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L’argent fait-il le bonheur ?

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CR : misspixels/Flickr

 

8h45. C’est morning meeting.

Jeff 180 kE+Bonus, responsable du trading, arrive dans la salle, l’air faussement détendu. Il porte sa chemise bleue couleur serpillère. Ça veut dire qu’on peut être n’importe quel jour de la semaine, Jeff est si acquis à la cause de la Banque que le reste lui paraît bien secondaire. Le jour où sa fille unique est née à 6h22, il envoyait à 10h34 un e-mail avec la photo de la pauvre enfant, portant un t-shirt aux couleurs de la Banque, arraché à l’un des oursons qu’offre aux clients l’équipe du marketing. Titre du mail :

« One more in the team !!! »

Le morning meeting, c’est le moment de se faire remarquer, soit par son PNL (littéralement P&L =Profit and loss, le solde de ce qu’on a fait gagner ou perdre à la banque), soit par une analyse intéressante (c’est-à-dire toute remarque ayant un impact potentiellement positif sur le PNL).

Pour l’instant, Jeff 180 kE+Bonus ne sait pas encore que Jeremy 6 kE en stage-esclavage va démissionner dans moins de deux heures, ni que Jeremy a copié dans son intégralité le code source de l’automate de trading sur lequel Jeff l’a fait travailler pendant 5 mois, week-ends et jours fériés compris, en espérant en tirer les bénéfices :

« Continue comme ça Jeremy, on y est presque !!! Il faut qu’on prenne plus de vega à la hausse, on veut du spiel là-dessus. Faut que ça paye… J’te laisse terminer le bout de code qui reste, ce serait bien qu’il soit prêt pour lundi, comme ça on pourra le présenter au comité risque. »

Apparemment Jeff ignore également que Jeremy, jeune fouine ayant été à bonne école, n’a pas oublié de truffer d’erreurs le code qu’il laisse sur les serveurs de la banque.

Il est comme ça Jeff : plutôt sûr de son intelligence et douteux que la ruse puisse être exercée à son encontre par ceux-là mêmes sur lesquels il croit régner.

Pourtant il y a un tas de trucs que Jeff ignore, à commencer par le fait que son second, Guillaume 110 kE+Bonus, rêve de sa place et a entrepris depuis 4 mois 2 semaines et 3 jours de le descendre auprès de son n+1, Benoît 220 kE+Bonus, responsable de la Banque à Tokyo qui lui-même n’aime pas beaucoup Jeff, pour un tas de raisons légitimes,  à commencer par la suffisance dont Jeff s’autorise à faire preuve du simple fait qu’il soit de la petite caste intitulée X-Ensae (lire « polytechnique puis école nationale de la statistique ») alors que Benoît, non. Jeff ignore aussi que l’importance marginale d’un diplôme passée la 7e année d’exercice est proche de zéro, mais quand même ça fait du bien de le dire aussi souvent que possible.

Jeff ne sait pas non plus que Fanny O kE+La-moitié-en-cas-de-divorce se demande chaque jour depuis plus de 9 mois ce qu’elle fiche avec lui et surtout comment elle a pu en arriver là. Quand l’amour n’est même plus un souvenir, c’est difficile d’encore trouver des raisons à l’autre. Chaque conversation est un échange de statut. Chaque voyage est un faire-valoir, une case de plus cochée sur la liste des « pays à faire » que Jeff actualise à chaque retour de vacances de l’un de ses n-1.

Parmi eux, Nassim 30 kE vient d’arriver en salle de réunion pour le morning meeting. Cela fait six mois qu’il essaie de faire bonne impression, ne compte pas ses heures, se force à rire à toutes les blagues de tout le monde alors qu’il serait le premier à dégommer toutes ces vannes pourries s’il était dans son quartier. Pour un peu d’argent et de reconnaissance, on est prêt à faire toutes sortes de choses.

TOUTES
sortes
de
choses.

Est-ce cela le bonheur ?

On ne sait pas, mais on fait juste comme les autres, sans se poser trop de questions.

Mieux vaut pas d’ailleurs, on risquerait d’arriver à l’un de ces croisements qui nous font changer complètement de vie. Pas très compatible avec la quête vouée à l’échec de l’assentiment de celui qui, sous plusieurs angles, a tout l’air d’être proche du zéro de l’humanité. Car Nassim devrait pourtant connaître une vérité que Jeff ignore : il existe une vie après la Banque.

On dit toutes sortes de choses à propos du bonheur.

C’est difficile de faire le tri entre le vrai et le vraisemblable : qu’est-ce qui est vraiment décisif dans le bonheur : L’argent ? L’amour ? La foi ? La météo ? La santé ?

Autant de thèmes auxquels Mme Soleil ET Hajj Mamba ont consacré l’essentiel d’une carrière qui, à tout point de vue, est non moins honorable que celle de Jeff. Ces trois aimables personnages ont en commun l’exploitation de la misère du monde.

Ça et une certaine (in)aptitude à l’étude des probabilités.

Le bonheur est une chose très complexe dont la beauté de l’alchimie tient au fait que sa formule est différente pour chacun(e) d’entre nous.

Commençons par enfoncer quelques portes ouvertes.

Est-ce que l’argent fait le bonheur ?

A en croire la vision dépeinte dans les films et les clips télévisés, on serait vite tentés de penser que oui. Le bonheur serait une fonction continue et croissante à une seule variable, exprimée en dollars. Pourtant dans la vraie vie, chanteurs et acteurs passent invariablement de la rubrique people à la rubrique divorces, parfois dans les pages faits-divers pour toujours finir dans la rubrique nécrologie. Il y a des vérités auxquelles même l’argent ne peut nous soustraire. La mort en fait partie.  C’est ainsi que le bonheur télévisé a besoin d’être scénarisé, mis en scène puis retouché. Ça se joue, le bonheur. Littéralement.

Pour filmer une scène de bonheur, il faut un peu de fond de teint, des bonnes vannes, un panneau « Applause » et quelques acteurs grassement payés (dit comme ça, effectivement, l’argent fait le bonheur).

Pour se persuader que l’argent n’est pas une condition suffisante au bonheur, il suffit de faire la liste de toutes les choses matérielles dont on rêve et de voir ceux qui en disposent déjà, sans pour autant être rassasiés, car c’est l’un des tristes traits de l’être humain que d’avoir beaucoup de mal à se satisfaire de son sort.

Petite anecdote bien utile pour comprendre :

Forbes tient chaque année un classement très convoité des personnes les plus riches du monde. Rupert Murdoch, le magnat de la presse, figure souvent dans le peloton de tête du classement. Interrogé il y a quelques années sur sa richesse, son interlocuteur lui demandait pourquoi ne pas donner un milliard de sa fortune. L’édifiante réponse de Murdoch fut en substance :

« Malheureusement, si je donne un milliard de ma fortune, je risque de perdre quelques places dans le classement Forbes. Pour éviter cela, j’ai pensé à une solution : il faudrait convaincre les dix premiers du classement de donner tous un milliard. De cette façon, le classement resterait le même… »

A coup sûr, les 800 millions d’être humains qui vivent avec moins d’un dollar par jour partagent le souci de M. Murdoch.

Donc l’argent ne fait pas le bonheur. Pourtant, on sent bien qu’il joue un rôle particulier comme moyen de son accomplissement, par exemple dans la réalisation de projets qui, au delà de la planification et de l’énergie, requièrent une part purement financière.

Pour quantifier la place de l’argent, il faut introduire l’idée d’utilité.

Pour la définir, on peut grossièrement dire qu’elle est une mesure de la contribution d’un dollar ou d’un euro supplémentaire au bonheur et à l’épanouissement (matériel) d’un individu.

Cette utilité est variable en fonction de la richesse. C’est une fonction concave.

Que signifie « concave » ?

Ca veut dire qu’elle ressemble à ça :

On peut interpréter ce graphe de la façon suivante :

Quand on n’a rien, 1 dollar ça change beaucoup de choses.

Quand on a 1 million de dollar, avoir un dollar de plus, ça fait toujours plaisir mais ça ne change pas grand-chose.

Cette utilité marginale décroissante en fonction de la richesse totale est précisément ce qui démontre que plus on est riche, moins l’argent supplémentaire ne nous apporte de bonheur.

Autrement dit, l’argent ne fait pas le bonheur, mais son manque fait la misère.

Il existe donc un niveau de richesse, disons suffisant pour couvrir les besoins d’une vie décente, au dessus duquel l’argent n’est pas si important.

Une autre idée fausse à combattre à propos du bonheur est celle selon laquelle l’argent dépensé en biens de consommation durable serait plus utile sur le long terme qu’une semaine de vacances ou qu’un dîner au restaurant en famille.

« Mieux vaut acheter une berline que de partir en long voyage. Un voyage c’est fini en quelques semaines, une voiture ça reste. »

Cette phrase est fausse. Quelle qu’elle soit, une voiture s’use et se désintègre. Pas les souvenirs d’un voyage incroyable, ni les rencontres, ni les paysages, les repas et les moments de bonheur passés ensemble d’une ville à l’autre.

La fois où le cadenas du vélo est resté bloqué à la gare de Kyoto une heure avant le train du retour, t’obligeant à faire le tour du quartier à la recherche d’outils de chantier. Tu t’es retrouvé à scier le cadenas jusqu’au dernier millimètre, pour finalement retrouver la clé à 2 minutes du départ…

Ce matin où ta femme t’avait prêté son manteau pour te réchauffer, assis au sommet d’une montagne, observant le soleil se lever sur l’Himalaya, colorant de rouge et d’orange les neiges éternelles.

Dans les fonds de la Mer Rouge sous une nuit étoilée, une nuée de plancton brillant comme des millions de lucioles. Des poissons reluisant à l’éclairage de la lune, presque immobiles t’observant dans un silence total…

Ça et des milliers d’autres souvenirs plus merveilleux encore.

A côté de ces moments, toutes ces choses qu’on possède sont bien ingrates : elle ne nous apportent que peu de bonheur en retour et pas mal de soucis, tandis qu’un moment partagé n’est jamais perdu.

Enfin si, le moment est perdu à jamais, mais sa mémoire persiste.

C’est peut-être la chose la plus importante à retenir :

le bonheur réside surtout dans les histoires qu’on se raconte à son propos. Car en vérité, la mémoire des événements qui traversent notre vie est la seule chose qui en reste : chaque seconde vécue est déjà un souvenir sitôt écoulée. C’est ce qu’explique de manière magistrale Daniel Kahneman dans la vidéo qui suit :

Et vous, quel genre d’histoires vous racontez-vous à propos du bonheur ?

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Condition de la femme, cas pratique numéro 3 : ce soir on reçoit des amis

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CR : LexnGer/Flickr

Ce soir, on reçoit des amis.

Bien sûr, il fallait que tu proposes de cuisiner pour te dédouaner d’être un mari autoritaire qui réduit sa femme en servitude (façon SOS-Wife-Helpline-Please-My-Husband-Is-BadBadBad…) et bien sûr, selon une théorie d’optimisation de ton cru, tu as veillé à inviter le plus de monde possible en te disant « mieux vaut cuisiner une bonne fois pour toutes, ça m’achètera un pass pour quelques mois… ».

Fatale erreur.

Les invités doivent arriver à 20h00 et, pour le simple plaisir de voir ta tronche déconfite devant ton plat cramé, ils sont bien capables d’arriver à l’heure. Ta montre marque 18h12 et bien sûr, tu n’as pas la moindre idée de ce que tu vas préparer à manger.

Là-dessus tu ouvres le frigo.

S’ensuit une laborieuse méditation pendant laquelle, les yeux flottants dans le vague, ton subconscient tente de résoudre l’équation carotte+yaourt périmé+citron+riz+aubergines qui mettent trois plombes à cuire=dîner.

18h47, tu fermes le frigo et tu commences à accuser ta femme. Bla bla bla pas fait les courses… bla bla bla c’est la galère… bla bla bla regarde quand j’essaie de t’aider…

Bien sûr, elle garde un calme impérial, tout en se dirigeant sans dire le moindre mot vers ton blouson, jeté comme d’habitude sur le canapé, duquel elle sort un papier plié en 15, usé par le temps, qu’elle te tend avec un petit sourire. Tu déplies le papier doucement et là, comme à la fin d’un bon thriller, il suffit de quelques mots et d’une série de chiffres pour tout faire basculer :

« IMPORTANT : LISTE DE COURSES // 12 septembre 2011 »

Nous sommes 4 mois, 2 semaines et 5 jours plus tard.

Magnanime, elle t’embrasse sur la joue et te souhaite bon courage.

19h04, tu réalises que, comme d’habitude, elle t’a mis 7-0 avant même l’échauffement et tu prends la mesure de la situation :

Il te reste 56 minutes pour préparer un dîner pour 20.

Forcément dans ce genre de moments le Domino’s Pizza du coin de la rue te paraît moins repoussant. Tu serais presque prêt à oublier cette fameuse vidéo à la suite de laquelle tu t’étais promis de ne plus JAMAIS leur acheter quoi que ce soit.

Reste l’idée d’une omelette. Bien présentée, ça peut passer non ?
Bien sûr, devant ta pathétique  gesticulation culinaire, ta charitable épouse te souffle l’idée du repas et t’explique comment t’y prendre pour tout finir dans les temps. Tu t’exécutes en ronchonnant et parvient à servir, in extremis, un honorable repas, en te rinçant l’oreille des aimables compliments de tes convives.

Sauf une (devine qui), qui te fusille du regard en te faisant signe de tourner la tête vers la cuisine. Comme dans un bon film d’horreur, ta tête fait une lente rotation de 72 degrés pour tomber sur ce qui, plus qu’à une cuisine, s’apparente à un sanglant champ de bataille.

Travelling latéral sur le plan de travail dévasté où l’assiette à dessert couvre la casserole des lentilles (bah oui t’as pas osé demander où était le couvercle), elle-même en équilibre précaire au sommet d’une montagne de vaisselle qui menace de s’effondrer sur le tas d’épluchures de légumes que tu as laissé dans la catégorie « à-gérer-plus-tard ». Sauf que plus tard, c’est maintenant. Bien sûr, tu as utilisé toutes les cuillères en faisant la cuisine et bien sûr, tu proposes à tout le monde du thé.

Quand tout le monde dit « oui volontiers », tu te retrouves dans un de ces petits moments de solitude que tu connais si bien et, dans un pitoyable élan d’espoir, tu adresses à ton épouse un regard suppliant en prononçant les mots suivants :

« Chérie, tu veux faire le thé ? »

 

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Condition de la femme : cas pratique numéro 1

Condition de la femme : cas pratique numéro 2

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Balade au pays des probabilités

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CR : Alexandre Amrhein

 

Quel rapport existe-t-il entre la peur du noir, l’effondrement des marchés financiers et le vaccin anti-grippe A?

Tout.

A condition de comprendre les probabilités.

Quel monde bizarre que celui de l’incertain. Il laisse la plupart des gens dans l’incompréhension, faisant face aux événements de leur vie comme des joueurs lessivés au casino.

C’est que l’être humain ressent une insécurité primale face à ce qu’il ne connaît pas. Ce sentiment peut avoir une emprise si grande qu’il pousse nombre de personnes à prendre de mauvaises décisions de manière certaine plutôt que de passer un jour de plus dans l’incertitude.

Exemple : pour choisir sa capitale, au siècle dernier, le gouvernement australien hésitait entre les deux plus grandes villes du pays : Sydney et Melbourne. Chacune présentait des avantages notables (position géographique, héritage, culture, population,…), mais il était difficile de savoir laquelle ferait la meilleure capitale. Pour couper court aux discussions, le gouvernement a finalement fait le choix suivant : ça ne sera ni l’une, ni l’autre, mais une ville artificielle construite de toute pièce à mi-chemin entre les deux : Canberra.  On y trouve les bâtiments officiels et pas grand chose d’autre. Canberra ne sert à rien. Personne n’y va et, une fois sur place, personne n’y reste. Mais le gouvernement a préféré faire un mauvais choix à 100% plutôt que de vivre avec une chance sur deux d’avoir pris la bonne décision. Édifiant.

L’homme gère très mal son d’ignorance, si grande soit-elle.

Il existe une frontière mobile mais distincte entre ce que l’on sait et tout ce qui sort du petit cercle de notre connaissance, et nous avons beaucoup de mal à l’identifier.

Plus grave encore, devant l’immense disproportion de ce que l’on ignore, nous faisons trop souvent l’erreur de croire que seul ce que l’on sait peut toucher nos vies.

C’est d’une triste arrogance de penser que parce que l’on ignore une chose, elle n’existe déjà presque plus. Pourtant, l’être humain est comme ça.

Nos capacités physiques et psychologiques, par la prépondérance des sentiments et notre difficulté à en faire totale abstraction, nous rendent inaptes à raisonner à propos de choses incertaines. Plusieurs raisons expliquent cela :

– Le fait que la recherche de vérité soit en fait une recherche de confirmation, dans laquelle l’être humain cherche des informations qui lui semblent d’autant plus pertinentes qu’elles viennent soutenir une intuition qu’il a déjà. Symétriquement, toute information allant contre une idée préconçue semble improbable, presque erronée. L’importance de notre foi en notre propre jugement (qui varie proportionnellement à notre égo) nous fait occulter la réalité des choses.

– On a beaucoup de mal à comprendre la distance qui existe entre un phénomène d’une part et notre perception de ce phénomène d’autre part. Les deux sont très différents et reprennent, d’une certaine façon, le même biais qui existe entre notre expérience et notre mémoire.

– Les résultats élémentaires dans le champ des mathématiques qui se rapportent à l’étude des probabilités sont souvent contre-intuitifs. Cela rend leur mise en pratique difficile dans la vie de tous les jours, d’autant plus qu’ils vont à l’encontre d’un certain nombre de « sagesses populaires » (remarquez cette jolie expression pour ne pas parler d’idées reçues).

– On sur-réagit aux événements qui nous touchent dès lors qu’ils ont des implications sur notre bonheur ou notre tristesse. Leur impact sur nos vies s’en trouve alors amplifié et la rationalité de nos choix amoindrie.

– Le biais rationnel : on se fait des illusions sur ce qui est rationnel et sur ce qui est de l’ordre de l’affect. L’idée de rationalité est mal comprise et son importance est exagérée. Ce n’est pas parce qu’un choix est rationnel qu’il est forcément bon, pourtant on voit des gens justifier toutes sortes de décisions à l’aide d’expressions toutes faites : « ça tombe sous le sens », « c’est logique », « il fallait rationaliser le processus », etc.

Il y a un tas d’autres raisons à cette difficulté à appréhender l’incertain, mais  celles citées ici sont parmi les plus importantes.

Donc quel rapport existe-t-il entre la peur du noir, l’effondrement des marchés financiers et le vaccin contre la grippe A ?

Ils sont tous les trois des mises en scènes de notre incapacité à gérer l’inconnu.

La peur du noir en est l’exemple le plus simple.

C’est l’heure du dodo pour Siam et, comme tous les soirs, la petite fille accomplit soigneusement son petit rituel. Elle fait sa toilette, se fait coiffer par sa maman, change son pyjama copieusement tâché lors de la dégustation acharnée et impatiente de riz au lait avant de venir se blottir au fond de son lit, la tête posée sur son coussin préféré, chuchotant entre ses petites mains des mots de prière. Vient alors le moment d’éteindre la lumière. Siam a beau vivre ce moment tous les soirs, il représente toujours une épreuve pour elle. Pourtant, elle connaît chaque recoin de la chambre qu’elle partage avec ses frères et sœurs, les morceaux de papier peint déchirés, les formes que dessinent les petites fissures du plafond, la ligne continue que projettent sur le mur d’en face les ombres des meubles et des bibelots à la lumière de la lune. Malgré ça, la simple idée que l’obscurité crée, de fait, une zone d’inconnu, laisse en Siam une crainte inexplicable. Dans cette espace qu’elle ne voit pas, l’esprit de la petite enfant lui suggère toutes sortes de choses, des plus simples au plus effrayantes, mais comme chaque soir Siam les surmonte pour rejoindre le joli pays des rêves.

Comme Siam, nous sommes tous si fragiles face à nos peurs, sans pour autant avoir le courage de les dépasser.

Ces peurs peuvent devenir des obsessions quand elles s’installent dans le temps, modifiant nos comportements jusqu’à ce que nous ne soyons plus que la somme de nos craintes. En France par exemple, on compte de plus en plus de cas de personnes terrorisées par la perception qu’elles ont de leur environnement. La télévision participe à la construction de ces peurs, diffusant des images de guérilla urbaine qui pourraient avoir lieu au coin de la rue. L’Autre dans la rue est un danger potentiel. L’Autre sur le pallier est un total inconnu, de plus en plus inquiétant à mesure que la distance sociale se creuse entre nous.

On se prend à imaginer des choses, on se monte ses propres théories qu’on valide soi-même à l’aide de preuves qu’on a pris le soin de choisir. Plus on avance dans ce chemin, plus on est sûr d’avoir raison, presque seul contre tous dans une paranoïa en construction.

D’autres fois ces peurs sont comme une cause nationale, très concentrée dans le temps et touchant des millions de personnes. La campagne nationale de vaccination contre la grippe A constitue un exemple édifiant à ce sujet. Si on repasse dans le détail la manière dont la campagne s’est déroulée, on voit qu’elle s’est déroulée en deux phases :

Phase 1 : « la grippe A est dangereuse, potentiellement mortelle. C’est la pandémie que tout le monde redoute mais le vaccin permet de s’en prémunir. Il FAUT se vacciner. »

Durant cette phase, les pouvoirs publics font un choix entre d’une part une grippe pandémique dont les dommages potentiels sont difficiles à évaluer et, d’autre part, la vaccination qui, bien que coûteuse et difficile à mettre en place, représente une mesure applicable en masse et un moindre mal. Il faut bien sûr prendre en compte dans l’analyse les relations douteuses entre l’industrie pharmaceutique et le pouvoir mais surtout les conséquences de non-action de la part du gouvernement, beaucoup plus importantes pour comprendre la décision de lancer une campagne de vaccination en masse. En effet, les quatre choix, d’un point de vue de l’État, peuvent se présenter comme suit :

Lancer une campagne de masse

A.A. Si l’épidémie est généralisée, la population est globalement protégée et le gouvernement peut en tirer les bénéfices, mettant en avant son action préventive et sa gestion des risques.

A.B. L’épidémie ne se propage pas et on a lancé une campagne de vaccination qui n’a pas servi. Le gouvernement à tout de même mis en place une action préventive et peut limiter les dommages à son image en prétextant que c’est en grande partie grâce à une bonne gestion des risques que la crise sanitaire a été évitée.

Ne pas lancer une campagne de masse

B.A. La pandémie de grippe se développe et peu de gens sont vaccinés. Le pays est en pénurie de soins et de vaccins. La responsabilité de l’État est mise en cause pour les dizaines de milliers de victimes et le gouvernement doit en tirer les conséquences.

B.B. Pas de crise sanitaire et pas de campagne de vaccination. L’État se félicite d’avoir fait preuve de sang froid face à une panique généralisée. C’est à coup sûr l’expérience du gouvernement qui aura permis d’éviter, dans le même temps, un drame humain et un grave gaspillage des deniers publics.

Que remarque-t-on ?

D’abord que les scenarii AA et BB (crise+vaccination et pas crise+pas vaccination) sont des situations idéales pour le gouvernement. Dans les deux cas, il aura tout le loisir de vanter sa clairvoyance et sa qualité d’analyse.

Reste à comparer AB et BA (vaccination+pas de crise et pas de vaccination+crise). C’est précisément cette analyse de risques qu’a fait le gouvernement avec une conclusion simple : les deux choix ne sont pas les meilleurs, mais il y a beaucoup plus à perdre dans le scenario BA que dans le scenario AB. On pardonnera toujours à un gouvernement d’être dépensier ou trop précautionneux, mais jamais qu’il soit incapable de gérer une crise sanitaire.

Phase 2 : « la grippe A est juste une grippe comme les autres. Le vaccin peut avoir des effets secondaires très dangereux. Mieux vaut ne pas se faire vacciner. »

Le point décisif dans cette deuxième phase réside dans l’effort de normalisation de la grippe A opéré par un certain nombre de médias. En gros, elle est devenue « juste une version un peu musclée des grippes classiques. Elle cause certes de grosses difficultés respiratoires, mais pas de quoi déclencher un plan d’urgence nationale. » A contrario, tout un discours de l’incertitude a été développé autour du vaccin : l’ajout d’adjuvants, les effets secondaires rares mais sérieux, le manque de tests avant sa commercialisation, etc.

Dans cette seconde phase, c’est le citoyen qui est désormais confronté au choix suivant, formulé dans des termes que je reprends ici sans en discuter les biais :

– Accepter l’éventualité d’attraper la grippe A, avec pour conséquences très probables les mêmes symptômes qu’une grippe classique (en un peu plus dur)

– Se faire vacciner avec le risque, même très faible, de voir apparaître des effets secondaires assez inquiétants.

C’est dans cette configuration binaire que les Français ont très majoritairement opté pour le choix A, avec l’idée qu’il vaut mieux subir de manière probable un mal que l’on connaît (une grosse grippe) que de risquer, même sous une probabilité infime, d’être victime d’une maladie grave (effets secondaires du vaccin).

C’est précisément cette insécurité face à l’incertain qui a fait basculer l’opinion publique. Il est important de préciser que d’un point de vue clinique, les effets secondaires du vaccin contre la grippe A ne sont en rien plus inquiétants que des vaccins beaucoup plus classiques pris en masse. Pourtant, la construction du discours autour des effets secondaires ainsi que la découverte du simple mot « adjuvant » par le citoyen lambda (alors qu’il est largement utilisé en pharmacie) ont modifié progressivement la nature du choix sanitaire, tel qu’il était proposé aux Français.

Ce sont des pulsions très similaires qui expliquent, dans des registres totalement différents, la décision des autorités australiennes et celle des citoyens français qui ont fait le choix de ne pas se faire vacciner.

Il existe cependant un domaine où les probabilités sont au centre de presque tout : la finance de marché.

Hausse des prix, baisse des taux, paiement de dividendes, inflation, faillite des pays, variation du prix des matières premières, etc : il existe des probabilités pour presque tout ce qui touche, de près ou de loin, à la vie économique. Parmi toutes ces variables, les unes dépendent des autres, qui dépendent des premières lesquelles sont conditionnées à d’autres variables encore… le tout coexistant dans des systèmes quantitatifs d’une complexité inouïe.

Pourtant, aussi centrales que soient les probabilités au cœur de la finance, il existe pourtant un paradoxe plus saisissant encore : les hommes et les femmes qui font la finance (employés bancaires, régulateurs, statisticiens, etc.) sont eux-mêmes en grande difficulté lorsqu’il s’agit de prendre des décisions.

Comme tout le monde, l’incertitude leur pose problème.

Comme tout le monde, les décisions qui ont un impact sur leur vie (notamment professionnelle et pécuniaire) sont influencées par des émotions et des peurs qui peuvent (souvent) les induire en erreur.

Les risques sont sous évalués, les chances surévaluées, les modèles quantitatifs mal calibrés, leur pouvoir explicatif peu nuancé, laissant beaucoup de traders et d’investisseurs sur le carreau.

Rares sont ceux qui manient l’incertain sans en être dupes, comme ces perdants de casino, enivrés par le jeu, qui jusqu’à la dernière pièce croient encore avoir une chance de gagner.

On les ramasse le regard hagard, un mauvais matin, un air de zombie en travers du visage. Ils répètent invariablement la même rengaine, comme pour se consoler :

« J’y étais presque. J’y étais presque ? J’y étais. »

Presque.

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Sandra, Kitty et autres fables sur l’altruisme, l’amour et les bons sentiments (2/4)

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Après le premier article consacré à introduire la question de l’empathie et de la solitude dans les sociétés modernes, voici le deuxième volet de notre dossier.

Le 13 mars 1964, au petit matin, Kitty Genovese rentre chez elle après une longue soirée. Elle habite à Kew Gardens, dans le Queens, l’un des quartiers de New York. Alors qu’elle vient de garer sa Fiat rouge à quelques minutes de chez elle. Un homme se met à la poursuivre puis la rejoint, se saisit d’elle avant de la poignarder à plusieurs reprises.

Cet homme, c’est Winston Moseley, un père de famille apparemment sans histoires qui va, pendant les 35 minutes de calvaire qui vont suivre, l’attaquer à trois reprises, la violer et la tuer sauvagement. Le drame de Kitty Genovese, c’est que son meurtre va se dérouler sous les yeux de 38 témoins, observants la scène de leur fenêtre, sans que l’un d’entre eux ne décroche le téléphone pour appeler la police.

Sanglant fait divers, cette histoire va être racontée dans ces termes dans le New York Times le 27 mars sous la plume d’un journaliste nommé Gansberg, puis par des centaines, voire des milliers d’autres. Les circonstances de la mort de Kitty Genovese vont faire l’objet d’innombrables travaux de recherche académiques, de l’économie à la sociologie en passant par la psychologie des foules. Tout le monde veut comprendre pourquoi, selon le Times, « 38 citoyens respectables du Queens ont regardé un tueur poignarder et attaquer une femme ».

 

L’effet témoin

Comment des hommes et des femmes civilisés peuvent-ils atteindre un tel degré d’indifférence, au point d’observer la souffrance de Kitty Genovese sans rien faire pour l’aider ?

Latané et Darley, deux chercheurs, ont essayé de répondre à cette question en développant pour la première fois le concept d’effet témoin (bystander effect). Leurs premières recherches datent de 1968. En quoi consiste l’effet témoin ?

Très simple, il suffit d’une expérience pour le comprendre :

Lorsqu’on soumet des candidats à une situation ou une personne est en détresse, ils répondent dans 75% des cas à cet appel au secours, en alertant un membre de l’équipe de recherche. Ceci est valable quand les candidats testés croient être les seuls à avoir reçu le signal de détresse.

Ce chiffre tombe à 32% lorsqu’ils pensent être plusieurs à l’avoir reçu.

En gros, plus on est nombreux, plus le sentiment de responsabilité se diffuse, lorsqu’on est confrontés à une situation de détresse ou d’injustice. Tout le monde se dit que quelqu’un va bien finir par faire quelque chose, à un moment ou à un autre, mais personne ne bouge.

Ca vous rappelle quelque chose ?

Normal, ça arrive tous les jours sous nos yeux et chacun d’entre nous tient le premier rôle.

Revenons au meurtre de Kitty Genovese.

Kitty, ce n’était pas son vrai prénom. Elle s’appelait Catherine. Elle était lesbienne. Elle tenait un bar au centre ville de New York. Son assassin était machiniste, il était noir, il avait des pulsions fréquentes liées à la mort et aux agressions sexuelles, sans jamais vraiment s’être fait remarquer.

L’une de ces informations peut-elle expliquer la manière dont a été perçu son meurtre ?

L’homosexualité de la victime tuée dans des circonstances atroces par un homme noir aux penchants dominateurs aurait-elle pu renforcer la puissance narrative de cette histoire dans les années qui ont suivi, marquées par l’essor du féminisme et la libération des mœurs sexuelles ?

Kitty Genovese, dans sa capacité d’innocente victime, aurait-elle pu être une icône légitimant ce discours ?

Ce décalage entre le meurtre de Genovese et l’histoire, voire les mythes qui en ont résulté est intéressant à plus d’un égard, nous y reviendrons dans la troisième partie de ce dossier.

 

Les failles de l’enquête

Pour l’instant, concentrons nous sur les faits pour essayer de clarifier les choses :

Après la première attaque de Winston Moseley sur le trottoir côté rue, Kitty Genovese s’est effondrée en hurlant : « Ô mon Dieu ! Il m’a poignardée ! Aidez-moi !! ». A ce moment, l’un des voisins du bâtiment d’en face a ouvert la fenêtre pour hurler à Moseley « Laissez cette femme tranquille ». Winston Moseley s’éloigne, monte dans sa voiture, fait marche arrière pour faire mine de s’en aller et attend quelques minutes. Pendant ce temps, Kitty Genovese se relève tant bien que mal et se dirige péniblement vers l’entrée de son immeuble qui se trouve au bout d’une allée, côté cour. Cette dernière précision est importante, car elle signifie que les habitants de l’immeuble d’en face ne voient plus la victime. Ils n’assistent donc pas à la scène qui suit : celle où Moseley revient pour finir de la tuer au couteau avant de la violer. Puis de repartir le plus tranquillement du monde.

En rentrant chez lui, Moseley s’arrêtera même sur la route pour réveiller un conducteur qui s’est assoupi au volant en plein milieu de la nuit, comme si de rien était. C’est seulement quelques jours plus tard qu’il sera arrêté …pour cambriolage, par hasard, surpris en train de charger une télé dans sa voiture.

D’où sort le nombre 38, concernant les témoins ?

C’est le chef de la police new-yorkaise qui le fournit au Times qui prépare son article.

Le même officier qui déclare aussi, non sans aplomb :

« Si nous avions été appelés lors de la première attaque, cette femme serait encore en vie ».

Il y a quelques petits détails qui clochent dans cette version :

–       Il n’y avait pas 38 témoins oculaires de la scène. Certains ont entendu quelque chose, d’autres ont vu une partie de la scène. Il y a eu en tout et pour tout 6 témoins finalement cités au procès de Moseley. Les excuses invoquées par les témoins pour ne pas être intervenus n’en sont pas moins pathétiques et honteuses :

« On croyait que c’était une querelle d’amoureux »

« On n’arrivait pas à bien voir depuis notre fenêtre… »

« Je n’avais pas envie de me mêler des affaires des autres »

« J’étais fatigué, je suis retourné au lit »

–       Il y a eu au moins un appel à la police. Il faut savoir qu’à l’époque, il n’y avait pas de numéro d’urgence (le 911 n’a été créé qu’après l’affaire Genovese), il fallait donc attendre que l’opérateur vous connecte…

–       L’essentiel de l’histoire de ce meurtre résulte d’une conversation de bistrot entre Murphy, le chef de la police et Rosenthal, le rédacteur en chef de Gansberg (qui venait tout juste d’être nommé journaliste). Dans le même temps, un autre journal sérieux avait décidé…de ne pas faire d’article sur le sujet, vu qu’il n’y avait pas assez d’éléments factuels pour corroborer les déclarations de la police.

–       La police n’a pas été capable de retrouver Moseley. C’est lui qui a librement avoué le meurtre alors qu’il avait été arrêté pour cambriolage.

Question : si vous étiez le chef de la police de New York qui doit, après un tel fiasco, expliquer ce qui s’est passé, quelle réponse choisiriez vous parmi les suivantes ?

a)    « C’est de notre faute. On a un peu esquivé les appels d’urgence. On en avait marre d’aller à Kew Gardens où il y a trop souvent des bagarres à la sortie du pub. D’ailleurs ce soir-là on était venus plus tôt pour une rixe un peu trop arrosée… »

b)    « C’est de la faute des voisins qui n’ont rien fait pour aider la victime. S’ils nous avaient appelés plus tôt, peut-être qu’elle serait encore en vie… »

Cornélien, comme choix, n’est-ce pas ?

La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas à se creuser la tête trop longtemps, puisque le commissaire Murphy a choisi la réponse b) dans sa conversation avec Rosenthal, écrivant ainsi les premières lignes de ce qui est devenu, au fil du temps, le « mythe Genovese ».

Est ce que ça exonère pour autant les voisins de leur responsabilité ?

Absolument pas.

Mais la vraie question est la suivante : aurions-nous fait différemment à leur place ?

Ces voisins constituent-ils une sorte de « sous humanité » qui serait loin de nos « valeurs », nous qui vivons au pays des droits de l’Homme ?

Hélas non, nous sommes quasiment interchangeables dans ce genre de comportement. C’est cette incapacité individuelle à faire preuve de responsabilité dès lors qu’on est dans un groupe qui explique en grande partie ce comportement.

Nous verrons dans la suite de cette série d’articles comment le groupe et l’individu interagissent dans nos sociétés modernes. Nous répondrons également aux questions suivantes :

Pourquoi est-ce que les Français préfèrent aider un Haïtien qu’un Pakistanais en détresse ?

Ça veut dire quoi « je t’aime » dans la bouche d’un individu rationnel (i.e. un homo économicus) ?

Pourquoi se soucie-t-on plus des gens qui prient dans la rue que de ceux qui meurent dans la rue ?

 

A suivre…

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Sandra, Kitty et autres fables sur l’altruisme, l’amour et les bons sentiments (1/4)

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Un peu paumée.  Sandra était entre deux. Ni trop, ni pas assez. Tiraillée entre deux vies, entre deux mondes, sans trop savoir vers qui se tourner. L’information, elle pourrait t’en parler, elle la guette avant même qu’elle ne se produise. Obsédée du temps réel, sous perfusion d’internet haut débit. Au début, on se dit « c’est rien, on a tous des hauts et des bas », mais débats débiles et prises de tête l’on tirée par le bas.

A force de tourner en rond, les discussions virent à l’obsession, les yeux dans le miroir, on finit par se convaincre qu’on a raison. Elle, comme une bougie parmi tant d’autres, voit se consumer sa vie sans trop savoir comment ranimer cette petite flamme. Femme, éteinte, renfermée, à la recherche d’une étreinte, de quelqu’un qui viendrait combler ce vide qui éreinte son cœur sans fond, sans fin, chaque jour après le précédent, c’est triste comme un dernier espoir décédant…

Un mur de mensonges bordé par une rivière de silence abrite des peurs et des ombres qui remontent à l’enfance. Dehors, rien n’y paraît, ou presque, comme l’une de ces affiches figuratives où seuls les yeux disent la vérité. A trop cacher son cœur, même ceux qui l’aiment ne savent plus trouver les mots pour lui parler. Condamnée à être seule.

Seule, même au milieu de la foule, dans un monde qui ne la comprend pas. Un monde qui n’est pas vraiment prêt à écouter ce qu’elle a à dire. Un monde qui attend de la juger avant même qu’elle n’ait dit un mot. Un monde plastique où la tristesse n’a pas le droit d’être exprimée. Un monde où on doit sourire, mais quand on pleure à l’intérieur. Un monde où tes collègues te demandent « ça va ? » sans attendre grand-chose de ta réponse.

Le soir, les larmes fusent et rompent le calme de son appartement. Même étouffés par le silence d’un vêtement, ses sanglots sont assourdissants. Ils nous disent à tous à quel point notre humanité est une farce et à quel point nous sommes étrangers les uns aux autres. Comme Sandra, nous jouons tous un rôle dans notre vie publique. On enfile un costume, on essaie de sourire pour donner le change. On fait mine de s’intéresser aux sujets du moment pour suivre la conversation, tout en vivant une expérience totalement différente à l’intérieur.

Qu’est ce qui fait que l’on peut se distancier les uns des autres tout en prétendant être des hommes et des femmes qui ont, en parole au moins, le souci de faire le bien ?

Comment expliquer cette empathie à géométrie variable envers nos semblables ?

Quand on dit à quelqu’un « je t’aime », qu’est ce que ça veut dire exactement ?

Au-delà des bons sentiments que chacun veut bien exprimer, quelle est la réalité qui fait le rapport humain dans nos sociétés modernes ?

Cette série d’articles explorera de manière un peu plus approfondie ces questions en utilisant une approche pratique. Nous étudierons aussi un cas emblématique très discuté dans la littérature économique et psychologique : l’assassinat de Kitty Genovese à New York en 1964. 

 

A suivre…   

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