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Foul Express, épisode 5 : Les Mots sont Importants I

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Les mots sont importants. Il est pourtant dommage qu’ils ne soient pas livrés avec leur mode d’emploi. Les dictionnaires sont des répertoires de spécifications, la grammaire un schéma de fonctionnement très technique, mais aucun n’explique quand ni comment utiliser un mot pour lui assigner une mission précise. Entre ce qu’on essaie de dire, ce que l’on dit et ce que notre interlocuteur comprend finalement, il peut y avoir un espace, parfois un gouffre de malentendus. Dans ce gouffre, on trouve beaucoup de quiproquos, quelques moments drôles, parfois de grandes incompréhensions lourdes de conséquences. Les mots portent plus en eux que leur simple sens : ils touchent, connotent et dénotent, amènent des champs lexicaux avec eux dans les oreilles où ils s’infiltrent, font ressurgir des souvenirs, créent des émotions.

Maîtriser les mots, c’est avoir une armée à son service.

Dans l’entreprise, même les mots anodins perdent leur innocence, se transforment en mots-traitres, en mots-espions au service d’une logique. Je nomme « mot-traître » tout mot ou expression qui tente de signifier autre chose que ce qu’il est.

Exemple : « plan social » est la jonction entre le « plan », qui porte avec lui l’avenir, l’activité future et « social », qui convoque le sentiment de solidarité, d’équité envers les salariés. Pourtant, un « plan social » c’est le contraire : ça consiste simplement à diminuer les effectifs d’une entreprise pour maximiser ses profits, on est donc bien éloigné de l’idée plutôt positive que semblait porter l’expression.

Il y a aussi des adjectifs qui ne contredisent pas leur opposé : quelqu’un est « pertinent » quand ses remarques et commentaires sont à-propos, apportent des éléments de compréhension intéressants ; pourtant, dire de quelqu’un qu’il est « impertinent » est également un compliment, car cette personne amène dans la discussion ou le débat des questions qui dérangent et font émerger des visions jusque là laissées de côté. On peut ainsi être pertinent et impertinent à la fois…

Dans l’entreprise, donc, les mots sont des outils qui permettent d’orienter les employés dans une direction précise : si on souhaite les orienter vers la cohésion, on parlera d’esprit d’équipe, de solidarité, d’unité. Si on souhaite obtenir d’eux plus de productivité, on utilisera des familles de mots qui ont trait à la compétitivité, à l’optimisation, à la performance sportive ou au conflit avec les concurrents. On a pendant longtemps décrié le fait que des mots repris de l’anglais étaient introduits à tort et à travers dans notre vie courante au détriment de la langue française. Pour lutter contre cela, une commission parlementaire avait travaillé sur un protocole de défense de la langue, qui avait recommandé que des quotas soient fixés pour la diffusion de chanson française à la radio et qu’on remplace par la même occasion un certain nombre de termes étrangers par des expressions françaises : en suivant ce rapport, il ne faut donc plus dire « airbag » mais « coussin de sécurité ». Pour les mêmes raisons, on ne dit pas « baffle », mais « enceinte acoustique », ni « buzz » mais « bourdonnement », ni même « didacticiel » mais « logiciel éducatif ». Les « crashs » sont devenus des « écrasements » et les « e-mails » des « mels ». Voilà donc la langue de Molière protégée contre les intrusions… Il est malheureux que les recommandations de la commission parlementaire n’aient pas été appliquées dans ma banque, où il était possible de tenir le discours suivant sans risquer de se faire lyncher :

« Tu sais ce que j’aime sur ce desk, c’est qu’il y a une ambiance vraiment challenging. Le boss applique son leadership sans être trop hardcore avec les nouveaux. C’est vraiment une logique win-win. Au début, on a fait des brainstormings pour trouver les best practices sur le trading de swaps. Ensuite, une fois que ça a été acté, on a commencé à spieler (prononcer chpiller). Moi cette année, j’ai bien performé, du coup ils vont peut être m’upgrader après la review… »

Pour les gens normaux qui ne comprennent rien au paragraphe ci dessus, voici quelques explications sommaires. La finance de marché, c’est l’apogée d’un système de valeurs : celui de l’efficacité intellectuelle et opérationnelle, de la compétitivité et de l’individualisme sous couvert d’esprit d’équipe. Pour faire exister ce système, il faut insuffler dans la vie de l’entreprise un certain nombre d’idées. Les mots construits par le  management et les équipes de communication (interne et externe) sont chargés de porter ces idées.

Le sport et son champ lexical sont au centre de cette dialectique, car l’activité sportive est un cadre qui permet théoriquement d’exercer une compétition entre des individus ou des groupes d’individus tout en maintenant entre eux une relation cordiale (oui oui, toujours de la cordialité) où règnent l’équité et le respect mutuel. En s’habillant des mots du sport, le langage d’entreprise s’attribue une part des émotions positives que l’évocation du sport amène avec elle.

Petit pot (bien) pourri d’expressions usuelles :

Le leadership désigne la façon dont, au sein d’une équipe, un dirigeant peut exercer une autorité légitime (ou plutôt légitimée par son bonus annuel), pour « le bien de toute l’équipe ».

Challenging, cela veut dire qu’au sein d’une même équipe, les individus sont en compétition pour l’assentiment du chef, dont l’affection exprimée est proportionnelle au montant de bénéfices que chaque membre de sa team a rapporté à la banque.

Spieler, de l’allemand spielen (jouer), est le verbe qui désigne l’action de prendre des risques sur les marchés financiers. Par extension, « le spiel » est l’expression utilisée pour désigner l’aléa que porte une transaction.

Le team building est une pratique qui consiste à proposer des activités extraprofessionnelles aux membres d’une même équipe pour tenter de créer des liens entre eux malgré l’esprit de compétition qui règne. Cela se solde en général par quelques poignées de mains viriles après une soirée arrosée, ou bien des vrombissements agressifs sous le capot des décapotables à la sortie de la station d’essence du boulevard circulaire qui jouxte la Société Particulière.

Work hard, play hard est pour moi une expression emblématique de ce système de valeurs, dans le sens ou elle porte en elle une apologie de l’agressivité, dans la vie professionnelle comme dans la vie de tous les jours. Toute l’architecture de l’entreprise est bâtie autour de cette recherche d’efficacité aux dépens des considérations de bien être des employés. Il faut être performant, rapide, agressif dans le travail vis-à-vis des concurrents et des équipes de support. Pour compenser ce déficit humain, on fait des chèques pour remplir les comptes en banques, en espérant que cet argent permettra d’acheter le bonheur dont notre vie professionnelle nous exclut. Malheureusement, on ne peut pas racheter la part de notre humanité sacrifiée à la quête de l’étoile morte qui prétendait s’appeler Réussite

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Foul Express, épisode 4 : La Dette

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La Défense, Octobre 2001, arbitrage de produits de taux pour la Société Particulière

Hakim, mon tuteur de stage, m’a demandé de travailler sur des indicateurs statistiques et d’essayer d’établir la pertinence de certaines idées de l’analyse technique.

L’analyse technique est un ensemble de méthodes, non démontrées de manière académique, qui visent à détecter des tendances de hausse ou de baisse des marchés financiers avant les autres, afin de pouvoir tirer avantage de ce supplément d’information. Trop occupé dans mes calculs, je n’avais jusque là pas pris de recul sur ce que nous faisions : derrière le savant nom « arbitrage de produits de taux » qui désigne l’équipe se cache en fait une bande de super diplômés qui achète et qui vend essentiellement des morceaux de dettes des pays.

Petit rappel : quand un pays définit sa politique économique, il cherche dans le même temps à trouver des sources pour financer cette même politique. L’Etat en place peut alors se servir des impôts et des taxes pour prélever les sommes nécessaires mais il peut également, comme n’importe quel client d’une banque, s’endetter. Au lieu de souscrire un crédit comme le font les ménages, le pays peut émettre des obligations. Une obligation est un morceau de papier qui donne droit à son porteur, contre le prêt d’une somme fixée (le principal, 100 euros par exemple), de toucher un taux d’intérêt chaque année (le  coupon) jusqu’à la fin du prêt (la maturité) et de récupérer le principal à cette date finale. En gros, cela revient à « prêter » 100 euros à un Etat, et le coupon versé revient en fait à une espèce de loyer de l’argent.

Petite digression sur le sens des mots : on utilise souvent le mot « prêt » quand on parle de crédit. Il y a pour moi un abus de langage dans cette pratique. Dans le dictionnaire, « prêter » consiste à « confier provisoirement quelque chose à quelqu’un ». Je sais bien que je suis fils d’immigrés, et que mes capacités de compréhension de la langue française peuvent à ce titre être sérieusement mises en doute mais quand même, je ne vois dans le dictionnaire aucune mention d’un quelconque versement d’intérêts en échange dudit prêt. En fait, je crois qu’il vaudrait mieux parler de « location ». On dira alors « j’ai loué de l’argent pour acheter la maison, ça valait mieux que de la louer… », ou encore « les locations d’argent sont l’activité principale des banques de détail… », ce qui correspond bien mieux à la réalité.

Sans vouloir être paranoïaque, le choix du mot « prêt » est-il vraiment innocent ? « Prêter » est ce que fait un ami quand on a un coup dur ou ce que fait un enfant quand il apprend le partage. Les organismes de crédit ont-ils voulu s’approprier cette part inconsciente d’entraide et de sympathie que le mot « prêt » porte en son sens ? Quand je vois les pubs pour les crédits à la consommation par exemple, j’ai des vertiges : la représentation qui est faite du crédit est toujours très enfantine : la Société Particulière le représente comme un pouce qui vient « donner des coups de pouces », il scratche sur des platines vinyles lors d’une soirée d’anniversaire ou porte les meubles lors du déménagement… chez Ça-tu-l’aimes, ils ont même créé un personnage de dessins animés, Créditue, tout vert, qui aide les gens à traverser dans la rue et joue au frisbee avec les enfants sur la plage. Nulle part on ne voit les huissiers qui saisissent les biens de ceux qui ne peuvent plus payer, les chargés de recouvrement menaçants ou les commerciaux insistants qui expliquent que « tout est possible » sur les coins de tables en contreplaqué du « pays où la vie est moins chère », à condition qu’elle se paye en plusieurs fois bien sûr…

Revenons donc à la dette des pays. Le taux d’intérêt que paient les Etats quand ils s’endettent n’est pas choisi au hasard. Il est très précisément fixé en fonction de la situation financière du pays et de sa capacité à rembourser ses dettes. Des agences de notation, dont les plus connues sont Standard & Poors, Moody’s et Fitch, sont chargées de leur attribuer des notes (des ratings), qui sont déterminantes dans la fixation du taux d’intérêt qu’ils paieront. Plus la situation d’un Etat est dite « problématique », plus le taux d’intérêt versé est important.

A ce moment là, dans la conversation, quelqu’un de très mal intentionné pourrait dire :

« Oui mais c’est pas très juste tout ça, car plus un pays est en difficulté, plus il a besoin d’emprunter, plus sa note est mauvaise, plus ça lui coûte cher, plus il est en difficulté… »

Si vous travaillez dans la finance (en général ce simple fait vous donne un vernis de crédibilité en public), balayez son intervention d’un : « Vous n’y connaissez rien, c’est beaucoup plus compliqué que ça… ». Cette technique fonctionne très bien, c’est d’ailleurs ce que font les financiers tous les jours quand ils rencontrent des contradicteurs.

Les Etats pauvres (et apparemment condamnés à le rester) sont donc quasi systématiquement dans une situation d’endettement qui grève leurs richesses et leurs recettes à en mettre leur avenir sous hypothèque, au propre comme au figuré.

Tout se passe comme si après l’effondrement des empires coloniaux, il avait fallu redéfinir des outils de contrôle sur les pays dits « sous-développés » de l’époque, et qui semblent toujours « en développement » 40 ans plus tard. Si, dans ce film noir, les pays prêteurs d’argent étaient aussi des consommateurs des ressources naturelles des pays endettés, la servitude par la dette serait le moyen optimal (un mot à garder en tête) de les maintenir sous contrôle, tout en ayant l’apparence de celui qui aide, puisqu’on est celui qui « prête », qui envoie des sacs de riz et qui donne des conseils sur le respect des droits de l’Homme dans ces pays.

Mon Dieu, il s’agit pourtant de la réalité, et ce que vous regardez n’est pas un film catastrophe hollywoodien mais le journal de 20h…

Notre travail consistait en fait à tirer avantage des différences entre les taux d’intérêts versés par chaque Etat, en se basant sur des méthodes mathématiques complexes, qui l’étaient suffisamment pour cacher à notre conscience (déjà bien anesthésiée) les implications de ce qu’on faisait dans l’économie réelle. Bien sûr, on ne peut pas faire des attaques ad-nominem contre tel ou tel employé des banques, car cette action des intervenants sur les marchés financiers n’est pas concertée ni délibérément orchestrée directement contre les pays pauvres par un quelconque groupe occulte, mais elle résulte de la rencontre entre un contexte historique et un système de pensée qui font que la seule façon de réaliser les valeurs qui servent d’objectif de vie à tout ce petit monde a été de gagner de l’argent aux dépens des autres, moins au fait des techniques de la finance donc plus faibles, dans un système où l’information dicte les rapports de force.

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Foul Express, Episode 3 : La caméra tourne

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La Défense, 15 février 2003, stage de fin d’études à la salle de marché « dérivés actions & indices » de la Société Particulière

Une salle de marché fonctionne de la manière suivante : les traders achètent et vendent sur les marchés financiers une catégorie de produits bien spécifique selon un ensemble de stratégies qui déterminent leur activité. Ils sont appuyés, dans cette tâche, par les assistants-traders, chargés du suivi des positions et des relations avec les équipes de support. Les traders sont surveillés par les chefs de desk, chargés de les encourager à plus de performance, de les orienter dans leur travail au quotidien et de compter l’argent rapporté à la banque. Les chefs de desk sont eux-mêmes surveillés et motivés par les chefs d’activités. Les chefs d’activités rapportent au chef de salle, qui lui-même rapporte au chef des activités de marchés, et le grand œil-camera collé là-haut au plafond les surveille tous… comme dans un casino.

Si tout ce beau monde se lève tous les matins, c’est qu’il y a des millions d’euros à gagner chaque jour pour le compte de la Banque, car la Banque gagne toujours. Elle doit toujours gagner et l’ensemble du système financier est construit autour de cette exigence.

Il y a aussi les équipes de quants (comprendre « analystes quantitatifs », des financiers très doués en mathématiques chargés de donner de nouvelles idées aux traders ou de calculer le prix des produits complexes), les équipes de risk management, qui veillent à ce que les paris pris par les traders ne risquent pas de faire perdre trop d’argent à la banque.

Il y a enfin toutes les équipes de support : informatique, organisation, contrôle, middle office et back office. Totalement déconsidérés dans leur travail, alors que chacun d’entre eux représente un maillon essentiel à l’activité de marché de la banque. Ils ont, pour beaucoup d’entre eux, les mêmes compétences que les traders, mais sont cantonnés au statut de « centres de coût » (et non de profit) qui justifie que leur soient versés des primes et des bonus ridiculement bas en comparaison des traders, alors qu’ils assument autant de responsabilités que ces derniers.

Il paraît intéressant de noter que, sur le point de la rémunération, une salle de marché est organisée comme un cartel de drogue : les employés des fonctions support sont volontairement payés de manière insuffisante, pour qu’ils n’aient comme seul espoir que de devenir responsable ou trader. Pour apporter de la cohérence à ce brillant système, ces derniers sont payés excessivement pour ajouter au prestige de leur poste, bien au-delà de leur mérite et de leurs qualités humaines. Ainsi, quand un trader prend du gallon et devient responsable d’une équipe, son salaire augmente fortement alors que sa compétence principale (mathématique et stratégique) est, pour l’essentiel, déléguée à d’autres… On peut toujours se rincer l’oreille en se disant qu’ils « exercent plus de responsabilités », mais ça ne dupe (apparemment) que la presse financière. Chez les trafiquants, les petits dealers de terrain ne gagnent quasiment rien, pourtant ils risquent leur vie chaque jour. La seule chose qui les pousse à continuer, c’est l’espoir de devenir chef de secteur, pour avoir la voiture, l’argent et le statut afférant à cette prestigieuse fonction. Le chef de secteur, lui, ne rêve que de devenir chef de zone afin, lui aussi, de pouvoir « exercer plus de responsabilités ». L’ensemble du système est bâti pour créer de l’envie, afin d’ensuite utiliser cette envie comme un moyen de contrôle et de dévouement des employés au bien de l’entreprise sans pour autant que cette dernière n’ait trop à se soucier du bien-être (voire de la survie) de ces petits employés. La clé de contrôle réside dans le fait qu’il y ait un déséquilibre (organisé ?) entre le nombre de postes de traders disponibles et le nombre de candidats à ces postes. Bienvenue, donc, aux nouveaux employés de la Société Particulière dans un monde de frustration organisée destiné à les aider à offrir le meilleur d’eux-mêmes…

Pour vous donner une idée du genre de personnages qu’on peut croiser en salle de marché, prenons l’exemple d’un trader moyen que j’ai côtoyé : Kévin.

Kévin est jeune, blond, et issu d’une famille aisée où quasiment tout le monde est, en apparence au moins, jeune, blond et issu d’une famille aisée… Kévin vit seul dans un grand appartement de Paris. Il a une petite amie asiatique (il aime le préciser) qu’il emmène de temps en temps en vacances ou au restaurant. Kévin saute tous les matins dans sa Porsche et fonce vers le boulevard circulaire de la Défense, le fief de la Société Particulière. Dans sa chemise en coton de fil doublé, avec aux pieds des mocassins qui coûtent cher (c’est tout ce qui les qualifie vraiment en fait), Kévin se sent bien quand il débarque à 8h30 sur le desk. Il aime savoir qu’il est considéré comme étant le maillon final de la chaîne alimentaire (juste entre le requin blanc et la hyène). Quand il est trash, Kévin met ses Asics un peu salies par la terre battue des cours de tennis et son polo de rugby rose (le vendredi en général parce que c’est « casual »). Quand il est fâché, Kévin hurle sur le support informatique. Quand il est content, Kévin va faire la fête avec ses amis (ses collègues).

A ce stade, il paraît important de préciser que toute fête approuvée par Kévin et ses amis implique la consommation de grandes quantités d’alcool et de drogues plus ou moins douces, ainsi que la présence de filles plus ou moins belles et plus ou moins conscientes. Concernant sa vie professionnelle, Kévin est diplômé d’une grande école d’ingénieur, mais il n’avait que peu d’intérêt pour l’aéronautique ou la recherche et a préféré s’orienter vers un secteur qui sait mieux qu’aucun autre récompenser ceux qui le soutiennent.

La journée se passe entre clics frénétiques sur la souris à chaque transaction, passages de savon violents aux équipes de support et visionnage de vidéos pornographiques sur Internet, sans parler des photos de tortures de femmes tchétchènes et autres horreurs sur lesquelles le chef de la salle, assis à trois fauteuils de là, ferme les yeux, car Kévin rapporte chaque année beaucoup, beaucoup d’argent à la Société Particulière et il serait malheureux de froisser un élément si prometteur. Ce sont donc les tapes amicales du chef qui viennent clore la journée de Kévin. Kévin a aussi plein d’idées sur la politique et le développement, qui finissent en général par des tirades à la gloire d’Alan Greenspan (l’ancien responsable de la banque centrale américaine).

Kévin aime le rap depuis qu’il écoute Diam’s et, quand il s’agit de parler des banlieues, il aime bien citer des passages de La Haine, qu’il considère comme une référence sur le sujet. Je lui répondais souvent par des « yo mother %**$$ » quand il m’adressait la parole. C’est marrant comme les ploucs du style de Kévin aiment se sentir proches, en apparence du moins, des Noirs et des Arabes qu’ils peuvent côtoyer, comme pour s’encanailler l’espace d’un instant dans les fantasmes que notre société construit autour des jeunes des cités, même si comme moi ils n’en sont pas. On pourrait dire que Kévin est un personnage détestable, mais pourtant tout le monde convoite sa place dans la tour de la Société Particulière, des informaticiens aux comptables en passant par le personnel de la cantine. Il est invité dans son ancienne école pour parler aux étudiants, et les articles des revues financières parlent de sa vie comme d’une réussite formidable dans le milieu. Les livreurs de pizzas le regardent d’un air envieux arrêtés au feu rouge, et son banquier l’appelle pendant ses vacances pour l’informer de l’enneigement des pistes…

Quand il s’agissait du travail, Kévin excellait : il comprenait parfaitement la logique du marché financier sur lequel il travaillait et arrivait à se défaire complètement des implications qu’avait notre activité sur la vie des gens dans le monde réel. Tous ces écrans, c’était un peu comme un jeu vidéo pour lui, une espèce de monde virtuel où il s’agissait juste d’accumuler le maximum d’argent en un temps limité, pour bénéficier d’un bonus le plus important possible (la récompense variable et annuelle versée aux personnes qui travaillent dans la finance) et pouvoir s’acheter un plus grand appartement, des chemises plus luxueuses et une Porsche plus rapide avec des vitres plus teintées pour ne pas voir ce qui se passe à l’extérieur.

Il est important d’essayer de comprendre ce qui fait que Kévin n’est pas reconnu pour ce qu’il est vraiment : un déchet sans humanité, fruit d’une société organisée pour gagner plus et plus vite, même si cela doit tous nous mener à notre fin. Au lieu de cela, il est érigé en modèle professionnel et envié par beaucoup. Tout cela n’est pas de la faute de Kévin, mais des valeurs qu’il porte et que nous plaçons, à tort il me semble, comme directions dans nos vies : celles de l’efficacité, de la course à l’argent rapide, du plaisir immédiat, de l’exclusivité par la sélection économique, dans un monde où on rêve presque tous d’être young, rich & beautiful, peu importe si nous devons y perdre notre âme au passage. C’est vrai que Kévin portait sa part d’arrogance et une façon assez abjecte de se dédouaner du sort du reste du monde, mais dès lors que j’avais choisi une voie professionnelle proche de la sienne, au nom de quoi vaudrais-je mieux que lui ?

Répondre à cette question le plus honnêtement possible, c’était déjà faire un pas vers la sortie…

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Foul Express, Episode 2 : Day One

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Nous publions gratuitement chaque semaine un épisode du livre Foul Express, afin qu’il profite au plus grand nombre. Vous pouvez toujours vous procurer le livre en le commandant dans les Fnac ou directement dans la boutique. Voici le deuxième épisode.

 

La Défense, 15 août 2001, stage intermédiaire dans la salle de marché « produits de taux et devises » de la Société Particulière

Je suis 10 minutes en avance. Je suis en costume (trop grand). Je suis réactif (stressé), dynamique (incapable de me contrôler, je bouge comme un automate) et flexible (forcément, je ne sais pas du tout à quoi m’attendre donc je dis oui à tout). En attendant qu’on me fasse mon badge, j’essaie de retrouver un peu de contenance. Ça n’est pourtant pas la première fois que je travaille. Avant ça, j’avais été :

• Livreur de pizza, où je m’efforçais de désenchanter les clients

• Chauffeur, où je m’appliquais à ignorer les clients

• Démonstrateur Ola, où je n’arrivais pas à contacter les clients

• Conseiller Oral B, ou je caressais les clients dans le sens du poil de la brosse à dent

• Vendeur, où j’expliquais aux clients que tout devait disparaître tôt ou tard

• Télévendeur, où les clients me raccrochaient au nez

• Trieur au service courrier, où j’étais heureux parce qu’il y avait de la compote gratuite à la cantine

• Compteur de billets, où j’étais très riche de 9h à 17h30 précises

• Conseiller en gestion de patrimoine, où je me faisais appeler “Charles Henri Delaballe” par les clients

• Serveur, avec des baskets et un grand sourire

• Cuisinier dans un restaurant de poisson, où je suis devenu l’artiste du saumon mariné grillé

• Poseur de moquette, où nous allions chez des vieux toujours gentils et contents de nous voir parce que même leurs enfants avaient oublié leur existence

• Distributeur de prospectus, où je distribuais surtout à la poubelle du coin et sous les paillassons des halls d’entrée

• Animateur pour la coupe du monde 98, où je faisais des jongles au supermarché Campion de Montesson avec un t-shirt Footux

• Vendeur de muguet à la sauvette, où je faisais croire aux vieilles du 16e que mon muguet coûtait 3 fois plus cher parce qu’il était bio

• DJ, où j’avais tout le temps un gros casque que mon père faisait sauter en me mettant des baffes derrière la tête

• Vendeur de marché, où j’ai presque tout vendu à dix balles

• Plongeur à Disneyland (pas avec les dauphins, avec la vaisselle), où j’ai pu vérifier la loi des grands nombres par l’expérimentation

• Webmaster, où j’ai soigné ma phobie des ordinateurs

• Livreur Chronopest, où j’ai découvert mon sens artistique pour le parking

• Agent d’accueil à la SNCF, où j’envoyais au terminus de la ligne C toute personne cherchant à se rendre à la Défense

• Chargé de la maintenance informatique, etc.

Du coup, j’essaie de relativiser en pensant à mes précédents emplois. Je me dis que ce qui m’attend n’est pas si terrible, que je n’ai donc aucune raison suffisante pour m’inquiéter.

Le bip d’approbation du deuxième tourniquet de validation des badges en partant de la droite entérine mon admission (encore précaire pour quelques mois…) dans le monde de la finance. Le hall d’entrée est immense, il y a deux tours reliées jusqu’au neuvième étage par des plateaux en forme de losanges. Chaque tour a sa couleur, celle de gauche est décorée de marbre beige, tandis que celle de droite est en marbre rouge, avec des indications de direction en lettres d’or. Très chic.

En plein milieu du hall, une pseudo fontaine occupe l’espace :

un gribouillis métallique suspendu dans le vide, au-dessus d’une grande dalle en acier d’une quinzaine de mètres d’envergure, sur laquelle glisse de l’eau, si lentement qu’on ne l’entend pas. On ne devine la présence de l’eau au sol que par son reflet parfois troublé par les pas accidentels des étourdis qui visitent l’endroit pour la première fois. J’appelle cet ensemble ferrailleux Le Bidule. Le Bidule est la contribution obligatoire et grassement rémunérée des fleurons de l’art moderne aux immeubles de grande hauteur. Quand une tour d’affaires est construite, les propriétaires ont le devoir de débourser un pourcentage du coût total de l’édifice à la commande d’œuvres d’art, une notion qui prend ici toute sa subjectivité, pour décorer le bâtiment. Une horde d’artistes autoproclamés a fait de ce mécénat obligatoire son fonds de commerce, tant et si bien qu’on se retrouve avec des bidules aux quatre coins de la région parisienne et c’est nous, travailleurs et travailleuses, qui devons subir ces insultes visuelles pendant que les soi-disant artistes se gaussent dans leurs ateliers de Saint Germain des Près en pensant au prix qu’ils ont réussi à tirer de leurs accidents volumiques, pseudo chef d’œuvres du nouveau monde qui, même à coté de décorations pour maisons témoins, feraient pâle figure.

Le Bidule du hall de la Société Particulière remplissait, pour mon plus grand divertissement, une autre fonction : c’était un piège à arrogance. Je m’explique : il y a beaucoup trop d’autosatisfaits arrogants qui travaillent dans la finance. Quand un arrogant traverse le hall en arrivant, il ne veut pas faire de détour pour éviter la grande dalle métallique (le support bas du Bidule). Il veut absolument aller tout droit (c’est un peu sa devise au fond…). Il ne sait pas que la dalle est inondée. Il pense qu’elle est juste très bien nettoyée et qu’il y aura bien quelqu’un pour venir la re-nettoyer après son passage. Il a malheureusement tort. Sa certitude de toujours faire les bons choix aggravant la situation, il a déjà fait trois pas dans la marre aux canards avant de se rendre compte que son costume chic mais mal assorti est trempé jusqu’aux mollets. Là, il ne veut surtout pas perdre sa contenance, donc il continue à marcher dans l’eau plutôt que de faire machine arrière. A ce moment précis, il goûte la saveur amère de l’erreur qu’on ne peut imputer qu’à soi.

M’asseoir quelques minutes en face du Bidule et regarder les arrogants piégés a toujours été un très grand plaisir. Avec mon ami Ben, on tenait même des statistiques sur la répartition par âge et par sexe des arrogants et sur leur façon de réagir. Il y avait les arrogants discrets, qui faisaient comme si de rien était, les arrogants de la noblesse, qui se plaignaient à haute voix du personnel de ménage (allez savoir pourquoi), et finalement il y a du avoir un arrogant très haut placé à qui la partie aquatique du bidule n’a pas du tout plu, car depuis quelques mois la grande dalle est bordée d’un cordon de sécurité, pour le salut des arrogants (et aussi celui des gentils étourdis).

Le premier jour de mon stage, donc, après avoir passé les portiques, piétiné dans la marre-au-Bidule, fait un tour gratuit du hall, pris l’ascenseur bas de la tour de gauche jusqu’au quatrième étage, badgé trois fois et passé les sas de sécurité, je pénétrais dans la fameuse salle de marché sur les produits de taux de la Société Particulière. Une espèce de brouhaha général envahit mes oreilles : sonneries de téléphones, voix croisées, rires, soupirs interrogatifs et dubitatifs, flux d’informations sur ton monocorde déversés par les écrans de CNN, injures et exclamations… tout s’entrechoquait dans ma tête, pendant que j’essayais de suivre Hakim qui m’indiquait le chemin vers notre desk. Une fois installé, j’ai fait la connaissance du reste de l’équipe dans laquelle j’allais faire mon stage : l’arbitrage sur produits de taux.

Les produits de taux sont l’ensemble des actifs financiers construits autour du versement d’un taux d’intérêt. On y trouve des bons au trésor (des morceaux de dette d’un pays), des produits dits « dérivés de crédit », des contrats à terme et un tas d’autres actifs qui peuvent être des combinaisons plus ou moins complexes des produits précités. L’arbitrage est un ensemble de techniques qui permettent de profiter des incohérences, par nature quasi instantanées, des marchés financiers, que l’on observe avec la plus grande attention. Ma mission de stage consistait à détecter certaines de ces incohérences qui rapportent : il s’agissait de trouver des méthodes qui permettent de déceler des amorces de tendances sur les marchés de taux afin de prendre des positions avantageuses : identifier les tendances avant les autres permet d’acheter avant que les prix ne montent et de vendre avant que les prix ne commencent à baisser, générant ainsi des gains importants grâce aux prévisions réalisées. Le sujet était vraiment des plus intéressants intellectuellement. Je me suis tout de suite plongé dans la littérature financière qui entourait mon champ de recherche, emmagasinant toutes les informations qui pouvaient m’être utiles (et les autres aussi). Hakim était un bon maître de stage : il savait m’orienter vers des pistes auxquelles je n’avais pas pensé, en me donnant des idées à creuser tout en me laissant la plus grande autonomie dans mon travail. J’ai vraiment beaucoup appris grâce à lui d’une science dont je ne questionnais pas encore l’utilité, et je confrontais mes connaissances acquises à l’école avec ce qui se passait « en vrai » sur les marchés financiers.

La finance est un sujet d’études captivant. Elle met en jeu la plupart des avancées en mathématiques et les relie à des vérités économiques qu’on croyait jusque là irrationnelles. Les probabilités, les statistiques, l’analyse numérique, le traitement du signal, les processus à sauts, la génétique, la mécanique des fluides sont autant de champs de connaissance qui ont des applications en finance de marché. Il est intéressant d’observer que toutes ces compétences auraient pu être utilisées à la recherche sur le réchauffement climatique, au développement d’un vaccin contre le SIDA, à la construction d’un réseau d’irrigation d’un pays du Sahel, à changer le monde en somme pour un endroit meilleur mais, au lieu de ça, nous étions assis dans nos chemises cravatées sous perfusion de caféine à chercher comment enrichir notre monde. En cela, nous étions tenus dans une forme de servitude d’une esthétique rare, de celles où l’esclave se croit libre.

Ceux qui ont déjà mis les pieds dans une grande salle de marché savent l’ambiance qui y règne, c’est à la fois un lieu de culte et un lieu de consommation. Le culte du dollar (surtout quand il performe mieux que l’euro), de l’excellence, de l’efficacité intellectuelle et de l’arrogance. La révérence au Marché. La salle de marché de la Société Particulière était comme beaucoup d’autres, elle ressemblait à un supermarché, où les rayonnages étaient remplacés par des longues allées de bureaux juxtaposés, avec des êtres humains collés dans leur fauteuil à la place des caddies. Chacun dispose d’1m20 linéaires du rayonnage en guise de bureau (le fameux desk), et en face de lui sont disposés des écrans. Les prix s’affichent en temps réel au fil de la journée et les coups de clics sur la souris s’enchaînent dès qu’apparaissent les opportunités, accumulant les gains ou les pertes réalisés par l’employé, et lui valant tapes amicales viriles sur l’épaule ou regards assassins en fonction du résultat final de la journée. Voilà l’univers dans lequel je venais de m’asseoir, me sentant comme récompensé du travail que j’avais fourni pendant mes années d’études et des sacrifices que mes parents avaient faits pour me permettre d’en arriver là.

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