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“Mariage rebeu” 2 : Le triomphe des apparences

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Qui a dit qu’un mariage devait être un simulacre de richesse et d’hédonisme ?

Qui a dit qu’il fallait sacrifier l’authenticité et la simplicité des liens familiaux pour satisfaire à la surenchère des discussions ostentatoires post-maritales entre mamans cherchant à vivre un bonheur matériel par procuration ?

Qui a dit que l’honneur d’une famille devait se mesurer au nombre de voitures dans le cortège des mariés ?

Qui a dit que le jour le plus important dans la vie d’un couple devait leur être confisqué et les confiner à un rôle d’acteurs au sourire tiré, aussi sincère que celui qu’affichent les mariés en plastique trônant sur la pièce montée ?

Personne. Pourtant on le fait, sans jamais remettre en question le sens même donné à cet évènement.

 

Zoom sur Jamila, fille plutôt sympa avec un cœur gros comme ça. Elle travaille comme chef d’équipe pour une grande entreprise de téléphonie. Dans son appartement, des grosses boîtes pleines de photos, qu’elle ouvre de temps en temps quand elle a un coup de blues. On y trouve des vacances au bled, des délires entre copines et quelques photos de classe, moments retranscrits en deux dimensions sur des clichés mal cadrés, qui lui rappellent à quel point le temps s’échappe à toute vitesse sans jamais revenir. Elle est toujours disponible pour aider les autres, rappelle quand elle trouve des messages sur son répondeur et partage sur Facebook des petites pensées gentilles qui ne prêtent pas à conséquence.

C’est Jamila qui console ses collègues de toutes sortes de problèmes dont la futilité ne leur apparaît pas immédiatement, de l’embrouille conjugale pour cause de divergences sur le programme télé à la dépression chronique suivant inéluctablement chaque régime raté, entre deux mouchoirs près de la machine à café.

C’est également elle qui participe à des maraudes et des distributions de repas aussi souvent que son planning le lui permet, un sourire sur le visage face aux démunis pour cacher la tristesse de son cœur et faire comme si tout allait bien.

C’est enfin elle qui se retrouve ce samedi matin face à une autre en se regardant dans le miroir, petite fille devenue grande, déguisée en princesse de plastique. Faux teint et faux ongles, fausses mèches et fausses notes, la voici devenue actrice d’une histoire donnant le premier rôle aux figurants.

crédit Xavier Navarro

Ses escarpins blancs sont posés à côté de ses baskets, tandis qu’autour d’elle on s’affaire à la coiffer et à la maquiller, une expression dont on oublie souvent de rappeler qu’elle consiste, au sens propre, à faire œuvre de dissimulation. Bien sûr, lors de discussions précédentes sur le sujet, certaines de ses copines disaient que c’était bien de rester « naturelle » (sans que ce conseil ne fût en aucune circonstance appliqué à l’une d’entre elles), tandis que d’autres rappelaient qu’il « n’y a pas de mal à se faire belle, surtout un jour de mariage… », laissant Jamila se livrer à quelques divagations intérieures sur ce que sont la beauté, les codes de la séduction et les petites hypocrisies qui en découlent.

 

Pendant ce temps là, Jamel se pose des questions tout aussi importantes, en cherchant à savoir, lors d’un conciliabule improvisé en bas de chez lui, s’il vaut mieux monter dans la Porsche Cayenne blanche louée à grands frais par Samir pour faire plaisir ou dans la voiture de son papa. Dans des costumes brillants, transpirant au soleil, les hommes tentent de prendre un air détaché pour commenter les cylindrées d’automobiles qu’ils observent habituellement sur l’écran télévisé trônant comme un autel au centre de leur salon. Les uns tentent d’établir un ordre rationnel dans le cortège, les autres se demandent combien de kilomètres peuvent être couverts par un V8 de 4,2 litres de cylindrée avec 20 euros d’essence (bah oui, parce qu’on a tout claqué dans la location de la bagnole…), tandis que déjà sur le parking, les autoradios blastent des airs de raï et de r’n’b qui tourneront en boucle jusqu’à ce qu’un tonton finisse par demander, pour la 20ème fois de la matinée, à ce que l’on baisse le son parce qu’il arrive pas à comprendre ce que ‘Ammi Farid dit au téléphone, lui même perdu à deux pâtés de maison et cherchant son chemin, se plaignant furieusement que “tiens, ya sûrement un autre mariage dans le coin parce que j’entend d’ici de la musique de sauvages à fond qui casse la tête”…

A 712 mètres de là (à vol d’oiseau), Jamila se refait le film en marche arrière. Elle a des flashs mémoire, comme ce garçon qu’on lui avait présenté lors d’un dîner très convenu il y a quelques années, un certain Supermuslim, qui lui avait fait littéralement passer un entretien d’embauche en revendiquant des valeurs islamiques, devant le plat de résistance et en présence des amis, pour finalement la recaler le lendemain matin par SMS pour incompatibilité (physique, va sans dire…). Il y avait aussi eu sa copine, Mythogirl, qui passait son temps à dire que les sentiments c’est important, pour finalement s’offrir à un trader à 2 mois d’un bonus à 7 chiffres, après avoir boycotté tous les candidats au mariage qui avaient moins de bac+7 et dont le véhicule n’occasionnait pas un malus écologique supérieur au déficit du Botswana, dont on notera que la croissance est par ailleurs fortement corrélée au dit bonus. Allez savoir pourquoi…

En fait, si on faisait le portait robot du mari idéal d’après ces dames, on remarquerait qu’il doit :

  • être beau mais surtout à l’intérieur (sic)
  • être suffisamment intelligent pour lui faire la conversation mais pas trop histoire que Madame ne soit pas prise en défaut,
  • être galant mais pas macho : donc lui ouvrir la porte, réparer la voiture et l’inviter au restaurant, oui, mais ne surtout pas penser qu’il existe un rôle légitime pour les femmes et les hommes,
  • s’intéresser à ce qu’elle fait mais lui laisser son jardin secret, donc apprendre par cœur les questions qui lui font plaisir et s’en tenir strictement à cette liste,
  • avoir un travail qui paye et de grosses responsabilités mais toujours être disponible pour l’écouter une heure au téléphone chercher, en temps réel et de façon collégiale, des solutions aux inextricables problèmes de ses copines,
  • protéger leur vie de couple et leur intimité mais accepter l’ingérence hebdomadaire de belle-maman dans toutes les décisions possibles du ménage, ce qui inclut l’indicible plaisir de découvrir lors d’un repas de famille que la tante Hassina suit en temps réel le cycle hormonal de Madame et se demande pourquoi, Ô désespoir, une si digne famille n’a pas encore été honorée d’un héritier mâle… (là dessus, le gars bondit sur elle et l’assassine sauvagement à coup de théière, est arrêté pour violences aggravées et se retrouve à la Une du journal sous le très journalistique titre : « Le Choc : Un homme d’origine maghrébine massacre la tante Hassina. Les enquêteurs n’excluent pas la piste islamiste… »)
  • la soutenir si elle choisit d’être maman au foyer mais l’encourager si elle décide de ne pas l’être, sans jamais se plaindre sous peine de passer pour un macho misogyne sans le moindre respect pour son ambition personnelle, ce qui aurait déjà dû occasionner la disqualification du candidat,
  • être romantique, ce qui revient, lors de ses épanchements émotionnels (parfaitement légitimes au demeurant), à la conforter dans une sorte de catharsis du sentiment exprimé en répétant/reformulant son propos :

Elle : Je sais pas ce que j’ai. J’ai l’impression de tout le temps avoir envie de pleurer en ce moment. Pourtant tout va bien…

Lui : Je vois exactement ce que tu veux dire. Tu te sens très émotive ces derniers jours et ton cœur est mis à rude épreuve, c’est ça ?

Elle : Complètement !!! C’est incroyable comme tu me comprends… j’ai tellement de chance de t’avoir.

Lui : CQFD. On peut jouer à WWF Smackdown maintenant ?

  • être gentil mais pas trop, fort mais pas trop, protecteur mais pas trop, musulman mais pas trop, arabe mais pas trop, engagé mais pas trop, conciliant mais pas trop, drôle mais pas trop, sentimental mais pas trop, avoir des amis mais pas trop…

A lire cette description, qui dresse en effet le portrait d’un robot façonné de toutes pièces plutôt que celui d’un homme de chair, on se dit que beaucoup de femmes risquent d’avoir à gérer une certaine déception face à la réalité de ce que sont les hommes, à savoir de simples êtres humains pétris de défauts.

 

Du côté des hommes, on ne fait pas beaucoup mieux, même si les critères semblent plus simples, la gent masculine étant pour son salut plus primaire dans ses besoins et ses envies. L’épouse idéale a pourtant elle aussi du chemin à parcourir. Elle doit :

 

  • Etre belle, ce qui du côté des hommes revient souvent à dire qu’elle a la plastique généreuse. Bien sûr tout le monde s’en défend, même si ce mensonge est tellement vrai qu’on continue à prôner pour les femmes le discours du mérite tout en maintenant à leur égard les attitudes les plus sexistes : il suffit d’allumer la télévision pour voir en vérité ce que l’on attend des femmes : être des objets de séduction et des faire-valoir pour une gamme de produits allant de l’automobile au yaourt en passant par les informations, à moins que toutes ces présentatrices mannequins qu’on nous impose au 20h aient été majors de leur promo en école de journalisme…
  • Mettre son mari sur un piédestal, le féliciter quelle que soit sa décision et se rappeler chaque matin à quel point elle est chanceuse d’avoir un époux si parfait, si beau, si intelligent, si drôle, etc. Penser à le lui répéter toutes les 15 minutes en variant l’ordre.
  • Ne jamais critiquer sa voiture, ni sa couleur ni les pathétiques autocollants dont il s’est appliqué à décorer le coffre et, lorsqu’elle tombe en panne, c’est à dire chaque lendemain de match de football (télévisé), ne surtout pas se moquer de ses aptitudes à la mécanique,
  • Surtout ne jamais entamer une conversation sérieuse lorsqu’il est au volant dans un embouteillage. Ne jamais proposer un itinéraire bis ni faire allusion à la factuelle défaillance de son sens de l’orientation,
  • Cuisiner en ayant l’air passionnée. Pour avoir un mari toujours satisfait, respecter strictement la formule PVPP : Pain Viande Patates Pâtes. Alterner et faire des combinaisons (PPPV, PPVP, VVVP, etc…). La mémoire vive de l’homme étant de moins de 24 heures, on peut sans trop de difficultés lui servir le même plat toute la semaine en lui donnant un nom différent,
  • Faire le ménage en talons aiguille et se réveiller sans cernes et les cheveux coiffés, sans bien sûr excéder les 5 minutes réglementaires dans la salle de bain,
  • Eduquer les enfants en lui donnant l’illusion qu’il y contribue de façon décisive, dire que c’est grâce à lui lors des repas de famille avec ses parents,
  • Ne jamais se plaindre, ne jamais tenter d’avoir une conversation sentimentale, interpréter les silences comme des compliments, les reproches comme des suggestions, les absences comme des répits, les manquements comme des oublis…

Alors oui, je sais, Superman et Wonder Woman semblent avoir quelques problèmes pratiques à se rencontrer, pourtant beaucoup de candidat(e)s au mariage ne se rendent pas compte des exigences impossibles qu’ils formulent dans la recherche de leur conjoint et vont de discussions en déceptions, face à une inéluctable vérité : Superman pue des pieds (et les collants bleus, ça craint…).


Pendant ce temps là, Jamila est vite ramenée à la réalité par la negafa : c’est l’heure.

C’est quoi une negafa ? Une femme embauchée pour veiller au respect du protocole. Quel protocole ? Celui qui nécessite son existence, le plus fastueux et le plus cérémonieux possible. La negafa explique comment il faut s’habiller, comment il faut marcher, comment il faut parler et comment il faut sourire. Et là, elle explique à Jamila comment il faut descendre les escaliers quand Jamel viendra la chercher auprès de ses parents.

Les klaxons et la musique se rapprochent comme un bruit de fond qui vient finalement assiéger l’immeuble de ses parents. Ses mains tremblent et les chaussures ne sont pas très confortables mais, pour l’instant, c’est le regard de sa maman qui occupe le cœur de Jamila.

Comment laisser partir une enfant qu’on a tant chérie, tant aimée, tant protégée ? Voilà qu’en quelques secondes, on réalise toute la gravité d’une séparation, même si bien sûr Jamila viendra souvent les voir. Il y a tant de choses qui se passent pendant ces quelques secondes dans le cœur de l’une comme de l’autre, mais il n’y a pas le temps de se dire grand chose, ni de bouton « pause » pour s’échapper un moment et se retrouver juste toutes les deux.

Jamel est à la porte, les youyous se font entendre.

Les gestes s’enchaînent.

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“Mariage rebeu” 1 : Paradoxes et contre-sens

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Avertissement : tous les personnages cités dans cette série sont totalement fictifs. Toute ressemblance avec la réalité serait purement fortuite, sauf pour la tante Hassina que vous avez tous sûrement déjà rencontrée…

 

C’est censé être le plus beau jour de ta vie, mais ce qui te préoccupe, là tout de suite, c’est l’arrangement symétrique post-structuré de ta coupe de cheveux. Il y a des jours comme ça où l’on ne sait plus trop ce qu’on fait. Ni pourquoi, ni comment.

Le mariage est une institution, parfois un sacre. Qu’on soit, chrétien, juif ou musulman, l’idée qu’un homme et une femme s’unissent pour la vie devant Dieu sacralise la construction de la famille, donne une réalité sociale et juridique à un sentiment d’une beauté et d’une force indescriptibles : l’amour. Sincère.

Pour d’autres, l’idée du mariage est totalement caduque, désuète comme ces clichés des temps passés où la fidélité, la morale et le bon comportement étaient encore des espoirs réalistes, aujourd’hui désespoirs idéalistes.

On trouve ainsi des mariages pour optimisation fiscale, d’autres encore pour l’image de marque qui sied à la clientèle cible de l’entreprise que l’on dirige, les uns s’alliant aux autres, dans une union de convenance pré-approuvée par l’assemblée des actionnaires.

Viendra peut être un temps où l’on cherchera un conjoint comme on cherche un appartement. Il faudra présenter ses fiches de paye, un RIB et un garant. On signera un bail 3/6/9 devant notaire, prolongeable par tacite reconduction. Il n’y aura plus d’embrouilles conjugales. Il n’y aura plus de problèmes, plus de colère, plus de tristesse. Il n’y aura que des sujets, dont on optimisera la résolution lors de réunions conjugales hebdomadaires. Ce sera le progrès.

D’ici là, le mariage est et reste un morceau de vie, avec ses hauts et ses bas, ses rires et ses larmes, ses cassures, ses blessures et ses moments de bonheur rayonnant.

Ayant eu la chance de me marier assez tôt et sans que ce soit trop compliqué, j’ai découvert le « protocole du mariage » et ses codes surtout au travers des cérémonies et fêtes auxquelles j’ai été invité. J’ai eu l’occasion de voir des mariages japonais, des cérémonies oecuméniques, bouddhiques et chrétiennes, des rituels turcs, des unions laïques libres et beaucoup de « mariages rebeus » (expression consacrée pour qualifier les mariages entre personnes maghrébines vivant en France).

J’ai gardé pendant des années mes observations jusqu’au jour où, en voyant deux mamans algériennes danser nonchalamment sur Like a Virgin de Madonna en attendant la cérémonie du henné, je me suis dit qu’il y avait comme un léger décalage entre la volonté plus ou moins affirmée de se référer d’une part à l’islam ou à une tradition culturelle et, de l’autre, la façon de célébrer les mariages dans nombre de familles maghrébines de France.

Mieux vaut en rire.

« Mariage rebeu » : opération commerciale montée de toute pièce s’achevant par une pièce montée… qui te fait rouler dans la voiture que tu n’as pas, porter le costume que tu n’as pas, payé avec l’argent que tu n’as pas mais c’est pas grave parce qu’il faut que ça brille.

Mais revenons un peu en arrière, rembobinez la cassette. Disons que les parents des deux parties viennent de tomber d’accord à propos du projet. C’est déjà un évènement en soi : les parents de Jamila ont finalement accepté l’idée du mariage, même si le code génétique de Jamel n’est qu’à 98% compatible avec celui des ressortissants de leur village.

Commence alors un ballet diplomatique de haut vol dans la préparation de l’évènement et la sélection géostratégique des invités.

Il faut absolument inviter la tante Hassina, marieuse et bavarde qui autrement risquerait de décrier l’ensemble de la famille en les plaignant d’être tombés dans la pauvreté, seule raison plausible qui justifierait qu’elle n’ait pas été dûment conviée.

Par contre, hors de question de donner une place à la famille du cousin Miloud, qui a fait des embrouilles au dernier mariage et s’était pointé avec son mécanicien qui venait de le dépanner 3 heures auparavant.

Ménager les susceptibilités, honorer les alliances tacites, évaluer le risque de réputation inversement proportionnel à la somme totale dépensée. Lancer une stratégie de marketing viral en répandant la nouvelle auprès des plus indiscrètes amies de la famille, qui déjà s’activent à médire ou à encenser les mariés en fonction du rôle de choix qui leur a été accordé dans la cérémonie.

Tout le monde sourit et tout le monde commente, expert(e) autoproclamé(e) ès mariage rebeu, les détails de l’organisation, la date qui ne s’accorde pas à la météo, les faire-part dont la couleur laisse à désirer, la famille de Jamila dont le rang social inférieur dans la classification aristocratique du bled menace le couple avant même qu’il ne soit.

Entre les papas, la conversation bat son plein sur l’excellence du réseau autoroutier nouvellement étendu entre Oujda et Taourirt, entre Alger et Sétif, entre Tunis et Tataouine, tandis qu’une guerre de tranchée fait rage entre les mamans, tout en petites phrases assassines pour tenter de faire imposer chacune sa vision du protocole de mariage.

Choix de la salle, choix de la robe, choix du traiteur, choix de la voiture, choix des alliances, choix du voyage de noces. Choisir ce que l’on va payer plutôt que ce que l’on voudrait vivre.

En général, les espoirs et les attentes des mariés arrivent loin derrière les apparences qu’il faut sauvegarder. Peu importe si on vit dans un HLM pendant 30 ans si on peut, ne serait-ce qu’une journée, vivre la vie dorée, même à crédit.

Jamel et Jamila se retrouvent obligés de composer entre ce qu’ils voudraient faire et ce qu’il faut (apparemment) faire, fruit d’une culture de l’apparat construite de toute pièce, non-questionnable et profondément ancrée dans l’imaginaire collectif franco-maghrébin, parfois à des années lumières de toute tradition islamique.

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5 choses que vous devez savoir sur l’affaire Kerviel

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Cr FoulExpress.com/Adel Zaidi

 

Le procès en appel du trader qui a “fait perdre 5 milliards d’euros à la Société Générale” a débuté cette semaine. C’est l’occasion de revenir sur 5 informations cruciales dans l’examen du dossier pour comprendre ce qui s’est passé dans les bâtiments de la banque d’investissement:

1)     Jérôme Kerviel a d’abord été employé au middle office de la Société Générale, où il a appris les techniques de contrôle et les procédures informatiques de passage d’ordre dans les systèmes comptables de la banque. Sa promotion au front office était l’une des exceptions dans une politique de recrutement très compétitive et très consanguine autour de quelques écoles et formations triées sur le volet (Polytechnique, Mines, Centrale, ENSAE, DEA de Nicole El Karoui et quelques autres). En contrepartie, la pression en termes de résultat qui reposait sur ses épaules était énorme.

2)     Jérôme Kerviel est accusé d’avoir dépassé ses limites de risques. Celles-ci sont théoriques et contrôlées quotidiennement par les équipes de Risk Management. Elles sont régulièrement franchies et font l’objet d’une « tolérance » proportionnelle à la connivence qui existe entre des collègues issus bien souvent… des mêmes réseaux scolaires. Par ailleurs, les responsables de la salle de marché ont tendance à fermer les yeux sur des brèches dans les limites de risque lorsqu’il s’agit de transactions gagnantes, avec une appréciation très relative des amplitudes de ces brèches.

3)     Jérôme Kerviel est accusé d’avoir maintenu le secret à propos de sa stratégie. A l’intérieur de la banque, ses transactions devaient au minimum être accessibles à son management (chargé de le superviser), son assistant trader (chargé de contrôler ses positions et de passer des ordres comptables), l’équipe de gestion du risque (chargée de veiller au respect des limites dans les prises de positions), ainsi que les services de contrôle de la Socgen (alertés par Eurex à plusieurs reprises suite à des transactions de taille importante).  De deux choses l’une : soit Kerviel a effectivement réussi à les tromper et dans ce cas ils sont tous incompétents et doivent être également lourdement sanctionnés, soit ils étaient au courant et laissaient faire pour des raisons diverses : il est difficile dans une banque pour un employé chargé du contrôle (Middle Office et Risk Management) de mettre en cause la responsabilité d’un trader. Les uns sont perçus comme un centre de coût (le contrôle), les autres comme un centre de profit (le trading), établissant ainsi au cœur de la banque une hiérarchie des légitimités qui pose un lourd conflit d’intérêt.

Par ailleurs, le responsable direct de Jerôme Kerviel s’appelle Eric Cordelle. Nommé responsable de l’équipe « Delta One » où opérait Kerviel sans avoir la moindre expérience en trading. Il occupait jusque-là des fonctions d’ingénieur financier à Socgen Tokyo. Il paraît difficile de contrôler un trader au-delà des positions théoriques qu’il prend si on ne connait rien de ce qui fait le métier de trader, au-delà des modèles mathématiques : la relation avec le marché, les courtiers, les astuces, etc.

4)     Jérôme Kerviel est accusé d’avoir dissimulé ses positions en passant des ordres fictifs dans les systèmes comptables de la Société Générale et en se servant des identifiants de ses collègues pour masquer ses traces. Malheureusement, cette pratique est répandue et largement utilisée, pas forcément par malveillance. Deux cas typiques : lorsqu’un trader s’absente en vacances et qu’un de ses collègues est chargé de « suivre » ses positions, il n’est pas rare qu’il passe des ordres en son nom, se servant de sa machine pour plus de facilité. Dans d’autre cas, pour des soucis d’efficacité, l’automatisation des process de passage d’ordres s’est faite en ayant recours à des fichiers Excel très sophistiqués. Ces derniers enregistrent des ordres dans le système comptable de manière automatisée pour « couvrir » des positions prises sur le marché. Les identifiants d’un trader sont souvent écrits « en dur » dans le code informatique de ces fichiers pour plus de facilité. Il arrive même que des transactions soient passées au nom de traders qui ne travaillent plus pour la banque…

5)     Jérôme Kerviel est le coupable symbolique des défaillances d’un système. Il est assurément coupable de manquements dans l’exercice de ses fonctions et de n’avoir pas tiré plus tôt la sonnette d’alarme, même s’il est très mal vu dans la banque de « cracher dans la soupe », mais la sévérité du verdict et le lynchage médiatique dont il a fait l’objet répondent à une autre exigence : celle de donner l’image d’un assainissement du milieu de la finance à travers l’identification de coupables. Kerviel en fait partie. Sur le principe, s’il fallait appliquer la même grille d’analyse à tous les traders en fonction quand il a été arrêté, les prisons françaises auraient de sérieux problèmes de capacité…

Il est en l’occurrence plus facile de mettre en cause un homme qu’un système, car quel juge voudrait prendre la responsabilité de mettre en accusation un système financier moribond à l’heure où les états européens voient leur souveraineté mise en danger sous l’œil scrutateur des agences de notation. Dans ce contexte, il semble important de montrer un front uni de l’état aux côtés du système bancaire.

La réponse est dans le verdict : serrer les rangs et condamner Kerviel.

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Comment réussir son examen de maths ?

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Cr Flickr/Quinn.Anya

Avant l’examen

La première chose à dire est que pour vraiment réussir un examen il faut avoir étudié. Ca parait trivial, mais beaucoup d’étudiants arrivent le jour d’examen avec l’idée ridiculement bête qu’ils peuvent « s’en sortir » sans avoir travaillé.

Le travail de préparation d’un examen ne doit pas viser la moyenne mais l’excellence. On ne passe pas un examen pour « avoir la moyenne » et se mesurer aux autres, mais pour valider l’acquisition et la maitrise approfondie d’un sujet.

Etudier, cela veut dire, dans l’idéal : lire la leçon avant le cours, écouter de manière attentive pendant le cours et poser des questions. Veiller à ce que la leçon soit parfaitement comprise à la fin du cours (et donc ne pas accepter de rentrer chez soi sans avoir intégré le contenu du cours). Faire tous les exercices (ceux que le professeur a demandé et ceux que le professeur n’a pas demandé).

Tout le temps

Pour bien réussir ses études et ses examens, il faut comprendre quelque chose de fondamental à propos du système scolaire : il est construit pour permettre à un groupe d’élèves d’atteindre une compréhension moyenne d’un sujet. Qu’est-ce que cela veut dire ?  Qu’il n’y a pas besoin de beaucoup d’efforts pour avoir la moyenne et que toute bonne note ne sera jamais qu’une performance relative par rapport au groupe. Beaucoup d’élève visent ainsi « juste la moyenne » au lieu de viser 20/20. C’est ainsi que le niveau de difficulté des cours et des barèmes de notation est fixé, de manière à faire en sorte que la majorité des élèves puissent avoir la moyenne.

Observons ce graphe :

Que dit-il ?

Il indique potentiellement deux choses :

1) Que la plupart des élèves se situent « autour de la moyenne ».

2) Que les examens sont construits de façon à ce que les élèves se situent autour de la moyenne.

En réalité, les deux sont vrais, car il existe un mécanisme de co-intégration entre la performance des élèves et les méthodes d’évaluation de cette même performance. Ainsi, à propos du BAC par exemple, on essaie de faire en sorte que les élèves aient la moyenne et, dans le même temps, on essaie de proposer des sujets qui vont leur permettre d’atteindre ce même objectif. Et on essaie de faire tout ça sans être schizophrènes.

On aurait pu imaginer un autre système d’évaluation qui, au lieu de ressembler à ça :

 

Aurait plutôt ressemblé à ça :

 

On aurait dans ce cas juste choisi de :

1) Mieux préparer les élèves et maintenir le niveau de l’examen,

Ou

2) Maintenir le même niveau de préparation des élèves et donner un examen plus facile.

Les mêmes remarques s’appliquent dans le cas inverse (distribution des notes beaucoup moins glorieuses suite à un examen difficile/abaissement du niveau de préparation…).

Qu’est-ce que cela  veut dire pour les élèves ?

Simplement qu’il leur suffit d’être dans le troupeau pour ne jamais avoir à trop s’inquiéter.

Faut-il s’en satisfaire ?

Non. Absolument pas.

Mais nous sentons bien que les dernières années ont vu, concernant le BAC, deux dynamiques s’opérer sans grande résistance :

– La baisse des moyens alloués à l’éducation donc la baisse du niveau de préparation des élèves, malgré les efforts dévoués de beaucoup de professeurs.

– L’abaissement du niveau des examens pour compenser cette baisse de niveau de préparation.

Ainsi, le niveau des élèves baisse en même temps que les barèmes d’évaluation, ce qui a le bon goût d’apporter au gouvernement son argument  de légitimation essentiel : « voyez, nous avons réussi à transformer et moderniser le système éducatif, tout en maintenant le niveau de qualité ».

Dans le même temps, nous avons vu exploser le recours aux formations privées pour venir compléter les insuffisances du système scolaire, ce qui revient ni plus ni moins à privatiser une partie significative de la performance scolaire, avec la gravissime conséquence de doper les chances des élèves dont les parents auront les moyens économiques de financer leur préparation aux études supérieures (et inversement pour les élèves ayant une capacité financière limitée).

Que faut-il faire ?

Viser l’excellence pour les élèves le plus tôt possible dans leur parcours scolaire et tisser des liens forts entre parents et enseignants pour bénéficier de leurs conseils et de leurs suivis.

Pendant l’examen

L’examen de mathématiques est en général conçu pour valider le travail fait en cours. Pour les classes de première et terminale, nous retrouvons  en général :

– un gros exercice (9 à 11 points) sur les études de fonctions,

– plusieurs exercices sur les autres thèmes (entre 3 et 6 points) : trigonométrie, probabilités, etc.

L’essentiel des «points faciles» se trouve dans les premières questions de l’exercice principal. L’enseignant/examinateur aura veillé à penser son sujet de manière à ce qu’un élève ayant « à peu près  suivi le cours » s’en sorte avec la moyenne.

Cela veut dire qu’il faut se concentrer en premier lieu à sécuriser l’ensemble de ces points dans la première partie de l’examen avant de se concentrer sur des questions plus complexes.

Je recommande ainsi la stratégie suivante si on souhaite maximiser sa note :

1) Lire le sujet dans son intégralité et cocher les questions dont on sait immédiatement la réponse ou la manière d’y aboutir.

2) Repérer les questions difficiles ou non-immédiates et commencer à réfléchir à de possibles scénarii de résolution.

3) Commencer l’examen en ayant une feuille pour chaque exercice. Calme, déterminé, conscient des points de difficulté et de sa capacité à les résoudre.

4) Dans les questions où l’on connait à peu près la réponse, veiller à ce que l’exécution de la démonstration et/ou le calcul se fasse sans la moindre erreur (trop de points sont perdus par des erreurs triviales de raisonnement ou de calcul, malgré une bonne idée de départ).

5) Si un schéma de résolution/démonstration va de l’assertion A à l’assertion Z et qu’il nous manque des chaînons, commencer par démontrer

A>B, B>C, …,  K>L

Puis

P>Q, Q>R,… , Y>Z

Il sera ensuite plus aisé de résoudre les étapes manquantes entre L et P.  Si on ne trouve vraiment pas, tenter de conclure naturellement par un « Puisque L, donc P » qui aura une petite chance d’être toléré dans le cheminement de votre démonstration.

6) Une fois les questions faciles terminées, passer aux problèmes plus complexes : S’il y a 4 questions difficiles auxquelles on n’a pas (à priori) de réponse, se concentrer sur l’une une minute, puis sur l’autre, puis sur l’autre… jusqu’à ce qu’une idée de solution apparaisse (pendant que notre conscient se concentre sur un problème, le subconscient lui travaille AUSSI sur les autres). On maximise ainsi l’utilisation du cerveau pour résoudre les problèmes.

7) Si on peine à démontrer une assertion, penser à une démonstration par l’absurde, en montrant par exemple que « le contraire est impossible ».

8) Soigner la présentation et éviter les ratures. Cela ne maximise pas les chances d’avoir bon mais plutôt celles d’avoir un sentiment favorable et le bénéfice du doute de la part de votre correcteur (utile pour le point 5)

9) Ne pas faire les calculs au brouillon, se contenter d’y noter les idées de raisonnement pour ne pas perdre un temps précieux. Compenser par une application particulière lors de l’exécution sur la copie.

10) Relire soigneusement sa copie, en procédant dans le même ordre que pendant l’examen, afin de « verrouiller » l’ensemble des points faciles avant de passer à la suite. Compléter les éléments de syntaxe de vos démonstrations si besoin. Vérifier les calculs. Encadrer les résultats. Ne jamais sortir d’un examen avant la fin sans être sûr d’avoir tout bon.

Par expérience, cette stratégie permet de gagner 3 à 6 points sur une copie d’examen, en fonction de la qualité initiale de travail de l’élève avant/pendant son examen.

Reste à se concentrer sur l’essentiel, celui qu’aucune astuce ne permet de compenser le jour de l’examen : étudier.

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L’argent fait-il le bonheur ?

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CR : misspixels/Flickr

 

8h45. C’est morning meeting.

Jeff 180 kE+Bonus, responsable du trading, arrive dans la salle, l’air faussement détendu. Il porte sa chemise bleue couleur serpillère. Ça veut dire qu’on peut être n’importe quel jour de la semaine, Jeff est si acquis à la cause de la Banque que le reste lui paraît bien secondaire. Le jour où sa fille unique est née à 6h22, il envoyait à 10h34 un e-mail avec la photo de la pauvre enfant, portant un t-shirt aux couleurs de la Banque, arraché à l’un des oursons qu’offre aux clients l’équipe du marketing. Titre du mail :

« One more in the team !!! »

Le morning meeting, c’est le moment de se faire remarquer, soit par son PNL (littéralement P&L =Profit and loss, le solde de ce qu’on a fait gagner ou perdre à la banque), soit par une analyse intéressante (c’est-à-dire toute remarque ayant un impact potentiellement positif sur le PNL).

Pour l’instant, Jeff 180 kE+Bonus ne sait pas encore que Jeremy 6 kE en stage-esclavage va démissionner dans moins de deux heures, ni que Jeremy a copié dans son intégralité le code source de l’automate de trading sur lequel Jeff l’a fait travailler pendant 5 mois, week-ends et jours fériés compris, en espérant en tirer les bénéfices :

« Continue comme ça Jeremy, on y est presque !!! Il faut qu’on prenne plus de vega à la hausse, on veut du spiel là-dessus. Faut que ça paye… J’te laisse terminer le bout de code qui reste, ce serait bien qu’il soit prêt pour lundi, comme ça on pourra le présenter au comité risque. »

Apparemment Jeff ignore également que Jeremy, jeune fouine ayant été à bonne école, n’a pas oublié de truffer d’erreurs le code qu’il laisse sur les serveurs de la banque.

Il est comme ça Jeff : plutôt sûr de son intelligence et douteux que la ruse puisse être exercée à son encontre par ceux-là mêmes sur lesquels il croit régner.

Pourtant il y a un tas de trucs que Jeff ignore, à commencer par le fait que son second, Guillaume 110 kE+Bonus, rêve de sa place et a entrepris depuis 4 mois 2 semaines et 3 jours de le descendre auprès de son n+1, Benoît 220 kE+Bonus, responsable de la Banque à Tokyo qui lui-même n’aime pas beaucoup Jeff, pour un tas de raisons légitimes,  à commencer par la suffisance dont Jeff s’autorise à faire preuve du simple fait qu’il soit de la petite caste intitulée X-Ensae (lire « polytechnique puis école nationale de la statistique ») alors que Benoît, non. Jeff ignore aussi que l’importance marginale d’un diplôme passée la 7e année d’exercice est proche de zéro, mais quand même ça fait du bien de le dire aussi souvent que possible.

Jeff ne sait pas non plus que Fanny O kE+La-moitié-en-cas-de-divorce se demande chaque jour depuis plus de 9 mois ce qu’elle fiche avec lui et surtout comment elle a pu en arriver là. Quand l’amour n’est même plus un souvenir, c’est difficile d’encore trouver des raisons à l’autre. Chaque conversation est un échange de statut. Chaque voyage est un faire-valoir, une case de plus cochée sur la liste des « pays à faire » que Jeff actualise à chaque retour de vacances de l’un de ses n-1.

Parmi eux, Nassim 30 kE vient d’arriver en salle de réunion pour le morning meeting. Cela fait six mois qu’il essaie de faire bonne impression, ne compte pas ses heures, se force à rire à toutes les blagues de tout le monde alors qu’il serait le premier à dégommer toutes ces vannes pourries s’il était dans son quartier. Pour un peu d’argent et de reconnaissance, on est prêt à faire toutes sortes de choses.

TOUTES
sortes
de
choses.

Est-ce cela le bonheur ?

On ne sait pas, mais on fait juste comme les autres, sans se poser trop de questions.

Mieux vaut pas d’ailleurs, on risquerait d’arriver à l’un de ces croisements qui nous font changer complètement de vie. Pas très compatible avec la quête vouée à l’échec de l’assentiment de celui qui, sous plusieurs angles, a tout l’air d’être proche du zéro de l’humanité. Car Nassim devrait pourtant connaître une vérité que Jeff ignore : il existe une vie après la Banque.

On dit toutes sortes de choses à propos du bonheur.

C’est difficile de faire le tri entre le vrai et le vraisemblable : qu’est-ce qui est vraiment décisif dans le bonheur : L’argent ? L’amour ? La foi ? La météo ? La santé ?

Autant de thèmes auxquels Mme Soleil ET Hajj Mamba ont consacré l’essentiel d’une carrière qui, à tout point de vue, est non moins honorable que celle de Jeff. Ces trois aimables personnages ont en commun l’exploitation de la misère du monde.

Ça et une certaine (in)aptitude à l’étude des probabilités.

Le bonheur est une chose très complexe dont la beauté de l’alchimie tient au fait que sa formule est différente pour chacun(e) d’entre nous.

Commençons par enfoncer quelques portes ouvertes.

Est-ce que l’argent fait le bonheur ?

A en croire la vision dépeinte dans les films et les clips télévisés, on serait vite tentés de penser que oui. Le bonheur serait une fonction continue et croissante à une seule variable, exprimée en dollars. Pourtant dans la vraie vie, chanteurs et acteurs passent invariablement de la rubrique people à la rubrique divorces, parfois dans les pages faits-divers pour toujours finir dans la rubrique nécrologie. Il y a des vérités auxquelles même l’argent ne peut nous soustraire. La mort en fait partie.  C’est ainsi que le bonheur télévisé a besoin d’être scénarisé, mis en scène puis retouché. Ça se joue, le bonheur. Littéralement.

Pour filmer une scène de bonheur, il faut un peu de fond de teint, des bonnes vannes, un panneau « Applause » et quelques acteurs grassement payés (dit comme ça, effectivement, l’argent fait le bonheur).

Pour se persuader que l’argent n’est pas une condition suffisante au bonheur, il suffit de faire la liste de toutes les choses matérielles dont on rêve et de voir ceux qui en disposent déjà, sans pour autant être rassasiés, car c’est l’un des tristes traits de l’être humain que d’avoir beaucoup de mal à se satisfaire de son sort.

Petite anecdote bien utile pour comprendre :

Forbes tient chaque année un classement très convoité des personnes les plus riches du monde. Rupert Murdoch, le magnat de la presse, figure souvent dans le peloton de tête du classement. Interrogé il y a quelques années sur sa richesse, son interlocuteur lui demandait pourquoi ne pas donner un milliard de sa fortune. L’édifiante réponse de Murdoch fut en substance :

« Malheureusement, si je donne un milliard de ma fortune, je risque de perdre quelques places dans le classement Forbes. Pour éviter cela, j’ai pensé à une solution : il faudrait convaincre les dix premiers du classement de donner tous un milliard. De cette façon, le classement resterait le même… »

A coup sûr, les 800 millions d’être humains qui vivent avec moins d’un dollar par jour partagent le souci de M. Murdoch.

Donc l’argent ne fait pas le bonheur. Pourtant, on sent bien qu’il joue un rôle particulier comme moyen de son accomplissement, par exemple dans la réalisation de projets qui, au delà de la planification et de l’énergie, requièrent une part purement financière.

Pour quantifier la place de l’argent, il faut introduire l’idée d’utilité.

Pour la définir, on peut grossièrement dire qu’elle est une mesure de la contribution d’un dollar ou d’un euro supplémentaire au bonheur et à l’épanouissement (matériel) d’un individu.

Cette utilité est variable en fonction de la richesse. C’est une fonction concave.

Que signifie « concave » ?

Ca veut dire qu’elle ressemble à ça :

On peut interpréter ce graphe de la façon suivante :

Quand on n’a rien, 1 dollar ça change beaucoup de choses.

Quand on a 1 million de dollar, avoir un dollar de plus, ça fait toujours plaisir mais ça ne change pas grand-chose.

Cette utilité marginale décroissante en fonction de la richesse totale est précisément ce qui démontre que plus on est riche, moins l’argent supplémentaire ne nous apporte de bonheur.

Autrement dit, l’argent ne fait pas le bonheur, mais son manque fait la misère.

Il existe donc un niveau de richesse, disons suffisant pour couvrir les besoins d’une vie décente, au dessus duquel l’argent n’est pas si important.

Une autre idée fausse à combattre à propos du bonheur est celle selon laquelle l’argent dépensé en biens de consommation durable serait plus utile sur le long terme qu’une semaine de vacances ou qu’un dîner au restaurant en famille.

« Mieux vaut acheter une berline que de partir en long voyage. Un voyage c’est fini en quelques semaines, une voiture ça reste. »

Cette phrase est fausse. Quelle qu’elle soit, une voiture s’use et se désintègre. Pas les souvenirs d’un voyage incroyable, ni les rencontres, ni les paysages, les repas et les moments de bonheur passés ensemble d’une ville à l’autre.

La fois où le cadenas du vélo est resté bloqué à la gare de Kyoto une heure avant le train du retour, t’obligeant à faire le tour du quartier à la recherche d’outils de chantier. Tu t’es retrouvé à scier le cadenas jusqu’au dernier millimètre, pour finalement retrouver la clé à 2 minutes du départ…

Ce matin où ta femme t’avait prêté son manteau pour te réchauffer, assis au sommet d’une montagne, observant le soleil se lever sur l’Himalaya, colorant de rouge et d’orange les neiges éternelles.

Dans les fonds de la Mer Rouge sous une nuit étoilée, une nuée de plancton brillant comme des millions de lucioles. Des poissons reluisant à l’éclairage de la lune, presque immobiles t’observant dans un silence total…

Ça et des milliers d’autres souvenirs plus merveilleux encore.

A côté de ces moments, toutes ces choses qu’on possède sont bien ingrates : elle ne nous apportent que peu de bonheur en retour et pas mal de soucis, tandis qu’un moment partagé n’est jamais perdu.

Enfin si, le moment est perdu à jamais, mais sa mémoire persiste.

C’est peut-être la chose la plus importante à retenir :

le bonheur réside surtout dans les histoires qu’on se raconte à son propos. Car en vérité, la mémoire des événements qui traversent notre vie est la seule chose qui en reste : chaque seconde vécue est déjà un souvenir sitôt écoulée. C’est ce qu’explique de manière magistrale Daniel Kahneman dans la vidéo qui suit :

Et vous, quel genre d’histoires vous racontez-vous à propos du bonheur ?

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Le combat des réfugiés de la Tour Balzac

CR : Adel Zaïdi

 

Ça se passe en bas de chez toi. Tous les jours. Toutes les nuits. Ça touche des êtres humains : des hommes, des femmes et des enfants. Ça s’appelle la « crise du logement », mais en vérité nul besoin de trouver un nom savant à une misère qui ne l’est pas : je te parle de souffrance au quotidien, de l’indignité moderne, de l’histoire d’hommes et femmes qui vivent dans la rue pendant que tu reprends du dessert en dissertant de la crise, les joues rougies d’être repu.

Ces gens qui dorment dehors, ils ont un prénom comme toi. Un cœur, comme toi. Des larmes, comme toi, mais pas de toit. Pas d’eau chaude. Pas de toilettes. Pas de chauffage ni de baignoire. Pas de lit ni de fer à repasser. Pas d’évier. Pas de droits. Mais ils ont des devoirs. En premier lieu, celui de partir …loin de nos yeux, puisqu’ils sont déjà si loin de nos cœurs.

Au fil du temps, on se dédouane de la misère des autres. L’indifférence prend le pas sur l’indignation superficielle que convoquent les images symboles avec lesquelles on a été éduqués : le Somalien atteint de famine aux yeux exorbités, l’ivrogne de la Gare du Nord qui cache sa bouteille dans du papier avec l’illusion de tromper son monde, le sans-papiers qui vit dans des conditions insalubres et qui part en fumée sur le boulevard Vincent Auriol un soir d’avant-campagne.

On donne des sacs de riz et on sert du café chaud pour acheter nos consciences. Elles ne coûtent pas cher tant elles ont été conditionnées à accepter la subsistance de la misère du monde, dont on postule qu’elle ne peut être portée ni trop longtemps, ni trop durement.

Existe-t-il un niveau de souffrance suffisant ?

Puisque l’on accepte l’idée que chaque année des gens meurent de froid ou de faim, il convient de poser les questions morales suivantes :

Comment peut-on oser présider fièrement un pays dont on se fiche des souffrances les plus quotidiennes ? Quel goût a le saumon de l’Élysée les soirs d’hiver où le SAMU social ramasse des morts ? Quelle indécence et quelle arrogance faut-il pour soutenir la dépense du moindre euro à la sauvegarde d’un patrimoine militaire sans objet tandis que ceux-là mêmes que l’on est censés protéger font le deuil de leur dignité la plus élémentaire ?

A chaque fois qu’une personnalité politique prend la parole, on devrait lui répéter cette question. Et chaque personne doit aussi se la poser individuellement. Il n’existe de grandeur pour aucun d’entre nous tant que l’un d’entre nous souffre de ne pas avoir le strict minimum.

Le système de consommation et de divertissement a pour vocation de nous faire oublier cette question simple et pourtant centrale dans nos vie : mon bonheur peut-il survivre au malheur des autres ?

Chercher une réponse à ça, c’est réaliser l’hypocrisie dans laquelle nous vivons quand on dit qu’il faut combattre la misère dans le monde, car en vérité nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour maintenir ce statut qui fait de nous des privilégiés. Notre bonheur a un prix. On le paiera, tôt ou tard.

Ceux dont j’ai envie de te parler aujourd’hui s’appellent « les réfugiés de la tour Balzac ». Ils sont noirs. Ils survivent depuis des mois dans des tentes sur la place de la Fraternité à la Courneuve.

Comme pour les artistes morts, on a dû donner ce nom à cette place le jour où la fraternité s’en est allée pour de bon.

Ils ont des papiers pour une minorité d’entre eux. Les autres sont irréguliers. Beaucoup travaillent. Domiciliés à des anciennes adresses ou chez des amis. Des puces interchangeables dans les téléphones mobiles. Une vie ramassée dans quelques sacs plastiques, pendus aux branches des arbres et balancés par le vent.

CR : Adel Zaïdi

Des enfants courent, d’autres jouent à même le sol, allongés sur le bitume. Ça griffonne sur des feuilles de couleurs avec des feutres essoufflés aux bouchons abonnés absents.

Ils n’ont pas toujours été dans la rue. Ils avaient trouvé refuge dans la tour Balzac jusqu’à sa destruction. Ils y sont d’abord rentrés sans autorisation, puis ont stabilisé leur situation en commençant à payer des loyers, mais la situation n’était pas faite pour durer et ils se sont retrouvés à la rue. Expulsés. Déplacés. Abrités temporairement. Dispersés. Traînés par terre. Réfugiés.

Problème de logement.

On ne veut pas d’eux. Ni de leurs bruits, ni de leurs odeurs.

Pourtant ils sont là de fait, vivant en France après des parcours divers, du simple visa étudiant au périple à travers mers et déserts pour atteindre cette terre promise qui s’est mise sur liste rouge.

CR : Adel Zaïdi

Qu’est-ce qui les différencie de nous ? Un bout de papier.

Ça et le fait qu’ils doivent aller à quelques centaines de mètres de là au Quick pour utiliser les toilettes. Une fois là-bas, soit on connaît le code, soit on attend qu’un client arrive pour se faufiler derrière lui… Quand le Quick ferme, on attend le lendemain. Les enfants aussi.

Question pratique : qu’est ce que tu fais quand ton petit de 3 ans a fait caca sur lui en pleine nuit et que tu n’as nulle part où le laver ? Tu lui expliques que la France n’a pas vocation a accueillir toute la misère du monde, fut-elle celle d’un enfant dont la seule utilité est de venir légitimer par sa souffrance un discours politique visant la conservation du pouvoir par une élite en déliquescence.

CR : Adel Zaïdi

A part ça, il faut aussi faire la vaisselle au-dessus des bouches d’égout. Conserver la nourriture dans des sacs plastiques qu’on range dans des cartons. Suivre les devoir des enfants en leur gardant leur manteaux. Mettre une croix sur la vie maritale dans son intimité la plus élémentaire. Travailler sans jamais entrevoir le choix d’une autre vie. Calfeutrer la tente qui prend l’eau une fois l’imperméabilisation des premiers jours passés. Négocier une prise pour recharger le téléphone. Faire sourire les gosses même quand ton cœur est déchiré et sauvegarder chez eux une graine d’espoir ou d’inconscience de ce qu’ils traversent. Faire face au regard des riverains partagés entre pitié, haine et indifférence. Sécher ses larmes sur la capuche du sac de couchage quand tout le monde s’est déjà endormi, puis recommencer le lendemain sans jamais se plaindre.

CR : Adel Zaïdi

La vie en groupe, c’est aussi la naissance et l’apprentissage de nouveaux codes sociaux. Quand on vit tente contre tente, la proximité sociale prend un autre sens. Au bout d’un moment, des côtés moches de la nature humaine commencent à être plus visibles. La jalousie, la polémique. La division, aussi. Plus la vie devient difficile, plus les tensions sont exacerbées et ont tendance à être exprimées dans le champ verbal et parfois physique.

Certaines associations viennent avec « l’envie d’aider ». Quelques-unes apportent de la nourriture (alors que beaucoup des habitants du campement ont un revenu). D’autres ramènent des vêtements ou des jouets. D’autres encore organisent des activités pour les petits. Au fil du temps, ces associations modifient l’auto-perception du groupe et des individus qui le composent. Ils traversaient une épreuve. Ils sont désormais assistés.

CR : Adel Zaïdi

Plusieurs d’entre elles se sont servies de la situation des réfugiés pour s’arroger un rôle de coordinateur ou pour renforcer leur image militante, avant finalement de disparaître du terrain dès lors qu’ils n’ont plus d’avantage à tirer de la situation.

Quand il y a des distributions de cadeaux, on se dispute pour s’attribuer les colis. Ça ne va jamais bien loin, mais ça tranche avec l’idée quasi-coloniale dans son fondement qui voudrait que ces noirs se mettent en ordre pour la distribution et chantent les louanges de leurs bienveillants civilisateurs : nous.

CR : Nicolas Ruscon

Certains d’entre nous sont choqués par la dureté des rapports ou par l’irresponsabilité apparente de certains parents, dont les enfants errent sur et autour du campement sans que leur vie soit structurée. D’autres sont frustrés de ne pas pouvoir tisser des liens durables avec les habitants, l’un et l’autre se voyant au travers d’une vision totalement biaisée, notamment par la posture d’assistance.

Comment porter un regard lucide et humain sur ce qui se passe sur la place de la Fraternité ? Comment garder espoir que les choses s’améliorent et que ce groupe de réfugiés puisse reconstruire des cellules familiales stables et heureuses, après avoir été logés ?

Au travers de ces observations, on voit apparaître des portraits pleins de subtilités et de facettes différentes. Au bout du compte cette vie de groupe construite au fil du temps est si joyeuse par moments, si triste à d’autres, si humaine au fond, comme un miroir de ce que nous sommes en tant que société.

C’est désormais sûr et certain, les familles vont être éjectées de la Place de la Fraternité, un avis d’expulsion ayant été rendu le mercredi 2 novembre par le tribunal administratif. Elle peut se produire à tout moment, sans préavis : demain, après-demain, la semaine prochaine ou dans un mois… Ça consiste à arracher les enfants des bras de leur mamans, à traîner par terre ceux et celles qui résisteront, à se retenir de les frapper comme si le fait de les rafler de la sorte n’était pas déjà une violence lourde. Même la bienveillance des associations n’y changera rien selon Youssouf, le porte-parole des expulsés, puisque le nombre des forces de police augmentera en conséquence. Le soir même, une centaine de personnes étaient sur place en soutien aux familles, mais évidemment ce ne sera pas toujours le cas.

On fera nettoyer la place. Les équipes de la voirie auront été alertées à l’avance et passeront au kärcher les restes de vie, tandis que des proches tenteront de récupérer quelques objets personnels qu’on leur aura mentionnés.

Le groupe des réfugiés de Balzac se reformera peut-être. Ou pas.

Ils auront lutté, dans une relative indifférence générale, pour faire valoir leurs droits et nous donner une belle leçon de patience et d’humanité. Reste à savoir qui des « assistants » ou des « assistés » est le plus en détresse, quand le cœur ne bat plus à en déchirer la poitrine face à la misère du monde qui frappe sourdement à nos portes.

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Tragédie grecque

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Trop c’est trop. C’est ce que disent les citoyens grecs aujourd’hui dans la rue. On leur a demandé de faire des sacrifices. Ils ont serré les dents et la ceinture. Maintenant ils serrent les poings. On impose à un peuple un mode de vie qu’il ne supporte plus. On détruit les espoirs d’une jeunesse pour payer des erreurs qu’ils n’ont pas faites. On les pousse à toujours plus de sacrifices sans la moindre considération. On annonce l’austérité comme la solution à une crise que le peuple grec n’a pas causé.

Pourquoi ?

Parce qu’un dispensé de sport dans une agence de notation a décrété que non, vraiment non, la Grèce n’est pas en bonne santé financière et que sa note de crédit doit être revue à la baisse.

Qu’est ce que c’est qu’une note de crédit ?

Bonne question. C’est comme quand quelqu’un va à la banque pour louer de l’argent (oui, on ne dit pas « emprunter », sinon ça serait gratuit…). La banque demande alors le paiement d’intérêts qui sont proportionnels au risque de ne pas être remboursée. Donc plus le client est pauvre, plus il est en difficulté financière, plus il doit payer cher. Comme tu le vois, la finance a une certaine logique. C’est cette même logique qui a maintenu pendant des décennies l’Afrique dans un état de soumission économique aux pays anciennement coloniaux.

Dans le cas d’une grande entreprise ou d’un pays, les agences de notation sont chargées d’évaluer la « solvabilité » en mesurant le risque de faillite du pays ou de l’entreprise. Plus ce risque est grand, plus la note est mauvaise. Le seul problème, c’est que plus la note est mauvaise, plus le taux d’emprunt est élevé, plus la situation se dégrade, plus le risque est grand…Les agences de notation sont donc des oracles de mauvais augure dont le pouvoir d’influence sur les marchés financiers est tel que leurs prophéties s’auto-réalisent. Ils créent les phénomènes autant qu’ils les déplorent. La dégradation d’une note de crédit pour un pays en difficulté précipite sa chute.

La note d’un pays n’est pas sans rapport avec la santé réelle de son économie, ce qui fait qu’un analyste de chez Moody’s ou Standard & Poors ne peut pas « inventer » une note sortie de son chapeau, mais il y a une marge de manœuvre entre les données dont il dispose et l’analyse qu’il en fait. Ainsi, les mêmes chiffres comptables n’aboutiront pas à la même note selon qu’on est l’Espagne, la France ou la Suisse.

Pis, il existe une asymétrie dans la position de l’analyste en fonction qu’il évalue un état en bonne ou en mauvaise santé : en effet, si un pays est dans une situation difficile, pronostiquer une dégradation est un moindre risque par rapport à l’espérance que sa situation s’améliore, puisqu’on participe à sa dégradation dès le moment où on l’anticipe. De la même façon, il peut être difficile pour un analyste de pronostiquer la faillite de la France pour voir l’année suivante, médusé devant son écran, Société Générale et BNP faire des profits record. Ça et aussi le fait que d’un poste d’analyste dans une agence de notation à un poste d’analyste dans une banque, il n’y a qu’un pas. On fréquente les mêmes écoles, les mêmes conférences, parfois le même concessionnaire Porsche. Dis moi de quelle monnaie tu te paies et je te dirai de quelle indépendance tu disposes.Une banque se remet d’une crise en un an. Un pays en dix.

L’austérité n’est jamais une solution à une crise de crédit. Elle limite les dépenses de l’Etat et brime l’économie réelle, donc la création d’emplois et le développement, ce qui aggrave la dépendance des ménages au crédit ainsi que celle de l’Etat, dégradant ainsi la situation encore plus… Personne ne remet en cause le crédit. Personne ne remet en cause le système de notation et sa portée. Voilà ainsi dans quelle boucle notre système financier moderne évolue : un peuple entier doit subir au quotidien les conséquences d’une note sur un rapport, imprimé sur papier de qualité et estampillé de la marque de la crédibilité. Celle de l’expertise qui se paye sans délais, livrée par des gourous qui croient prédire l’avenir sans être capable de voir le mur qui se dresse au bout de leur nez. Derrière les chiffres il y a des hommes, des vies, des espoirs et des projets. Les mêmes qui étaient incapables de voir venir la crise financière de 2008 continuent à dicter au monde ce que sera demain. Sans honte et sans tremblement.

Et si ce qui se passe en Grèce était l’avant-goût d’une révolution économique ?

Et si les gens dans la rue trouvaient dans leur contestation le moyen de relever la tête face à une injustice devenue insupportable ? La Grèce est différente de la Tunisie ou de l’Egypte, mais l’exaspération du peuple y est tout aussi palpable qu’à la veille des révolutions arabes. La dictature n’y est pas le fait de despotes postichés élus par suffrage unipersonnel. Elle est économique. Les bourreaux portent des costumes et poignardent le peuple avec des stylos estampillés FMI. Ils prêchent la bonne parole, celle qui fait grimper les cours et décliner les cœurs. Glacé, leur papier l’est autant que leur sang. Les geôliers sont les forces de l’ordre, comme des bœufs inconscients d’aller eux-mêmes à l’abattoir. Ils essaient de contenir la foule sans entendre la justesse de leur cause.

Car si des grecs abandonnent aujourd’hui leur famille et leur travail pour descendre dans les rues, ce n’est pas pour demander un augmentation du salaire qu’ils n’ont pas, mais pour réclamer, comme chaque homme en a le devoir, que leur dignité soit respectée.

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Sandra, Kitty, Oussama et autres fables sur l’altruisme, l’amour et les bons sentiments (3/4)

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Dans les premier et second volets de ce dossier, nous avons pu découvrir quelques-uns des mécanismes de l’empathie en étudiant les circonstances du meurtre de Kitty Genovese, ainsi que les recherches qui en ont découlé.

 

L’un des aspects les plus intéressant de cette étude, c’est la manière dont l’histoire de ce meurtre, au sens narratif du terme, a influencé la manière dont on perçoit l’empathie dans les sociétés modernes. Pour être clair, on voit bien qu’il y a quelque chose de gravé en nous au moment où on prononce la phrase :

« Kitty Genovese a été assassinée sous les yeux de 38 voisins qui n’ont rien fait pour l’aider ».

Quoi qu’on dise après ça, quelle que soit l’étendue des preuves qui viennent mettre en cause cette version des faits, quelque chose de profond reste gravé en nous quant à ce qui s’est passé cette nuit là. Quelque chose qui fait écho à un sentiment que nous avons tous : les sociétés modernes dégradent le lien social.

C’est la puissance de l’histoire d’un groupe d’hommes et de femmes indifférents à la souffrance d’une innocente qui nous interpelle de manière indélébile, émotionnelle, primaire.

Quoi de plus fort qu’une histoire pour marquer les cœurs ?

Celle-ci est violente, sanglante. Elle nous interpelle dans notre humanité et polarise notre frustration contre ceux qu’elle met en position de complicité dans le meurtre de Genovese : les témoins.

Cette emprise de la narration sur le cœur au delà de la raison a un nom : le story telling.

C’est un procédé que presque toutes les personnalités politiques utilisent aujourd’hui. Pourquoi analyser les faits et argumenter, alors qu’on peut raconter une jolie histoire qui va jouer sur les sentiments des gens. On utilise ainsi l’amour, la peur et la jalousie comme les déclencheurs d’une prise de position politique.

On parle d’insécurité pour déclencher le réflexe défensif des téléspectateurs et les convaincre d’adhérer à une politique sécuritaire qui vient restreindre leurs libertés.

On utilise le registre de la séduction et le champ sémantique amoureux pour convoquer chez les citoyens une charge émotionnelle positive qui donne un surplus de sympathie à celui qui parle.

On instrumentalise le drame des familles brûlées Boulevard Vincent Auriol pour légitimer la répression et la traque des immigrés non-régularisés dans les rues de Paris en racontant une fable de responsabilité.

On voit donc, à travers ces exemples, que l’histoire qui est racontée, dans sa narration et dans les émotions qu’elle suscite, dispose d’une puissance au moins aussi grande que les faits.

Pas convaincus ?

Pourquoi les Haïtiens sinistrés sont plus dignes de l’aide humanitaire française que les Pakistanais inondés ?

Proposition de réponse : parce que les histoires qu’on raconte à propos des Pakistanais les rendent moins proches à nos yeux, diminuant ainsi notre sentiment d’empathie à leur égard. On parle d’eux comme des embrigadés, servant de camp de réserve aux Talibans, arriérés et complices, avérés ou non, du meurtre de Benazir Bhutto ou de Taslima Nasreen, toutes deux icônes de la liberté, dans l’acception occidentale du terme.

Pourquoi la peine de mort sans jugement est-elle acceptable dans le cas d’Oussama Ben Laden ? Pourquoi les dirigeants du monde libre clament à qui veut l’entendre que « justice est faite » parce qu’une équipe d’assassins est partie chercher vengeance contre un homme dont le meurtre fera vivre la mémoire plus longtemps que leur carrière politique ?

Proposition de réponse: parce que dans toutes les histoires il faut un méchant. Oussama Ben Laden a toujours été parfait pour ce casting, peu importe les 25 années d’engagement pour la liberté des peuples qui ont jalonné son parcours, des montagnes d’Afghanistan aux côtés des mudjahidins contre l’armée soviétique à la constructions de routes pour les enclaves du Soudan, avant cette triste matinée de Septembre 2001.

Robert Fisk, du quotidien britannique The Independent, le seul journaliste a l’avoir maintes fois interviewé, livre un portrait détonnant de Ben Laden dans son œuvre majeure, « The Great War for Civilisation ». Fisk raconte ainsi une histoire bien différente à propos du grand méchant, mais bon… il doit avoir un parti pris, ce n’est jamais que le meilleur reporter de guerre des 30 dernières années après tout et NON, décidément NON, il n’a pas préfacé le dernier livre de BHL.

Et si on ne jubile pas à l’assassinat d’Oussama Ben Laden en sautant et en criant « USA, USA, USA !!! », porte-t-on atteinte à la sécurité nationale ?

Si cet assassinat aussi politique qu’électoral, sans la moindre forme de procès, constitue la « justice », les centaines de milliers de victimes collatérales des guerres en Irak et en Afghanistan peuvent-elles venir chercher vengeance contre Messieurs Obama et Sarkozy puis invoquer cette même « justice » pour se justifier ?

On voit ainsi que l’empathie est à géométrie variable. Elle s’arrange bien des principes universels dès lors qu’elle trouve une histoire pour se raconter. Et au bout du compte, nous les hommes, que sommes nous sans nos histoires ?

Pas grand-chose au fond, si on se contente de vivre pour se raconter.

 

A suivre…

 

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Sandra, Kitty et autres fables sur l’altruisme, l’amour et les bons sentiments (1/4)

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Un peu paumée.  Sandra était entre deux. Ni trop, ni pas assez. Tiraillée entre deux vies, entre deux mondes, sans trop savoir vers qui se tourner. L’information, elle pourrait t’en parler, elle la guette avant même qu’elle ne se produise. Obsédée du temps réel, sous perfusion d’internet haut débit. Au début, on se dit « c’est rien, on a tous des hauts et des bas », mais débats débiles et prises de tête l’on tirée par le bas.

A force de tourner en rond, les discussions virent à l’obsession, les yeux dans le miroir, on finit par se convaincre qu’on a raison. Elle, comme une bougie parmi tant d’autres, voit se consumer sa vie sans trop savoir comment ranimer cette petite flamme. Femme, éteinte, renfermée, à la recherche d’une étreinte, de quelqu’un qui viendrait combler ce vide qui éreinte son cœur sans fond, sans fin, chaque jour après le précédent, c’est triste comme un dernier espoir décédant…

Un mur de mensonges bordé par une rivière de silence abrite des peurs et des ombres qui remontent à l’enfance. Dehors, rien n’y paraît, ou presque, comme l’une de ces affiches figuratives où seuls les yeux disent la vérité. A trop cacher son cœur, même ceux qui l’aiment ne savent plus trouver les mots pour lui parler. Condamnée à être seule.

Seule, même au milieu de la foule, dans un monde qui ne la comprend pas. Un monde qui n’est pas vraiment prêt à écouter ce qu’elle a à dire. Un monde qui attend de la juger avant même qu’elle n’ait dit un mot. Un monde plastique où la tristesse n’a pas le droit d’être exprimée. Un monde où on doit sourire, mais quand on pleure à l’intérieur. Un monde où tes collègues te demandent « ça va ? » sans attendre grand-chose de ta réponse.

Le soir, les larmes fusent et rompent le calme de son appartement. Même étouffés par le silence d’un vêtement, ses sanglots sont assourdissants. Ils nous disent à tous à quel point notre humanité est une farce et à quel point nous sommes étrangers les uns aux autres. Comme Sandra, nous jouons tous un rôle dans notre vie publique. On enfile un costume, on essaie de sourire pour donner le change. On fait mine de s’intéresser aux sujets du moment pour suivre la conversation, tout en vivant une expérience totalement différente à l’intérieur.

Qu’est ce qui fait que l’on peut se distancier les uns des autres tout en prétendant être des hommes et des femmes qui ont, en parole au moins, le souci de faire le bien ?

Comment expliquer cette empathie à géométrie variable envers nos semblables ?

Quand on dit à quelqu’un « je t’aime », qu’est ce que ça veut dire exactement ?

Au-delà des bons sentiments que chacun veut bien exprimer, quelle est la réalité qui fait le rapport humain dans nos sociétés modernes ?

Cette série d’articles explorera de manière un peu plus approfondie ces questions en utilisant une approche pratique. Nous étudierons aussi un cas emblématique très discuté dans la littérature économique et psychologique : l’assassinat de Kitty Genovese à New York en 1964. 

 

A suivre…   

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