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Balade au pays des probabilités

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CR : Alexandre Amrhein

 

Quel rapport existe-t-il entre la peur du noir, l’effondrement des marchés financiers et le vaccin anti-grippe A?

Tout.

A condition de comprendre les probabilités.

Quel monde bizarre que celui de l’incertain. Il laisse la plupart des gens dans l’incompréhension, faisant face aux événements de leur vie comme des joueurs lessivés au casino.

C’est que l’être humain ressent une insécurité primale face à ce qu’il ne connaît pas. Ce sentiment peut avoir une emprise si grande qu’il pousse nombre de personnes à prendre de mauvaises décisions de manière certaine plutôt que de passer un jour de plus dans l’incertitude.

Exemple : pour choisir sa capitale, au siècle dernier, le gouvernement australien hésitait entre les deux plus grandes villes du pays : Sydney et Melbourne. Chacune présentait des avantages notables (position géographique, héritage, culture, population,…), mais il était difficile de savoir laquelle ferait la meilleure capitale. Pour couper court aux discussions, le gouvernement a finalement fait le choix suivant : ça ne sera ni l’une, ni l’autre, mais une ville artificielle construite de toute pièce à mi-chemin entre les deux : Canberra.  On y trouve les bâtiments officiels et pas grand chose d’autre. Canberra ne sert à rien. Personne n’y va et, une fois sur place, personne n’y reste. Mais le gouvernement a préféré faire un mauvais choix à 100% plutôt que de vivre avec une chance sur deux d’avoir pris la bonne décision. Édifiant.

L’homme gère très mal son d’ignorance, si grande soit-elle.

Il existe une frontière mobile mais distincte entre ce que l’on sait et tout ce qui sort du petit cercle de notre connaissance, et nous avons beaucoup de mal à l’identifier.

Plus grave encore, devant l’immense disproportion de ce que l’on ignore, nous faisons trop souvent l’erreur de croire que seul ce que l’on sait peut toucher nos vies.

C’est d’une triste arrogance de penser que parce que l’on ignore une chose, elle n’existe déjà presque plus. Pourtant, l’être humain est comme ça.

Nos capacités physiques et psychologiques, par la prépondérance des sentiments et notre difficulté à en faire totale abstraction, nous rendent inaptes à raisonner à propos de choses incertaines. Plusieurs raisons expliquent cela :

– Le fait que la recherche de vérité soit en fait une recherche de confirmation, dans laquelle l’être humain cherche des informations qui lui semblent d’autant plus pertinentes qu’elles viennent soutenir une intuition qu’il a déjà. Symétriquement, toute information allant contre une idée préconçue semble improbable, presque erronée. L’importance de notre foi en notre propre jugement (qui varie proportionnellement à notre égo) nous fait occulter la réalité des choses.

– On a beaucoup de mal à comprendre la distance qui existe entre un phénomène d’une part et notre perception de ce phénomène d’autre part. Les deux sont très différents et reprennent, d’une certaine façon, le même biais qui existe entre notre expérience et notre mémoire.

– Les résultats élémentaires dans le champ des mathématiques qui se rapportent à l’étude des probabilités sont souvent contre-intuitifs. Cela rend leur mise en pratique difficile dans la vie de tous les jours, d’autant plus qu’ils vont à l’encontre d’un certain nombre de « sagesses populaires » (remarquez cette jolie expression pour ne pas parler d’idées reçues).

– On sur-réagit aux événements qui nous touchent dès lors qu’ils ont des implications sur notre bonheur ou notre tristesse. Leur impact sur nos vies s’en trouve alors amplifié et la rationalité de nos choix amoindrie.

– Le biais rationnel : on se fait des illusions sur ce qui est rationnel et sur ce qui est de l’ordre de l’affect. L’idée de rationalité est mal comprise et son importance est exagérée. Ce n’est pas parce qu’un choix est rationnel qu’il est forcément bon, pourtant on voit des gens justifier toutes sortes de décisions à l’aide d’expressions toutes faites : « ça tombe sous le sens », « c’est logique », « il fallait rationaliser le processus », etc.

Il y a un tas d’autres raisons à cette difficulté à appréhender l’incertain, mais  celles citées ici sont parmi les plus importantes.

Donc quel rapport existe-t-il entre la peur du noir, l’effondrement des marchés financiers et le vaccin contre la grippe A ?

Ils sont tous les trois des mises en scènes de notre incapacité à gérer l’inconnu.

La peur du noir en est l’exemple le plus simple.

C’est l’heure du dodo pour Siam et, comme tous les soirs, la petite fille accomplit soigneusement son petit rituel. Elle fait sa toilette, se fait coiffer par sa maman, change son pyjama copieusement tâché lors de la dégustation acharnée et impatiente de riz au lait avant de venir se blottir au fond de son lit, la tête posée sur son coussin préféré, chuchotant entre ses petites mains des mots de prière. Vient alors le moment d’éteindre la lumière. Siam a beau vivre ce moment tous les soirs, il représente toujours une épreuve pour elle. Pourtant, elle connaît chaque recoin de la chambre qu’elle partage avec ses frères et sœurs, les morceaux de papier peint déchirés, les formes que dessinent les petites fissures du plafond, la ligne continue que projettent sur le mur d’en face les ombres des meubles et des bibelots à la lumière de la lune. Malgré ça, la simple idée que l’obscurité crée, de fait, une zone d’inconnu, laisse en Siam une crainte inexplicable. Dans cette espace qu’elle ne voit pas, l’esprit de la petite enfant lui suggère toutes sortes de choses, des plus simples au plus effrayantes, mais comme chaque soir Siam les surmonte pour rejoindre le joli pays des rêves.

Comme Siam, nous sommes tous si fragiles face à nos peurs, sans pour autant avoir le courage de les dépasser.

Ces peurs peuvent devenir des obsessions quand elles s’installent dans le temps, modifiant nos comportements jusqu’à ce que nous ne soyons plus que la somme de nos craintes. En France par exemple, on compte de plus en plus de cas de personnes terrorisées par la perception qu’elles ont de leur environnement. La télévision participe à la construction de ces peurs, diffusant des images de guérilla urbaine qui pourraient avoir lieu au coin de la rue. L’Autre dans la rue est un danger potentiel. L’Autre sur le pallier est un total inconnu, de plus en plus inquiétant à mesure que la distance sociale se creuse entre nous.

On se prend à imaginer des choses, on se monte ses propres théories qu’on valide soi-même à l’aide de preuves qu’on a pris le soin de choisir. Plus on avance dans ce chemin, plus on est sûr d’avoir raison, presque seul contre tous dans une paranoïa en construction.

D’autres fois ces peurs sont comme une cause nationale, très concentrée dans le temps et touchant des millions de personnes. La campagne nationale de vaccination contre la grippe A constitue un exemple édifiant à ce sujet. Si on repasse dans le détail la manière dont la campagne s’est déroulée, on voit qu’elle s’est déroulée en deux phases :

Phase 1 : « la grippe A est dangereuse, potentiellement mortelle. C’est la pandémie que tout le monde redoute mais le vaccin permet de s’en prémunir. Il FAUT se vacciner. »

Durant cette phase, les pouvoirs publics font un choix entre d’une part une grippe pandémique dont les dommages potentiels sont difficiles à évaluer et, d’autre part, la vaccination qui, bien que coûteuse et difficile à mettre en place, représente une mesure applicable en masse et un moindre mal. Il faut bien sûr prendre en compte dans l’analyse les relations douteuses entre l’industrie pharmaceutique et le pouvoir mais surtout les conséquences de non-action de la part du gouvernement, beaucoup plus importantes pour comprendre la décision de lancer une campagne de vaccination en masse. En effet, les quatre choix, d’un point de vue de l’État, peuvent se présenter comme suit :

Lancer une campagne de masse

A.A. Si l’épidémie est généralisée, la population est globalement protégée et le gouvernement peut en tirer les bénéfices, mettant en avant son action préventive et sa gestion des risques.

A.B. L’épidémie ne se propage pas et on a lancé une campagne de vaccination qui n’a pas servi. Le gouvernement à tout de même mis en place une action préventive et peut limiter les dommages à son image en prétextant que c’est en grande partie grâce à une bonne gestion des risques que la crise sanitaire a été évitée.

Ne pas lancer une campagne de masse

B.A. La pandémie de grippe se développe et peu de gens sont vaccinés. Le pays est en pénurie de soins et de vaccins. La responsabilité de l’État est mise en cause pour les dizaines de milliers de victimes et le gouvernement doit en tirer les conséquences.

B.B. Pas de crise sanitaire et pas de campagne de vaccination. L’État se félicite d’avoir fait preuve de sang froid face à une panique généralisée. C’est à coup sûr l’expérience du gouvernement qui aura permis d’éviter, dans le même temps, un drame humain et un grave gaspillage des deniers publics.

Que remarque-t-on ?

D’abord que les scenarii AA et BB (crise+vaccination et pas crise+pas vaccination) sont des situations idéales pour le gouvernement. Dans les deux cas, il aura tout le loisir de vanter sa clairvoyance et sa qualité d’analyse.

Reste à comparer AB et BA (vaccination+pas de crise et pas de vaccination+crise). C’est précisément cette analyse de risques qu’a fait le gouvernement avec une conclusion simple : les deux choix ne sont pas les meilleurs, mais il y a beaucoup plus à perdre dans le scenario BA que dans le scenario AB. On pardonnera toujours à un gouvernement d’être dépensier ou trop précautionneux, mais jamais qu’il soit incapable de gérer une crise sanitaire.

Phase 2 : « la grippe A est juste une grippe comme les autres. Le vaccin peut avoir des effets secondaires très dangereux. Mieux vaut ne pas se faire vacciner. »

Le point décisif dans cette deuxième phase réside dans l’effort de normalisation de la grippe A opéré par un certain nombre de médias. En gros, elle est devenue « juste une version un peu musclée des grippes classiques. Elle cause certes de grosses difficultés respiratoires, mais pas de quoi déclencher un plan d’urgence nationale. » A contrario, tout un discours de l’incertitude a été développé autour du vaccin : l’ajout d’adjuvants, les effets secondaires rares mais sérieux, le manque de tests avant sa commercialisation, etc.

Dans cette seconde phase, c’est le citoyen qui est désormais confronté au choix suivant, formulé dans des termes que je reprends ici sans en discuter les biais :

– Accepter l’éventualité d’attraper la grippe A, avec pour conséquences très probables les mêmes symptômes qu’une grippe classique (en un peu plus dur)

– Se faire vacciner avec le risque, même très faible, de voir apparaître des effets secondaires assez inquiétants.

C’est dans cette configuration binaire que les Français ont très majoritairement opté pour le choix A, avec l’idée qu’il vaut mieux subir de manière probable un mal que l’on connaît (une grosse grippe) que de risquer, même sous une probabilité infime, d’être victime d’une maladie grave (effets secondaires du vaccin).

C’est précisément cette insécurité face à l’incertain qui a fait basculer l’opinion publique. Il est important de préciser que d’un point de vue clinique, les effets secondaires du vaccin contre la grippe A ne sont en rien plus inquiétants que des vaccins beaucoup plus classiques pris en masse. Pourtant, la construction du discours autour des effets secondaires ainsi que la découverte du simple mot « adjuvant » par le citoyen lambda (alors qu’il est largement utilisé en pharmacie) ont modifié progressivement la nature du choix sanitaire, tel qu’il était proposé aux Français.

Ce sont des pulsions très similaires qui expliquent, dans des registres totalement différents, la décision des autorités australiennes et celle des citoyens français qui ont fait le choix de ne pas se faire vacciner.

Il existe cependant un domaine où les probabilités sont au centre de presque tout : la finance de marché.

Hausse des prix, baisse des taux, paiement de dividendes, inflation, faillite des pays, variation du prix des matières premières, etc : il existe des probabilités pour presque tout ce qui touche, de près ou de loin, à la vie économique. Parmi toutes ces variables, les unes dépendent des autres, qui dépendent des premières lesquelles sont conditionnées à d’autres variables encore… le tout coexistant dans des systèmes quantitatifs d’une complexité inouïe.

Pourtant, aussi centrales que soient les probabilités au cœur de la finance, il existe pourtant un paradoxe plus saisissant encore : les hommes et les femmes qui font la finance (employés bancaires, régulateurs, statisticiens, etc.) sont eux-mêmes en grande difficulté lorsqu’il s’agit de prendre des décisions.

Comme tout le monde, l’incertitude leur pose problème.

Comme tout le monde, les décisions qui ont un impact sur leur vie (notamment professionnelle et pécuniaire) sont influencées par des émotions et des peurs qui peuvent (souvent) les induire en erreur.

Les risques sont sous évalués, les chances surévaluées, les modèles quantitatifs mal calibrés, leur pouvoir explicatif peu nuancé, laissant beaucoup de traders et d’investisseurs sur le carreau.

Rares sont ceux qui manient l’incertain sans en être dupes, comme ces perdants de casino, enivrés par le jeu, qui jusqu’à la dernière pièce croient encore avoir une chance de gagner.

On les ramasse le regard hagard, un mauvais matin, un air de zombie en travers du visage. Ils répètent invariablement la même rengaine, comme pour se consoler :

« J’y étais presque. J’y étais presque ? J’y étais. »

Presque.

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Le combat des réfugiés de la Tour Balzac

CR : Adel Zaïdi

 

Ça se passe en bas de chez toi. Tous les jours. Toutes les nuits. Ça touche des êtres humains : des hommes, des femmes et des enfants. Ça s’appelle la « crise du logement », mais en vérité nul besoin de trouver un nom savant à une misère qui ne l’est pas : je te parle de souffrance au quotidien, de l’indignité moderne, de l’histoire d’hommes et femmes qui vivent dans la rue pendant que tu reprends du dessert en dissertant de la crise, les joues rougies d’être repu.

Ces gens qui dorment dehors, ils ont un prénom comme toi. Un cœur, comme toi. Des larmes, comme toi, mais pas de toit. Pas d’eau chaude. Pas de toilettes. Pas de chauffage ni de baignoire. Pas de lit ni de fer à repasser. Pas d’évier. Pas de droits. Mais ils ont des devoirs. En premier lieu, celui de partir …loin de nos yeux, puisqu’ils sont déjà si loin de nos cœurs.

Au fil du temps, on se dédouane de la misère des autres. L’indifférence prend le pas sur l’indignation superficielle que convoquent les images symboles avec lesquelles on a été éduqués : le Somalien atteint de famine aux yeux exorbités, l’ivrogne de la Gare du Nord qui cache sa bouteille dans du papier avec l’illusion de tromper son monde, le sans-papiers qui vit dans des conditions insalubres et qui part en fumée sur le boulevard Vincent Auriol un soir d’avant-campagne.

On donne des sacs de riz et on sert du café chaud pour acheter nos consciences. Elles ne coûtent pas cher tant elles ont été conditionnées à accepter la subsistance de la misère du monde, dont on postule qu’elle ne peut être portée ni trop longtemps, ni trop durement.

Existe-t-il un niveau de souffrance suffisant ?

Puisque l’on accepte l’idée que chaque année des gens meurent de froid ou de faim, il convient de poser les questions morales suivantes :

Comment peut-on oser présider fièrement un pays dont on se fiche des souffrances les plus quotidiennes ? Quel goût a le saumon de l’Élysée les soirs d’hiver où le SAMU social ramasse des morts ? Quelle indécence et quelle arrogance faut-il pour soutenir la dépense du moindre euro à la sauvegarde d’un patrimoine militaire sans objet tandis que ceux-là mêmes que l’on est censés protéger font le deuil de leur dignité la plus élémentaire ?

A chaque fois qu’une personnalité politique prend la parole, on devrait lui répéter cette question. Et chaque personne doit aussi se la poser individuellement. Il n’existe de grandeur pour aucun d’entre nous tant que l’un d’entre nous souffre de ne pas avoir le strict minimum.

Le système de consommation et de divertissement a pour vocation de nous faire oublier cette question simple et pourtant centrale dans nos vie : mon bonheur peut-il survivre au malheur des autres ?

Chercher une réponse à ça, c’est réaliser l’hypocrisie dans laquelle nous vivons quand on dit qu’il faut combattre la misère dans le monde, car en vérité nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour maintenir ce statut qui fait de nous des privilégiés. Notre bonheur a un prix. On le paiera, tôt ou tard.

Ceux dont j’ai envie de te parler aujourd’hui s’appellent « les réfugiés de la tour Balzac ». Ils sont noirs. Ils survivent depuis des mois dans des tentes sur la place de la Fraternité à la Courneuve.

Comme pour les artistes morts, on a dû donner ce nom à cette place le jour où la fraternité s’en est allée pour de bon.

Ils ont des papiers pour une minorité d’entre eux. Les autres sont irréguliers. Beaucoup travaillent. Domiciliés à des anciennes adresses ou chez des amis. Des puces interchangeables dans les téléphones mobiles. Une vie ramassée dans quelques sacs plastiques, pendus aux branches des arbres et balancés par le vent.

CR : Adel Zaïdi

Des enfants courent, d’autres jouent à même le sol, allongés sur le bitume. Ça griffonne sur des feuilles de couleurs avec des feutres essoufflés aux bouchons abonnés absents.

Ils n’ont pas toujours été dans la rue. Ils avaient trouvé refuge dans la tour Balzac jusqu’à sa destruction. Ils y sont d’abord rentrés sans autorisation, puis ont stabilisé leur situation en commençant à payer des loyers, mais la situation n’était pas faite pour durer et ils se sont retrouvés à la rue. Expulsés. Déplacés. Abrités temporairement. Dispersés. Traînés par terre. Réfugiés.

Problème de logement.

On ne veut pas d’eux. Ni de leurs bruits, ni de leurs odeurs.

Pourtant ils sont là de fait, vivant en France après des parcours divers, du simple visa étudiant au périple à travers mers et déserts pour atteindre cette terre promise qui s’est mise sur liste rouge.

CR : Adel Zaïdi

Qu’est-ce qui les différencie de nous ? Un bout de papier.

Ça et le fait qu’ils doivent aller à quelques centaines de mètres de là au Quick pour utiliser les toilettes. Une fois là-bas, soit on connaît le code, soit on attend qu’un client arrive pour se faufiler derrière lui… Quand le Quick ferme, on attend le lendemain. Les enfants aussi.

Question pratique : qu’est ce que tu fais quand ton petit de 3 ans a fait caca sur lui en pleine nuit et que tu n’as nulle part où le laver ? Tu lui expliques que la France n’a pas vocation a accueillir toute la misère du monde, fut-elle celle d’un enfant dont la seule utilité est de venir légitimer par sa souffrance un discours politique visant la conservation du pouvoir par une élite en déliquescence.

CR : Adel Zaïdi

A part ça, il faut aussi faire la vaisselle au-dessus des bouches d’égout. Conserver la nourriture dans des sacs plastiques qu’on range dans des cartons. Suivre les devoir des enfants en leur gardant leur manteaux. Mettre une croix sur la vie maritale dans son intimité la plus élémentaire. Travailler sans jamais entrevoir le choix d’une autre vie. Calfeutrer la tente qui prend l’eau une fois l’imperméabilisation des premiers jours passés. Négocier une prise pour recharger le téléphone. Faire sourire les gosses même quand ton cœur est déchiré et sauvegarder chez eux une graine d’espoir ou d’inconscience de ce qu’ils traversent. Faire face au regard des riverains partagés entre pitié, haine et indifférence. Sécher ses larmes sur la capuche du sac de couchage quand tout le monde s’est déjà endormi, puis recommencer le lendemain sans jamais se plaindre.

CR : Adel Zaïdi

La vie en groupe, c’est aussi la naissance et l’apprentissage de nouveaux codes sociaux. Quand on vit tente contre tente, la proximité sociale prend un autre sens. Au bout d’un moment, des côtés moches de la nature humaine commencent à être plus visibles. La jalousie, la polémique. La division, aussi. Plus la vie devient difficile, plus les tensions sont exacerbées et ont tendance à être exprimées dans le champ verbal et parfois physique.

Certaines associations viennent avec « l’envie d’aider ». Quelques-unes apportent de la nourriture (alors que beaucoup des habitants du campement ont un revenu). D’autres ramènent des vêtements ou des jouets. D’autres encore organisent des activités pour les petits. Au fil du temps, ces associations modifient l’auto-perception du groupe et des individus qui le composent. Ils traversaient une épreuve. Ils sont désormais assistés.

CR : Adel Zaïdi

Plusieurs d’entre elles se sont servies de la situation des réfugiés pour s’arroger un rôle de coordinateur ou pour renforcer leur image militante, avant finalement de disparaître du terrain dès lors qu’ils n’ont plus d’avantage à tirer de la situation.

Quand il y a des distributions de cadeaux, on se dispute pour s’attribuer les colis. Ça ne va jamais bien loin, mais ça tranche avec l’idée quasi-coloniale dans son fondement qui voudrait que ces noirs se mettent en ordre pour la distribution et chantent les louanges de leurs bienveillants civilisateurs : nous.

CR : Nicolas Ruscon

Certains d’entre nous sont choqués par la dureté des rapports ou par l’irresponsabilité apparente de certains parents, dont les enfants errent sur et autour du campement sans que leur vie soit structurée. D’autres sont frustrés de ne pas pouvoir tisser des liens durables avec les habitants, l’un et l’autre se voyant au travers d’une vision totalement biaisée, notamment par la posture d’assistance.

Comment porter un regard lucide et humain sur ce qui se passe sur la place de la Fraternité ? Comment garder espoir que les choses s’améliorent et que ce groupe de réfugiés puisse reconstruire des cellules familiales stables et heureuses, après avoir été logés ?

Au travers de ces observations, on voit apparaître des portraits pleins de subtilités et de facettes différentes. Au bout du compte cette vie de groupe construite au fil du temps est si joyeuse par moments, si triste à d’autres, si humaine au fond, comme un miroir de ce que nous sommes en tant que société.

C’est désormais sûr et certain, les familles vont être éjectées de la Place de la Fraternité, un avis d’expulsion ayant été rendu le mercredi 2 novembre par le tribunal administratif. Elle peut se produire à tout moment, sans préavis : demain, après-demain, la semaine prochaine ou dans un mois… Ça consiste à arracher les enfants des bras de leur mamans, à traîner par terre ceux et celles qui résisteront, à se retenir de les frapper comme si le fait de les rafler de la sorte n’était pas déjà une violence lourde. Même la bienveillance des associations n’y changera rien selon Youssouf, le porte-parole des expulsés, puisque le nombre des forces de police augmentera en conséquence. Le soir même, une centaine de personnes étaient sur place en soutien aux familles, mais évidemment ce ne sera pas toujours le cas.

On fera nettoyer la place. Les équipes de la voirie auront été alertées à l’avance et passeront au kärcher les restes de vie, tandis que des proches tenteront de récupérer quelques objets personnels qu’on leur aura mentionnés.

Le groupe des réfugiés de Balzac se reformera peut-être. Ou pas.

Ils auront lutté, dans une relative indifférence générale, pour faire valoir leurs droits et nous donner une belle leçon de patience et d’humanité. Reste à savoir qui des « assistants » ou des « assistés » est le plus en détresse, quand le cœur ne bat plus à en déchirer la poitrine face à la misère du monde qui frappe sourdement à nos portes.

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Sandra, Kitty, Oussama et autres fables sur l’altruisme, l’amour et les bons sentiments (3/4)

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Dans les premier et second volets de ce dossier, nous avons pu découvrir quelques-uns des mécanismes de l’empathie en étudiant les circonstances du meurtre de Kitty Genovese, ainsi que les recherches qui en ont découlé.

 

L’un des aspects les plus intéressant de cette étude, c’est la manière dont l’histoire de ce meurtre, au sens narratif du terme, a influencé la manière dont on perçoit l’empathie dans les sociétés modernes. Pour être clair, on voit bien qu’il y a quelque chose de gravé en nous au moment où on prononce la phrase :

« Kitty Genovese a été assassinée sous les yeux de 38 voisins qui n’ont rien fait pour l’aider ».

Quoi qu’on dise après ça, quelle que soit l’étendue des preuves qui viennent mettre en cause cette version des faits, quelque chose de profond reste gravé en nous quant à ce qui s’est passé cette nuit là. Quelque chose qui fait écho à un sentiment que nous avons tous : les sociétés modernes dégradent le lien social.

C’est la puissance de l’histoire d’un groupe d’hommes et de femmes indifférents à la souffrance d’une innocente qui nous interpelle de manière indélébile, émotionnelle, primaire.

Quoi de plus fort qu’une histoire pour marquer les cœurs ?

Celle-ci est violente, sanglante. Elle nous interpelle dans notre humanité et polarise notre frustration contre ceux qu’elle met en position de complicité dans le meurtre de Genovese : les témoins.

Cette emprise de la narration sur le cœur au delà de la raison a un nom : le story telling.

C’est un procédé que presque toutes les personnalités politiques utilisent aujourd’hui. Pourquoi analyser les faits et argumenter, alors qu’on peut raconter une jolie histoire qui va jouer sur les sentiments des gens. On utilise ainsi l’amour, la peur et la jalousie comme les déclencheurs d’une prise de position politique.

On parle d’insécurité pour déclencher le réflexe défensif des téléspectateurs et les convaincre d’adhérer à une politique sécuritaire qui vient restreindre leurs libertés.

On utilise le registre de la séduction et le champ sémantique amoureux pour convoquer chez les citoyens une charge émotionnelle positive qui donne un surplus de sympathie à celui qui parle.

On instrumentalise le drame des familles brûlées Boulevard Vincent Auriol pour légitimer la répression et la traque des immigrés non-régularisés dans les rues de Paris en racontant une fable de responsabilité.

On voit donc, à travers ces exemples, que l’histoire qui est racontée, dans sa narration et dans les émotions qu’elle suscite, dispose d’une puissance au moins aussi grande que les faits.

Pas convaincus ?

Pourquoi les Haïtiens sinistrés sont plus dignes de l’aide humanitaire française que les Pakistanais inondés ?

Proposition de réponse : parce que les histoires qu’on raconte à propos des Pakistanais les rendent moins proches à nos yeux, diminuant ainsi notre sentiment d’empathie à leur égard. On parle d’eux comme des embrigadés, servant de camp de réserve aux Talibans, arriérés et complices, avérés ou non, du meurtre de Benazir Bhutto ou de Taslima Nasreen, toutes deux icônes de la liberté, dans l’acception occidentale du terme.

Pourquoi la peine de mort sans jugement est-elle acceptable dans le cas d’Oussama Ben Laden ? Pourquoi les dirigeants du monde libre clament à qui veut l’entendre que « justice est faite » parce qu’une équipe d’assassins est partie chercher vengeance contre un homme dont le meurtre fera vivre la mémoire plus longtemps que leur carrière politique ?

Proposition de réponse: parce que dans toutes les histoires il faut un méchant. Oussama Ben Laden a toujours été parfait pour ce casting, peu importe les 25 années d’engagement pour la liberté des peuples qui ont jalonné son parcours, des montagnes d’Afghanistan aux côtés des mudjahidins contre l’armée soviétique à la constructions de routes pour les enclaves du Soudan, avant cette triste matinée de Septembre 2001.

Robert Fisk, du quotidien britannique The Independent, le seul journaliste a l’avoir maintes fois interviewé, livre un portrait détonnant de Ben Laden dans son œuvre majeure, « The Great War for Civilisation ». Fisk raconte ainsi une histoire bien différente à propos du grand méchant, mais bon… il doit avoir un parti pris, ce n’est jamais que le meilleur reporter de guerre des 30 dernières années après tout et NON, décidément NON, il n’a pas préfacé le dernier livre de BHL.

Et si on ne jubile pas à l’assassinat d’Oussama Ben Laden en sautant et en criant « USA, USA, USA !!! », porte-t-on atteinte à la sécurité nationale ?

Si cet assassinat aussi politique qu’électoral, sans la moindre forme de procès, constitue la « justice », les centaines de milliers de victimes collatérales des guerres en Irak et en Afghanistan peuvent-elles venir chercher vengeance contre Messieurs Obama et Sarkozy puis invoquer cette même « justice » pour se justifier ?

On voit ainsi que l’empathie est à géométrie variable. Elle s’arrange bien des principes universels dès lors qu’elle trouve une histoire pour se raconter. Et au bout du compte, nous les hommes, que sommes nous sans nos histoires ?

Pas grand-chose au fond, si on se contente de vivre pour se raconter.

 

A suivre…

 

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Ma réponse aux (nombreux) commentaires sur rue89

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Je pense que cette discussion est d’utilité publique. A l’heure où ce pays traverse une page peu lumineuse de son histoire, je crois qu’il y a de franches disputes qui sont salutaires. Celle-ci, il me semble, en fait partie. Quand je parle de pages sombres de l’histoire, je ne fais pas seulement référence à la situation des musulmans et des autres minorités, qui ne sont que des composantes de ce pays parmi d’autres (même si certaines sont souvent mises, pour des raisons plus ou moins louables, au centre de l’objectif). Il y a comme quelque chose de cassé en France, où le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes, où la consommation d’antidépresseurs atteint des records, où le cynisme des politiques et une forme d’individualisme décomplexé font que notre pays détruit plus de lien entre nous qu’il n’en crée ce qui est, je pense, l’un des symptômes d’une société en déclin. C’est, au minimum, notre responsabilité de faire en sorte que ça change et c’est, au minimum, pour cela que je reste.

A ceux qui me demandent pourquoi le ton de mes textes est incisif, je dis qu’il n’est qu’une réaction à l’hostilité ambiante et à l’atmosphère délétère qui nous entoure. 

A ceux qui me reprochent de parler de manière revendicative du droit d’existence de l’Islam en France, je rappelle qu’on tend rarement le micro aux musulman(e)s pour parler de solidarité ou de développement durable, deux sujets sur lesquels ils auraient pourtant beaucoup de choses à dire.

Dans les lignes qui suivent, j’essaie d’apporter les réponses les plus franches possibles à nombre des questions et critiques qui ont été adressées par les lecteurs. L’exercice est en général périlleux, car souvent on vient pour affirmer plus que pour entendre. Quoi qu’il en soit, plutôt que de répondre au lance flammes (ce qui, vu la teneur de certains des commentaires, n’a pas manqué de traverser mon mince –mais génétiquement vindicatif- esprit), je préfère avoir recours à un extincteur et à un dictionnaire pour vous faire part de mes idées. 

Sur la laïcité, la visibilité de l’Islam et la pratique de la religion

La laïcité, telle que définie par la loi française, s’applique aux services publics et à l’état. Elle ne s’applique pas à l’espace public. La laïcité n’est pas une interdiction de visibilité des religions dans l’espace public. Elle n’est pas un droit de bannir toute expression religieuse qui déplairait aux yeux d’une frange de nos concitoyens pour qui l’athéisme est vécu comme un acte de foi se nourrissant de la négation de celle des autres. Elle ne doit pas être détournée pour dissimuler, sous couvert d’un appel à des valeurs prétendument républicaine, une haine de ceux qui souhaitent exprimer de manière visible leur religion.

On a l’impression que le simple fait de porter un foulard ou une barbe est déjà perçu comme le geste de trop : « cachez cet Islam que je ne saurais voir !! » semblent indiquer des regards dépités et des soupirs désapprobateurs. Comme le tampon de modération, celui de l’ostentation est apposé à toute image qui déplairait. C’est pourtant un droit fondamental de choisir les formes d’expression de notre foi.

Donc non, l’expression religieuse ne doit pas être cantonnée à l’espace privé des individus. Ils ont le droit, comme ils le veulent, de l’affirmer dans la sphère publique tant qu’ils ne contreviennent pas aux lois républicaines. C’est le respect strict de ces lois que j’exige et tout républicain qui respecte un minimum les fondations de ce pays devrait me soutenir dans cette démarche. 

Concernant la pratique de l’Islam, et pour faire référence à l’accomplissement de la prière, il y a également bon nombre de malentendus. Alors oui, je sais bien que vu l’imaginaire collectif que construisent les séries télés et les films, ouuh comme ça fait peur un musulman qui se prosterne sur une pelouse… pourtant, s’agissant de l’espace public, chaque citoyen est libre de faire ce qu’il veut. Je dis une prière comme un passant dirait un poème. Je me prosterne comme quelqu’un d’autre ferait sa gymnastique, même si la signification et l’importance que cela revêt pour moi est intense. L’accomplissement d’un tel acte n’est aucunement assimilable à du prosélytisme. Donc sur ce point aussi, la loi est claire.

Il y a donc dans notre pays un cadre juridique, fruit de longs combats, qui garantit la neutralité des pouvoirs publics en matière de religion et la libre expression de leur foi par les citoyens. Il s’agirait maintenant d’en prendre connaissance et de faire la différence entre respect de la laïcité dans les instances publiques et négation partisane de l’expression religieuse. Connaître ce genre de lois, c’est un peu un smic républicain…

Sur la citoyenneté et la définition de l’identité française

Etre citoyen français, c’est disposer d’un document précisant que l’on est de nationalité française et que, à ce titre, on respecte les lois et bénéficie des droits qu’offre ce pays. Nulle part il n’est dit que je dois être solidaire de l’action menée par ce pays. Au contraire, je serais un piètre citoyen si je ne mettais pas en garde mes frères (rappelez vous de notre devise) contre les dérives qui menacent notre unité.

En même temps c’est un lien puissant de se dire qu’on vit ensemble, que nos enfants vont grandir ensemble et, pour la plupart, partager leur futur ensemble. Ca devrait nous faire ressentir la responsabilité de créer un cadre où chacun peut vivre sans avoir perpétuellement le sentiment d’être sur un strapontin, guetté par les contrôleurs d’une sombre identité.

Plusieurs lecteurs me demandent mon avis sur la situation des « pays musulmans ».

J’ai envie de répondre : Je ne sais pas trop, je vis ici. C’est quoi un « pays musulman » ? Et en quelle qualité pourrais-je m’exprimer sur ce sujet ? Est-ce en lien avec ma prise de position dans la tribune que Rue89 publie ?

Les musulmans de nationalité Française n’ont pas toujours de lien automatique avec un pays d’origine, ce qui d’ailleurs rend absurde la déchéance de nationalité. Par ailleurs, si vous faites référence aux pays arabes, la plupart d’entre eux sont des régimes autoritaires qui briment leurs citoyens, encore plus s’ils affirment leur religion, ce qui est souvent utilisé par les islamophobes comme un argument pour dire « Voyez ? Zêtes mieux traités ici alors la ramenez pas… ».

Il est également utile de préciser que si 90% des arabes sont des musulmans, 90% des musulmans ne sont pas des arabes. Ca permet de mettre en perspective les amalgames qui sont souvent faits entre religion, groupe ethnique/culturel et citoyenneté.

Me concernant, je pense que nous définissons tous l’identité française à notre façon. Elle est une mosaïque aux millions de facettes et pas un bloc monolithique, grisâtre et figé. Il est important aussi de préciser l’idée d’identité multiple : chacun d’entre nous ne se définit pas par une seule chose. Certains penchent plus pour leur emploi, d’autres pour leur drapeau, d’autre pour la passion qui les anime. Ces diverses parts de ce que nous sommes ne sont pas mutuellement exclusives, mais mutuellement enrichissantes.

Me concernant, je me sens français dans mon langage et mon sens de l’humour, ma capacité à râler en faisant la queue à la station d’essence, rire aux mêmes blagues des Inconnus, chanter les mêmes génériques pourris de dessins animés des années 80, me plaindre au restaurant, parler de sauver l’environnement en rêvant de conduire une Porsche et penser que demain ça sera pire mais que c’est de la faute des autres… 

Je suis Musulman, je suis égyptien dans mon lien à la terre de mes origines, algérien dans mes crises de nerfs, indien dans ma cuisine, américain dans mes baskets, japonais dans mon imaginaire d’enfant et je me porte très bien comme ça.

Et vous, qu’est ce qui vous définit ?

J’aimerais également revenir sur une expression qui revient souvent dans la bouche de chroniqueurs et de penseurs (ce dernier qualificatif reste à prouver) dont je ne citerai pas le nom ici pour ne pas faire affront aux lecteurs ni salir mon clavier, vu qu’il me reste encore quelques lignes à écrire : « A Rome, fais comme les Romains. »

Cette phrase, hymne à l’assimilation sans condition, dit plusieurs chose à celui à qui on l’adresse :

–       Là, tout de suite, tu n’es pas Romain

–       tu fais comme les autres, point

–       non au changement et surtout tu touches à rien

–       les Romains ont raison

–       …

Donc non, je ne ferai pas comme les Romains. Quand ON est citoyen d’un pays, ON définit autant que les autres ce qui fait l’identité de ce pays. Quand ON est en désaccord avec la politique de notre pays, ON l’exprime et on fait ce qu’ON peut pour la changer. Quand ON regarde rétrospectivement l’histoire de notre pays, ON a le droit de dire qu’il y a des passages qu’ON aime moins que d’autres et d’en tirer les conséquences pour le futur. C’est l’effort collectif des citoyens qui crée le changement.

Sur la méthodologie, les sondages et le discours médiatique

Concernant le sondage du Figaro que je commente à la fin de ma tribune, il y a une tournure qui est imprécise stricto senso. Quand je dis « 76% des Français… » je devrais plutôt utiliser l’expression « 76% des Français qui se sont exprimés dans ce sondage… ». Les conclusions que j’en tire sont pourtant justifiées. Preuve en est la misère des collectes des ONGs en faveur des sinistrés au Pakistan (300 euros pour la Fondation de France). Si l’échantillon des avis exprimés est biaisé en ce qu’il est le reflet du lectorat web du Figaro, les collectes sont recensées sans distinction d’appartenance à un groupe politique particulier.

Les biais dans les statistiques et les sondages peuvent venir de la manière dont l’échantillon est formé, de la date à laquelle le sondage est fait, de la manière dont la question est posée, de la méthodologie utilisée pour recenser les réponses, etc

Ces biais laissent une certaine marge de manœuvre aux instituts de sondage et à leurs commanditaires pour construire une analyse dans une direction plutôt qu’une autre, mais ne peuvent pas expliquer une telle asymétrie dans les résultats quand l’échantillon est plus nuancé, ce qui est le cas du lectorat du Figaro qui, certes, est plutôt à droite, mais pas dans ces proportions. Ensuite, la question posée invitait les gens sur un sentiment et pas sur un engagement de don, ce qui veut dire que l’état réel de l’opinion est sous évalué, les gens s’exprimant en général plus philanthropes qu’ils ne le sont réellement.

Le cas de ce sondage est intéressant à bien des égards, car il permet de déconstruire la manière dont l’empathie s’exprime. Plusieurs remarques pertinentes ont été faites dans les commentaires à ce sujet :

–       “On donne de préférence à ceux pour qui on a de la sympathie”

Très bien. Dans ce cas, qu’est ce qui fait qu’on a plus de sympathie pour les Haïtiens que pour les Pakistanais ? (ou plutôt moins de sympathie pour les Pakistanais)

Je pense que c’est l’Islam et l’association aux talibans. La manière dont le discours médiatique est construit autour des talibans et de leur supposée connivence avec les Pakistanais est ce qu’on appelle un épouvantail. Un tel dispositif permet de jouer sur les peurs des citoyens occidentaux vis-à-vis de ce qui est qualifié de « nébuleuse » et qui mêle, dans un monde imaginaire de peurs ressenties : terrorisme, pouvoir religieux et pratique rigoriste de l’Islam. C’est ce qu’alimentent en permanence les séries tv mettant en scène des luttes anti-terrorisme sous alerte permanente, ainsi que des reportages d’info-spectacle reprenant la même rhétorique.

Ces peurs sont ensuite utilisées pour exiger de nous, citoyens, l’acceptation de renoncer à toujours plus de libertés pour retrouver un sentiment de sécurité.

Plus proche de chez nous, notez comme le mot « burka » a été introduit dans le débat sur le voile intégral pour convoquer ce sentiment de crainte et de rejet vis-à-vis du monde des talibans. Je n’ai personnellement jamais vu la moindre burka en France. Et vous ?

Dans leur malheur, les Pakistanais peuvent en vouloir à ceux qui les ont déshumanisés dans notre imaginaire au point que leur désastre ne soit pas chez nous une cause populaire, Jack Bauer en première ligne.

–       “Les collectes pour le tsunami ont été massives, alors que les zones touchées comptaient de nombreux musulmans.”

C’est que, comme le notait un lecteur, l’image des Indonésiens n’est pas celle des Pakistanais. Par ailleurs, le thème de collecte à l’époque était centré autour de plusieurs pays, notamment la Thaïllande et le Sri Lanka et a permis de plus facilement sensibiliser les Français à cette cause.

J’avoue que c’est insupportable de comparer ces malheurs les uns avec les autres. Une vie humaine vaut la même chose, où qu’elle soit et c’est par manque de connaissance de l’autre qu’on perd le minimum d’empathie qui nous ferait réaliser que les mamans et les enfants (et leurs papas, barbus ou non) du Pakistan ont besoin de nous, là tout de suite.

De manière plus générale, sur les mécanismes de l’empathie, il y a beaucoup de choses à dire mais qui seraient injustement traitées par un simple survol.

Ce que je dis

Je dis que nous vivons une période difficile de notre histoire où plusieurs lignes de fracture apparaissent dans notre société : l’islamophobie grandissante, l’aggravation des inégalités dans la distribution des richesses, la détérioration du lien social et la perte d’espoir de plus en plus visible chez les jeunes.  

Il y a une profonde incompréhension et une méconnaissance de l’autre, qu’il faut résoudre par un dialogue dépassionné et un respect de l’autre, qui commence par une acceptation inconditionnelle de ce qu’il est, quelle que soit sa tenue, sa religion, ses idées. Quand on parle d’islamophobie, il ne faut plus faire comme si ça n’existait pas. C’est sur notre sol qu’on mitraille des mosquées et qu’on lacère au cutter des femmes qui portent le foulard.

Ensuite, nous traversons une crise morale : les gouvernants et ceux qui nous proposent de les suivre ne se comportent pas comme des modèles. Ils sont aux antipodes des valeurs qu’ils disent défendre. Quand un ministre condamné pour injure raciale nous parle de légitimité, quand le héraut de la transparence fiscale se retrouve au cœur d’un scandale financier, quand un président flambeur nous parle de république irréprochable et économe, on sait qu’il n’y a plus grand-chose à espérer d’eux.

Jamais le fait politique n’a été aussi fort dans notre société, c’est-à-dire l’espoir que l’action collective puisse améliorer la situation de notre pays. Pourtant, jamais on a eu si peu confiance dans les politiques pour participer à cette tâche.

Ce n’est pas si grave, c’est nous les citoyens et il y a tant de moyens d’actions pour changer les choses dans notre vie de tous les jours, à commencer par cette discussion si on en tire des enseignements réels.

Enfin, il y a une crise socio-économique : je mêle les deux car je pense que le lien social qui nous unit pâtit du modèle dans lequel nous vivons depuis que notre sort est dicté par des mécanismes purement économiques. J’ai consacré (en partie) mon livre à ça donc j’ai (pour un prochain article) ma petite idée là dessus. Nous vivons toujours plus proches les uns des autres, pourtant la distance entre nous ne cesse de s’agrandir. On n’a jamais autant eu envie de changer le monde, pourtant on se sent impuissants face à un système qui clame son inéluctabilité. Est-ce qu’il n’y a qu’à moi que ça pose problème ?

Si, comme l’un des commentateurs le notait, la stratégie de ceux qui nous gouvernent est de diviser pour mieux régner, alors à nous de les faire mentir.

Il est temps de poser les vraies questions.

 

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