel Zaïdi

Plusieurs d’entre elles se sont servies de la situation des réfugiés pour s’arroger un rôle de coordinateur ou pour renforcer leur image militante, avant finalement de disparaître du terrain dès lors qu’ils n’ont plus d’avantage à tirer de la situation.

Quand il y a des distributions de cadeaux, on se dispute pour s’attribuer les colis. Ça ne va jamais bien loin, mais ça tranche avec l’idée quasi-coloniale dans son fondement qui voudrait que ces noirs se mettent en ordre pour la distribution et chantent les louanges de leurs bienveillants civilisateurs : nous.

CR : Nicolas Ruscon

Certains d’entre nous sont choqués par la dureté des rapports ou par l’irresponsabilité apparente de certains parents, dont les enfants errent sur et autour du campement sans que leur vie soit structurée. D’autres sont frustrés de ne pas pouvoir tisser des liens durables avec les habitants, l’un et l’autre se voyant au travers d’une vision totalement biaisée, notamment par la posture d’assistance.

Comment porter un regard lucide et humain sur ce qui se passe sur la place de la Fraternité ? Comment garder espoir que les choses s’améliorent et que ce groupe de réfugiés puisse reconstruire des cellules familiales stables et heureuses, après avoir été logés ?

Au travers de ces observations, on voit apparaître des portraits pleins de subtilités et de facettes différentes. Au bout du compte cette vie de groupe construite au fil du temps est si joyeuse par moments, si triste à d’autres, si humaine au fond, comme un miroir de ce que nous sommes en tant que société.

C’est désormais sûr et certain, les familles vont être éjectées de la Place de la Fraternité, un avis d’expulsion ayant été rendu le mercredi 2 novembre par le tribunal administratif. Elle peut se produire à tout moment, sans préavis : demain, après-demain, la semaine prochaine ou dans un mois… Ça consiste à arracher les enfants des bras de leur mamans, à traîner par terre ceux et celles qui résisteront, à se retenir de les frapper comme si le fait de les rafler de la sorte n’était pas déjà une violence lourde. Même la bienveillance des associations n’y changera rien selon Youssouf, le porte-parole des expulsés, puisque le nombre des forces de police augmentera en conséquence. Le soir même, une centaine de personnes étaient sur place en soutien aux familles, mais évidemment ce ne sera pas toujours le cas.

On fera nettoyer la place. Les équipes de la voirie auront été alertées à l’avance et passeront au kärcher les restes de vie, tandis que des proches tenteront de récupérer quelques objets personnels qu’on leur aura mentionnés.

Le groupe des réfugiés de Balzac se reformera peut-être. Ou pas.

Ils auront lutté, dans une relative indifférence générale, pour faire valoir leurs droits et nous donner une belle leçon de patience et d’humanité. Reste à savoir qui des « assistants » ou des « assistés » est le plus en détresse, quand le cœur ne bat plus à en déchirer la poitrine face à la misère du monde qui frappe sourdement à nos portes.

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L’Afrique est à sec, ton coeur l’est-il aussi ?

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CR : tezzer57 /Flickr – Mémorial de la famine à Dublin

 

Tu les connais, ils ont la peau noire et les yeux plus gros que le ventre. Littéralement. Ils occupent ton salon de 20h07 à 20h11. Quatre misérables minutes, c’est le temps qu’il faut pour faire leur tour. Avant de passer à table.

Abjecte, cette façon de parler d’eux ? Tu trouves aussi. Ça n’a pourtant pas l’air de te couper l’appétit.

De qui je parle ?

Des enfants somaliens, éthiopiens, kényans qui hantent (souvent) nos écrans et (rarement) nos cœurs. Rappelle-toi, quand on était petit, ton institutrice t’avait demandé de ramener un paquet de riz pour qu’on leur envoie. Un peu de solidarité dans un sac plastique.

En rentrant à la maison, tu étais tombé sur ce fameux clip où des chanteurs connus prenaient l’air affecté pour t’expliquer, en playback, que « loin du cœur et loin des yeux, l’Éthiopie (mourait) peu à peu ».

Le seul problème, c’est que son supplice ne finit jamais. Les pays du « tiers monde » sont devenus des pays « en développement ». La famine et la pauvreté restent. Seule la taille des écrans change, sur lesquels s’affichent les visages sans expression d’enfants qui se ressemblent tous. Le même regard vide, les doigts disproportionnés par rapport à l’extrême faiblesse du corps. Des mamans résignées.

De quoi meurent-ils ?

De faim, tout simplement.

C’est tragiquement simple : mourir de ne pas avoir un bol de riz ou un morceau de pain. Pas un verre d’eau. Pas de lait. Rien d’autre que la désolation à perte de vue.

Mais on m’apprend à l’instant que « Bruno Le Maire est venu apporter une bonne nouvelle » : 10 millions d’euros pour venir en aide à la population somalienne dont la moitié est en danger de mort. Chemise de lin bleu à rayures sur pantalon beige assorti, impeccable. Sale boulot d’être ministre devant la caméra, affirmant l’image d’une France solidaire dans le symbole d’un jour et cynique dans sa politique vis-à-vis de l’Afrique le reste du temps.

Quel goût a le premier repas de Monsieur le ministre après cette belle interview ?

Pourquoi passe-t-on notre temps à gaspiller l’eau et la nourriture quand d’autres meurent de ne pas pouvoir satisfaire leur besoin le plus élémentaire ?

Pourquoi ces questions paraissent-elles si naïves et si dures à la fois ?

Les causes : le manque d’infrastructures d’accès à l’eau sur une terre où les précipitations sont très rares, un contexte géopolitique difficile qui exclue les migrations de populations, la spéculation sur les denrées alimentaires en passe de devenir avec l’eau et l’énergie les ressources stratégiques du 21e siècle mais surtout… la relativité du système de répartition dans lequel nous vivons qui fait qu’en vérité, pour que nous savourions le confort de nos richesses matérielles, il faut qu’il y ait des faire-valoir qui en soient privés.

Si tu veux savoir qui est le premier coupable du sort des enfants morts de famine en Afrique, fais comme moi : regarde dans un miroir.

Maintenant agis, ici ou.

Jusqu’à la fin du mois d’août, l’intégralité des bénéfices des ventes sur FoulExpress.com sera reversé à des associations qui viennent en aide aux victimes de la famine en Afrique de l’Est.

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Retour au Bercail : De New York à Paris

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Cr: Sébastien Florent

Bon, me voici de retour au bled. Au bout d’un moment, à force de partir à l’étranger, la France devient une espèce de terre exotique. On y cultive l’originalité et une certaine audace artistique.

Je partagerai avec vous quelques unes de mes aventures à New York, mais pour l’instant laissez-moi savourer ce doux retour à la mère patrie. Ah Paris… ses bateaux mouches, ses déjections canines et ses tags du Bloc Identitaire sur les cabines de chantier.

Paris c’est ma ville. Des ruelles de la Goutte d’Or aux entrepôts de la Chapelle, des tours de Beaugrenelle à celles de Place d’Italie, je commence à la connaître un peu. Il faut dire que notre histoire dure depuis un petit moment. C’était un matin de septembre 78 et ça commençait par un cri.

Paris en 2011, c’est la ville où les prix ont tellement augmenté que tu commences à te dire que l’épicier tunisien du coin de la rue est pas cher, finalement…

Dans le taxi qui me ramène de l’aéroport, France Info disserte sur le sort des chrétiens du Pakistan depuis qu’une certaine Bibi est condamnée pour blasphème (marrant « Bibi », c’est le surnom de Benjamin Nétanyahou). « Certes l’atmosphère est tendue » nous dit-on, en direct de Paris . Mais rassurez vous, le témoignage de Bibi est déjà un bestseller en Occident, ce qui devrait même lui permettre d’embaucher Benjamin Brafman pour sa défense.

C’est bien de combattre pour les droits de l’Homme. C’est mieux de les appliquer (aussi) chez soi.

Or il se trouve qu’en terre française, on en est encore à demander le respect des droits des minorités. On doit se battre chaque jour pour que les sans papiers soient traités avec le minimum de respect. On doit expliquer une énième fois que les Roms n’ont pas un code génétique les prédestinant au vol ni à la mendicité. On doit réaffirmer la liberté de choisir et de pratiquer sa religion quand et comme on veut, sans risquer d’être agressé ou insulté dans la rue.

 

Anecdote :

Une femme appelle une agence qui loue des calèches avec chevaux blanc pour les mariages :

– Bonjour, je voudrais louer une calèche avec deux chevaux blancs pour mon mariage.

– Oui, c’est 500 euros la journée.

– Très bien. Je souhaite réserver pour le 17 juin.

– Oui oui, quel est votre nom ?

– Fatima Maghrabi. M-A-G-H…

– Ah non !! On ne loue pas aux musulmans ! Alors là hors de question. Blancs qu’ils sont mes chevaux…

Morale :

C’est peut être ça l’exception culturelle si chère à Jean Marie Messier : la France serait-elle le seul pays où, pour certains, la haine de l’autre est plus grande que l’appât du gain ?

Quoi qu’il en soit, je suis bien content d’être rentré. Ca commençait à me fatiguer ces gens polis qui m’adressaient la parole dans le métro new yorkais au lieu de fermer leur sac à double tour et de regarder ailleurs. Sans parler de la nullité culturelle dans laquelle se complaisent les Américains, à tel point que nous autres Européens somme obligés de les inviter à Cannes ou à Berlin pour faire œuvre civilisatrice.

Non vraiment, ça ne pouvait pas durer. Vite j’appelle BHL pour qu’il écrive la suite d’American Vertigo qui, comme son nom l’indique, a donné des vertiges à la presse littéraire outre-Atlantique, au point qu’exaspérés par une telle épreuve, les chroniqueurs du Times auraient demandé une substantielle augmentation de leurs émoluments. En attendant, je regarde sur mon iPhone à quelle heure passe Dr House ce soir…

J’ai eu un petit coup de stress tout de même, quand j’ai réalisé que dans beaucoup de pays, la France est en train de devenir une sorte de grosse Belgique : une contrée qu’on visite pour bien manger, utile pour faire des blagues.

 

Comment en est-on arrivés là ?

Du discours de Dominique de Villepin salué à l’assemblée de l’ONU en 2003 à celui de Nicolas Sarkozy à propos de l’Homme africain, est ce que quelque chose a vraiment changé dans ce pays ?

La « France des Droits de l’Homme »tm est elle devenue un pur produit marketing dont la diffusion de la marque compense la dissolution des principes ?

Difficiles questions.

Pour y répondre, il faut d’abord analyser le changement de positionnement de la France en politique intérieure ET dans sa diplomatie. Ensuite, il faudra voir comment ce changement de ton a fait évoluer l’image de la France à l’étranger et sur son propre sol. C’est ce que nous essaierons de faire dans les prochains articles.

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Tragédie grecque

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Trop c’est trop. C’est ce que disent les citoyens grecs aujourd’hui dans la rue. On leur a demandé de faire des sacrifices. Ils ont serré les dents et la ceinture. Maintenant ils serrent les poings. On impose à un peuple un mode de vie qu’il ne supporte plus. On détruit les espoirs d’une jeunesse pour payer des erreurs qu’ils n’ont pas faites. On les pousse à toujours plus de sacrifices sans la moindre considération. On annonce l’austérité comme la solution à une crise que le peuple grec n’a pas causé.

Pourquoi ?

Parce qu’un dispensé de sport dans une agence de notation a décrété que non, vraiment non, la Grèce n’est pas en bonne santé financière et que sa note de crédit doit être revue à la baisse.

Qu’est ce que c’est qu’une note de crédit ?

Bonne question. C’est comme quand quelqu’un va à la banque pour louer de l’argent (oui, on ne dit pas « emprunter », sinon ça serait gratuit…). La banque demande alors le paiement d’intérêts qui sont proportionnels au risque de ne pas être remboursée. Donc plus le client est pauvre, plus il est en difficulté financière, plus il doit payer cher. Comme tu le vois, la finance a une certaine logique. C’est cette même logique qui a maintenu pendant des décennies l’Afrique dans un état de soumission économique aux pays anciennement coloniaux.

Dans le cas d’une grande entreprise ou d’un pays, les agences de notation sont chargées d’évaluer la « solvabilité » en mesurant le risque de faillite du pays ou de l’entreprise. Plus ce risque est grand, plus la note est mauvaise. Le seul problème, c’est que plus la note est mauvaise, plus le taux d’emprunt est élevé, plus la situation se dégrade, plus le risque est grand…Les agences de notation sont donc des oracles de mauvais augure dont le pouvoir d’influence sur les marchés financiers est tel que leurs prophéties s’auto-réalisent. Ils créent les phénomènes autant qu’ils les déplorent. La dégradation d’une note de crédit pour un pays en difficulté précipite sa chute.

La note d’un pays n’est pas sans rapport avec la santé réelle de son économie, ce qui fait qu’un analyste de chez Moody’s ou Standard & Poors ne peut pas « inventer » une note sortie de son chapeau, mais il y a une marge de manœuvre entre les données dont il dispose et l’analyse qu’il en fait. Ainsi, les mêmes chiffres comptables n’aboutiront pas à la même note selon qu’on est l’Espagne, la France ou la Suisse.

Pis, il existe une asymétrie dans la position de l’analyste en fonction qu’il évalue un état en bonne ou en mauvaise santé : en effet, si un pays est dans une situation difficile, pronostiquer une dégradation est un moindre risque par rapport à l’espérance que sa situation s’améliore, puisqu’on participe à sa dégradation dès le moment où on l’anticipe. De la même façon, il peut être difficile pour un analyste de pronostiquer la faillite de la France pour voir l’année suivante, médusé devant son écran, Société Générale et BNP faire des profits record. Ça et aussi le fait que d’un poste d’analyste dans une agence de notation à un poste d’analyste dans une banque, il n’y a qu’un pas. On fréquente les mêmes écoles, les mêmes conférences, parfois le même concessionnaire Porsche. Dis moi de quelle monnaie tu te paies et je te dirai de quelle indépendance tu disposes.Une banque se remet d’une crise en un an. Un pays en dix.

L’austérité n’est jamais une solution à une crise de crédit. Elle limite les dépenses de l’Etat et brime l’économie réelle, donc la création d’emplois et le développement, ce qui aggrave la dépendance des ménages au crédit ainsi que celle de l’Etat, dégradant ainsi la situation encore plus… Personne ne remet en cause le crédit. Personne ne remet en cause le système de notation et sa portée. Voilà ainsi dans quelle boucle notre système financier moderne évolue : un peuple entier doit subir au quotidien les conséquences d’une note sur un rapport, imprimé sur papier de qualité et estampillé de la marque de la crédibilité. Celle de l’expertise qui se paye sans délais, livrée par des gourous qui croient prédire l’avenir sans être capable de voir le mur qui se dresse au bout de leur nez. Derrière les chiffres il y a des hommes, des vies, des espoirs et des projets. Les mêmes qui étaient incapables de voir venir la crise financière de 2008 continuent à dicter au monde ce que sera demain. Sans honte et sans tremblement.

Et si ce qui se passe en Grèce était l’avant-goût d’une révolution économique ?

Et si les gens dans la rue trouvaient dans leur contestation le moyen de relever la tête face à une injustice devenue insupportable ? La Grèce est différente de la Tunisie ou de l’Egypte, mais l’exaspération du peuple y est tout aussi palpable qu’à la veille des révolutions arabes. La dictature n’y est pas le fait de despotes postichés élus par suffrage unipersonnel. Elle est économique. Les bourreaux portent des costumes et poignardent le peuple avec des stylos estampillés FMI. Ils prêchent la bonne parole, celle qui fait grimper les cours et décliner les cœurs. Glacé, leur papier l’est autant que leur sang. Les geôliers sont les forces de l’ordre, comme des bœufs inconscients d’aller eux-mêmes à l’abattoir. Ils essaient de contenir la foule sans entendre la justesse de leur cause.

Car si des grecs abandonnent aujourd’hui leur famille et leur travail pour descendre dans les rues, ce n’est pas pour demander un augmentation du salaire qu’ils n’ont pas, mais pour réclamer, comme chaque homme en a le devoir, que leur dignité soit respectée.

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Foul Express, épisode 4 : La Dette

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La Défense, Octobre 2001, arbitrage de produits de taux pour la Société Particulière

Hakim, mon tuteur de stage, m’a demandé de travailler sur des indicateurs statistiques et d’essayer d’établir la pertinence de certaines idées de l’analyse technique.

L’analyse technique est un ensemble de méthodes, non démontrées de manière académique, qui visent à détecter des tendances de hausse ou de baisse des marchés financiers avant les autres, afin de pouvoir tirer avantage de ce supplément d’information. Trop occupé dans mes calculs, je n’avais jusque là pas pris de recul sur ce que nous faisions : derrière le savant nom « arbitrage de produits de taux » qui désigne l’équipe se cache en fait une bande de super diplômés qui achète et qui vend essentiellement des morceaux de dettes des pays.

Petit rappel : quand un pays définit sa politique économique, il cherche dans le même temps à trouver des sources pour financer cette même politique. L’Etat en place peut alors se servir des impôts et des taxes pour prélever les sommes nécessaires mais il peut également, comme n’importe quel client d’une banque, s’endetter. Au lieu de souscrire un crédit comme le font les ménages, le pays peut émettre des obligations. Une obligation est un morceau de papier qui donne droit à son porteur, contre le prêt d’une somme fixée (le principal, 100 euros par exemple), de toucher un taux d’intérêt chaque année (le  coupon) jusqu’à la fin du prêt (la maturité) et de récupérer le principal à cette date finale. En gros, cela revient à « prêter » 100 euros à un Etat, et le coupon versé revient en fait à une espèce de loyer de l’argent.

Petite digression sur le sens des mots : on utilise souvent le mot « prêt » quand on parle de crédit. Il y a pour moi un abus de langage dans cette pratique. Dans le dictionnaire, « prêter » consiste à « confier provisoirement quelque chose à quelqu’un ». Je sais bien que je suis fils d’immigrés, et que mes capacités de compréhension de la langue française peuvent à ce titre être sérieusement mises en doute mais quand même, je ne vois dans le dictionnaire aucune mention d’un quelconque versement d’intérêts en échange dudit prêt. En fait, je crois qu’il vaudrait mieux parler de « location ». On dira alors « j’ai loué de l’argent pour acheter la maison, ça valait mieux que de la louer… », ou encore « les locations d’argent sont l’activité principale des banques de détail… », ce qui correspond bien mieux à la réalité.

Sans vouloir être paranoïaque, le choix du mot « prêt » est-il vraiment innocent ? « Prêter » est ce que fait un ami quand on a un coup dur ou ce que fait un enfant quand il apprend le partage. Les organismes de crédit ont-ils voulu s’approprier cette part inconsciente d’entraide et de sympathie que le mot « prêt » porte en son sens ? Quand je vois les pubs pour les crédits à la consommation par exemple, j’ai des vertiges : la représentation qui est faite du crédit est toujours très enfantine : la Société Particulière le représente comme un pouce qui vient « donner des coups de pouces », il scratche sur des platines vinyles lors d’une soirée d’anniversaire ou porte les meubles lors du déménagement… chez Ça-tu-l’aimes, ils ont même créé un personnage de dessins animés, Créditue, tout vert, qui aide les gens à traverser dans la rue et joue au frisbee avec les enfants sur la plage. Nulle part on ne voit les huissiers qui saisissent les biens de ceux qui ne peuvent plus payer, les chargés de recouvrement menaçants ou les commerciaux insistants qui expliquent que « tout est possible » sur les coins de tables en contreplaqué du « pays où la vie est moins chère », à condition qu’elle se paye en plusieurs fois bien sûr…

Revenons donc à la dette des pays. Le taux d’intérêt que paient les Etats quand ils s’endettent n’est pas choisi au hasard. Il est très précisément fixé en fonction de la situation financière du pays et de sa capacité à rembourser ses dettes. Des agences de notation, dont les plus connues sont Standard & Poors, Moody’s et Fitch, sont chargées de leur attribuer des notes (des ratings), qui sont déterminantes dans la fixation du taux d’intérêt qu’ils paieront. Plus la situation d’un Etat est dite « problématique », plus le taux d’intérêt versé est important.

A ce moment là, dans la conversation, quelqu’un de très mal intentionné pourrait dire :

« Oui mais c’est pas très juste tout ça, car plus un pays est en difficulté, plus il a besoin d’emprunter, plus sa note est mauvaise, plus ça lui coûte cher, plus il est en difficulté… »

Si vous travaillez dans la finance (en général ce simple fait vous donne un vernis de crédibilité en public), balayez son intervention d’un : « Vous n’y connaissez rien, c’est beaucoup plus compliqué que ça… ». Cette technique fonctionne très bien, c’est d’ailleurs ce que font les financiers tous les jours quand ils rencontrent des contradicteurs.

Les Etats pauvres (et apparemment condamnés à le rester) sont donc quasi systématiquement dans une situation d’endettement qui grève leurs richesses et leurs recettes à en mettre leur avenir sous hypothèque, au propre comme au figuré.

Tout se passe comme si après l’effondrement des empires coloniaux, il avait fallu redéfinir des outils de contrôle sur les pays dits « sous-développés » de l’époque, et qui semblent toujours « en développement » 40 ans plus tard. Si, dans ce film noir, les pays prêteurs d’argent étaient aussi des consommateurs des ressources naturelles des pays endettés, la servitude par la dette serait le moyen optimal (un mot à garder en tête) de les maintenir sous contrôle, tout en ayant l’apparence de celui qui aide, puisqu’on est celui qui « prête », qui envoie des sacs de riz et qui donne des conseils sur le respect des droits de l’Homme dans ces pays.

Mon Dieu, il s’agit pourtant de la réalité, et ce que vous regardez n’est pas un film catastrophe hollywoodien mais le journal de 20h…

Notre travail consistait en fait à tirer avantage des différences entre les taux d’intérêts versés par chaque Etat, en se basant sur des méthodes mathématiques complexes, qui l’étaient suffisamment pour cacher à notre conscience (déjà bien anesthésiée) les implications de ce qu’on faisait dans l’économie réelle. Bien sûr, on ne peut pas faire des attaques ad-nominem contre tel ou tel employé des banques, car cette action des intervenants sur les marchés financiers n’est pas concertée ni délibérément orchestrée directement contre les pays pauvres par un quelconque groupe occulte, mais elle résulte de la rencontre entre un contexte historique et un système de pensée qui font que la seule façon de réaliser les valeurs qui servent d’objectif de vie à tout ce petit monde a été de gagner de l’argent aux dépens des autres, moins au fait des techniques de la finance donc plus faibles, dans un système où l’information dicte les rapports de force.

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