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5 choses que vous devez savoir sur l’affaire Kerviel

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Cr FoulExpress.com/Adel Zaidi

 

Le procès en appel du trader qui a “fait perdre 5 milliards d’euros à la Société Générale” a débuté cette semaine. C’est l’occasion de revenir sur 5 informations cruciales dans l’examen du dossier pour comprendre ce qui s’est passé dans les bâtiments de la banque d’investissement:

1)     Jérôme Kerviel a d’abord été employé au middle office de la Société Générale, où il a appris les techniques de contrôle et les procédures informatiques de passage d’ordre dans les systèmes comptables de la banque. Sa promotion au front office était l’une des exceptions dans une politique de recrutement très compétitive et très consanguine autour de quelques écoles et formations triées sur le volet (Polytechnique, Mines, Centrale, ENSAE, DEA de Nicole El Karoui et quelques autres). En contrepartie, la pression en termes de résultat qui reposait sur ses épaules était énorme.

2)     Jérôme Kerviel est accusé d’avoir dépassé ses limites de risques. Celles-ci sont théoriques et contrôlées quotidiennement par les équipes de Risk Management. Elles sont régulièrement franchies et font l’objet d’une « tolérance » proportionnelle à la connivence qui existe entre des collègues issus bien souvent… des mêmes réseaux scolaires. Par ailleurs, les responsables de la salle de marché ont tendance à fermer les yeux sur des brèches dans les limites de risque lorsqu’il s’agit de transactions gagnantes, avec une appréciation très relative des amplitudes de ces brèches.

3)     Jérôme Kerviel est accusé d’avoir maintenu le secret à propos de sa stratégie. A l’intérieur de la banque, ses transactions devaient au minimum être accessibles à son management (chargé de le superviser), son assistant trader (chargé de contrôler ses positions et de passer des ordres comptables), l’équipe de gestion du risque (chargée de veiller au respect des limites dans les prises de positions), ainsi que les services de contrôle de la Socgen (alertés par Eurex à plusieurs reprises suite à des transactions de taille importante).  De deux choses l’une : soit Kerviel a effectivement réussi à les tromper et dans ce cas ils sont tous incompétents et doivent être également lourdement sanctionnés, soit ils étaient au courant et laissaient faire pour des raisons diverses : il est difficile dans une banque pour un employé chargé du contrôle (Middle Office et Risk Management) de mettre en cause la responsabilité d’un trader. Les uns sont perçus comme un centre de coût (le contrôle), les autres comme un centre de profit (le trading), établissant ainsi au cœur de la banque une hiérarchie des légitimités qui pose un lourd conflit d’intérêt.

Par ailleurs, le responsable direct de Jerôme Kerviel s’appelle Eric Cordelle. Nommé responsable de l’équipe « Delta One » où opérait Kerviel sans avoir la moindre expérience en trading. Il occupait jusque-là des fonctions d’ingénieur financier à Socgen Tokyo. Il paraît difficile de contrôler un trader au-delà des positions théoriques qu’il prend si on ne connait rien de ce qui fait le métier de trader, au-delà des modèles mathématiques : la relation avec le marché, les courtiers, les astuces, etc.

4)     Jérôme Kerviel est accusé d’avoir dissimulé ses positions en passant des ordres fictifs dans les systèmes comptables de la Société Générale et en se servant des identifiants de ses collègues pour masquer ses traces. Malheureusement, cette pratique est répandue et largement utilisée, pas forcément par malveillance. Deux cas typiques : lorsqu’un trader s’absente en vacances et qu’un de ses collègues est chargé de « suivre » ses positions, il n’est pas rare qu’il passe des ordres en son nom, se servant de sa machine pour plus de facilité. Dans d’autre cas, pour des soucis d’efficacité, l’automatisation des process de passage d’ordres s’est faite en ayant recours à des fichiers Excel très sophistiqués. Ces derniers enregistrent des ordres dans le système comptable de manière automatisée pour « couvrir » des positions prises sur le marché. Les identifiants d’un trader sont souvent écrits « en dur » dans le code informatique de ces fichiers pour plus de facilité. Il arrive même que des transactions soient passées au nom de traders qui ne travaillent plus pour la banque…

5)     Jérôme Kerviel est le coupable symbolique des défaillances d’un système. Il est assurément coupable de manquements dans l’exercice de ses fonctions et de n’avoir pas tiré plus tôt la sonnette d’alarme, même s’il est très mal vu dans la banque de « cracher dans la soupe », mais la sévérité du verdict et le lynchage médiatique dont il a fait l’objet répondent à une autre exigence : celle de donner l’image d’un assainissement du milieu de la finance à travers l’identification de coupables. Kerviel en fait partie. Sur le principe, s’il fallait appliquer la même grille d’analyse à tous les traders en fonction quand il a été arrêté, les prisons françaises auraient de sérieux problèmes de capacité…

Il est en l’occurrence plus facile de mettre en cause un homme qu’un système, car quel juge voudrait prendre la responsabilité de mettre en accusation un système financier moribond à l’heure où les états européens voient leur souveraineté mise en danger sous l’œil scrutateur des agences de notation. Dans ce contexte, il semble important de montrer un front uni de l’état aux côtés du système bancaire.

La réponse est dans le verdict : serrer les rangs et condamner Kerviel.

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Comment réussir son examen de maths ?

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Cr Flickr/Quinn.Anya

Avant l’examen

La première chose à dire est que pour vraiment réussir un examen il faut avoir étudié. Ca parait trivial, mais beaucoup d’étudiants arrivent le jour d’examen avec l’idée ridiculement bête qu’ils peuvent « s’en sortir » sans avoir travaillé.

Le travail de préparation d’un examen ne doit pas viser la moyenne mais l’excellence. On ne passe pas un examen pour « avoir la moyenne » et se mesurer aux autres, mais pour valider l’acquisition et la maitrise approfondie d’un sujet.

Etudier, cela veut dire, dans l’idéal : lire la leçon avant le cours, écouter de manière attentive pendant le cours et poser des questions. Veiller à ce que la leçon soit parfaitement comprise à la fin du cours (et donc ne pas accepter de rentrer chez soi sans avoir intégré le contenu du cours). Faire tous les exercices (ceux que le professeur a demandé et ceux que le professeur n’a pas demandé).

Tout le temps

Pour bien réussir ses études et ses examens, il faut comprendre quelque chose de fondamental à propos du système scolaire : il est construit pour permettre à un groupe d’élèves d’atteindre une compréhension moyenne d’un sujet. Qu’est-ce que cela veut dire ?  Qu’il n’y a pas besoin de beaucoup d’efforts pour avoir la moyenne et que toute bonne note ne sera jamais qu’une performance relative par rapport au groupe. Beaucoup d’élève visent ainsi « juste la moyenne » au lieu de viser 20/20. C’est ainsi que le niveau de difficulté des cours et des barèmes de notation est fixé, de manière à faire en sorte que la majorité des élèves puissent avoir la moyenne.

Observons ce graphe :

Que dit-il ?

Il indique potentiellement deux choses :

1) Que la plupart des élèves se situent « autour de la moyenne ».

2) Que les examens sont construits de façon à ce que les élèves se situent autour de la moyenne.

En réalité, les deux sont vrais, car il existe un mécanisme de co-intégration entre la performance des élèves et les méthodes d’évaluation de cette même performance. Ainsi, à propos du BAC par exemple, on essaie de faire en sorte que les élèves aient la moyenne et, dans le même temps, on essaie de proposer des sujets qui vont leur permettre d’atteindre ce même objectif. Et on essaie de faire tout ça sans être schizophrènes.

On aurait pu imaginer un autre système d’évaluation qui, au lieu de ressembler à ça :

 

Aurait plutôt ressemblé à ça :

 

On aurait dans ce cas juste choisi de :

1) Mieux préparer les élèves et maintenir le niveau de l’examen,

Ou

2) Maintenir le même niveau de préparation des élèves et donner un examen plus facile.

Les mêmes remarques s’appliquent dans le cas inverse (distribution des notes beaucoup moins glorieuses suite à un examen difficile/abaissement du niveau de préparation…).

Qu’est-ce que cela  veut dire pour les élèves ?

Simplement qu’il leur suffit d’être dans le troupeau pour ne jamais avoir à trop s’inquiéter.

Faut-il s’en satisfaire ?

Non. Absolument pas.

Mais nous sentons bien que les dernières années ont vu, concernant le BAC, deux dynamiques s’opérer sans grande résistance :

– La baisse des moyens alloués à l’éducation donc la baisse du niveau de préparation des élèves, malgré les efforts dévoués de beaucoup de professeurs.

– L’abaissement du niveau des examens pour compenser cette baisse de niveau de préparation.

Ainsi, le niveau des élèves baisse en même temps que les barèmes d’évaluation, ce qui a le bon goût d’apporter au gouvernement son argument  de légitimation essentiel : « voyez, nous avons réussi à transformer et moderniser le système éducatif, tout en maintenant le niveau de qualité ».

Dans le même temps, nous avons vu exploser le recours aux formations privées pour venir compléter les insuffisances du système scolaire, ce qui revient ni plus ni moins à privatiser une partie significative de la performance scolaire, avec la gravissime conséquence de doper les chances des élèves dont les parents auront les moyens économiques de financer leur préparation aux études supérieures (et inversement pour les élèves ayant une capacité financière limitée).

Que faut-il faire ?

Viser l’excellence pour les élèves le plus tôt possible dans leur parcours scolaire et tisser des liens forts entre parents et enseignants pour bénéficier de leurs conseils et de leurs suivis.

Pendant l’examen

L’examen de mathématiques est en général conçu pour valider le travail fait en cours. Pour les classes de première et terminale, nous retrouvons  en général :

– un gros exercice (9 à 11 points) sur les études de fonctions,

– plusieurs exercices sur les autres thèmes (entre 3 et 6 points) : trigonométrie, probabilités, etc.

L’essentiel des «points faciles» se trouve dans les premières questions de l’exercice principal. L’enseignant/examinateur aura veillé à penser son sujet de manière à ce qu’un élève ayant « à peu près  suivi le cours » s’en sorte avec la moyenne.

Cela veut dire qu’il faut se concentrer en premier lieu à sécuriser l’ensemble de ces points dans la première partie de l’examen avant de se concentrer sur des questions plus complexes.

Je recommande ainsi la stratégie suivante si on souhaite maximiser sa note :

1) Lire le sujet dans son intégralité et cocher les questions dont on sait immédiatement la réponse ou la manière d’y aboutir.

2) Repérer les questions difficiles ou non-immédiates et commencer à réfléchir à de possibles scénarii de résolution.

3) Commencer l’examen en ayant une feuille pour chaque exercice. Calme, déterminé, conscient des points de difficulté et de sa capacité à les résoudre.

4) Dans les questions où l’on connait à peu près la réponse, veiller à ce que l’exécution de la démonstration et/ou le calcul se fasse sans la moindre erreur (trop de points sont perdus par des erreurs triviales de raisonnement ou de calcul, malgré une bonne idée de départ).

5) Si un schéma de résolution/démonstration va de l’assertion A à l’assertion Z et qu’il nous manque des chaînons, commencer par démontrer

A>B, B>C, …,  K>L

Puis

P>Q, Q>R,… , Y>Z

Il sera ensuite plus aisé de résoudre les étapes manquantes entre L et P.  Si on ne trouve vraiment pas, tenter de conclure naturellement par un « Puisque L, donc P » qui aura une petite chance d’être toléré dans le cheminement de votre démonstration.

6) Une fois les questions faciles terminées, passer aux problèmes plus complexes : S’il y a 4 questions difficiles auxquelles on n’a pas (à priori) de réponse, se concentrer sur l’une une minute, puis sur l’autre, puis sur l’autre… jusqu’à ce qu’une idée de solution apparaisse (pendant que notre conscient se concentre sur un problème, le subconscient lui travaille AUSSI sur les autres). On maximise ainsi l’utilisation du cerveau pour résoudre les problèmes.

7) Si on peine à démontrer une assertion, penser à une démonstration par l’absurde, en montrant par exemple que « le contraire est impossible ».

8) Soigner la présentation et éviter les ratures. Cela ne maximise pas les chances d’avoir bon mais plutôt celles d’avoir un sentiment favorable et le bénéfice du doute de la part de votre correcteur (utile pour le point 5)

9) Ne pas faire les calculs au brouillon, se contenter d’y noter les idées de raisonnement pour ne pas perdre un temps précieux. Compenser par une application particulière lors de l’exécution sur la copie.

10) Relire soigneusement sa copie, en procédant dans le même ordre que pendant l’examen, afin de « verrouiller » l’ensemble des points faciles avant de passer à la suite. Compléter les éléments de syntaxe de vos démonstrations si besoin. Vérifier les calculs. Encadrer les résultats. Ne jamais sortir d’un examen avant la fin sans être sûr d’avoir tout bon.

Par expérience, cette stratégie permet de gagner 3 à 6 points sur une copie d’examen, en fonction de la qualité initiale de travail de l’élève avant/pendant son examen.

Reste à se concentrer sur l’essentiel, celui qu’aucune astuce ne permet de compenser le jour de l’examen : étudier.

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Decorum : Dans les coulisses du cirque médiatique

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Crédits : raindog

 

Ce texte n’est pas un cri de rage. Il est une farce épique. Celle du cirque médiatique qui occupe nos écrans et nos esprits, des pages de journaux aux ondes radios, propageant une seconde après l’autre la nouvelle vérité : celle que les médias valident, comme instance légitimatrice d’un consensus qui se construit en temps réel : l’information.

Depuis la sortie de mon livre Foul Express et ma prise de position en tant que porte parole du Collectif Contre l’Islamophobie en France, ces dernières années m’ont donné l’occasion de côtoyer les médias d’assez près, sans pare-chocs ni maquillage.

Des clowns sans nez rouge

Petits fours et boissons, sur la table du salon d’attente des invités. Nous sommes à deux pas de l’Arc de Triomphe et dans quelques minutes, je commenterai à l’antenne de la BBC les résultats des élections présidentielles. Quelques secondes avant d’entrer dans le studio, on m’informe que le représentant du FN est là et on me demande si j’accepterais d’intervenir face à lui. En temps normal, je refuse systématiquement les changements de plan. Mais là, ça tombe bien : j’ai deux ou trois trucs à lui dire…

Pendant ce temps là, Christine Ockrent, assise en face de moi, commente hors écran la cravate et la chemise de Gilbert Collard, « l’infâme » avocat de l’audimat qui traîne ses guêtres autour de Marine le Pen : « Il aurait pu boutonner son col, quand même. C’est pas correct… ». Haute est la pensée journalistique, parfois. De son côté, Dominique Moïsi chipe un stylo aux couleurs de la BBC qu’il range dans sa veste. Les invités se suivent dans un exercice de matraquage des « éléments de langage » que leur ont préparés leurs équipes. Le ministre Pierre Lellouche ne tarde pas à arriver tandis que j’explique à l’antenne, les yeux dans les yeux, ma façon de penser au porte-parole du FN.

 

Dans l’arène

Avant chaque émission où j’interviens de manière contradictoire, je me suis fixé une règle : ne JAMAIS discuter avec mon adversaire avant d’être à l’antenne.

D’abord pour une raison stratégique : parler, c’est donner une information qui pourrait servir à l’autre. On se prive en outre d’un effet de surprise quant à la tonalité du débat. Le silence crée un malaise qui peut donner un avantage psychologique.

Mais surtout, l’échange cordial crée une connivence, une retenue qui modifie forcément la nature du débat. On a du mal à détruire les arguments d’une personne avec laquelle on a échangé des sympathies autour d’un café avant d’entrer dans le studio.

Par ailleurs, il y a une forme de malhonnêteté vis à vis du public : en effet, quand on fait un briefing préalable à l’émission, chacun sait à priori le contenu des interventions des uns et des autres et on sert, avec l’apparence du direct, un débat très policé, dans le champ de l’acceptable. Que reste-t-il de la confrontation des idées ?

Je suis par contre ouvert au dialogue après l’émission mais, allez savoir pourquoi, Françoise Laborde (sénatrice PRG qui a porté la loi anti nounou voilées) et Ludovic de Danne (FN) n’ont pas souhaité se lier d’une longue et fructueuse amitié avec moi…

J’ai souvent bénéficié de deux avantages significatifs : être encore relativement peu connu dans les médias et avoir la dégaine d’un « jeune de banlieue » (comprendre « arabe+baskets+sac à dos »), ce qui ne laisse pas trop présager de la teneur de mon discours avant que je n’ouvre la bouche. Ça me va très bien.

Un singe en haute voltige

S’exprimer dans les médias doit servir un objectif.

On doit choisir de le faire, et non subir l’agenda des médias qui sont friands de « bons clients » capables de faire illusion le temps d’une émission, voire de faire grimper l’audimat.

Dans les coulisses du spectacle: Comment fonctionne une rédaction ?

C’est simple : quels sont les sujets du jour ? Terrorisme ? Racisme ? Crise financière ? Trouvez-moi un expert ou une victime pour chacun de ces sujets. Et c’est ainsi que le téléphone sonne pour les demandes d’interviews.

Au bout du compte, on s’en fiche un peu de ce que vous avez à dire. On a du temps d’antenne à remplir entre deux pubs et il nous faut quelqu’un qui fasse l’affaire et n’explose pas à l’antenne. Exploser… au sens figuré, va sans dire (je précise, pour ces messieurs de la DCRI).

Il existe des journalistes d’investigation. Il en existe même qui sont intègres.

Il existe des gens qui sont prêts à sacrifier leur carrière pour dire la vérité et à endurer le dénigrement et la précarité pour cela.

Ils sont bien rares.

Le reste : des employés, des téléspectateurs et des consommateurs comme les autres. Opportunistes, ambitieux, d’un courage et d’une intégrité à géométries variables.

En général, les gens ont tellement envie de voir leur visage sur un écran que le job est facile. Il suffit de demander.

Le matin de l’assaut sur l’appartement de Mohamed Merah, les demandes d’interviews ont fusé. Je les ai refusées en bloc. Je n’avais ni quelque chose de particulier à en dire, ni toutes les infos, ni message à faire passer au nom du CCIF, donc aucune raison valable de m’exprimer à ce stade de l’affaire. Bien sûr, je donnais quand même certaines orientations pour les articles des quelques journalistes dont j’apprécie la qualité de travail, en leur fournissant des éclairages d’un point de vue statistique ou sur ce qui se dit à l’étranger, dans la mesure de mes capacités. Mais rien de plus.

N-ième coup de fil de la journée. Dialogue :

Journaliste d’Al Jazeera Doha : Bonjour, est ce que vous pouvez aller en studio pour 16h en direct sur Al Jazeera English ?

Moi : Non.

Journaliste d’Al Jazeera Doha : Pourquoi ?

Moi : Je n’ai pour l’instant strictement rien à dire sur le sujet.

Journaliste d’Al Jazeera Doha : Savez-vous que nous détenons le record d’audience sur cette plage horaire où nous sommes suivis par des dizaines de millions de personnes ?

Moi : Très bien, comme ça vous pourrez diffuser des spots publicitaires à la place de mon interview…

Fin de l’entretien.

Un autre jour, une correspondante d’une chaîne étrangère à Paris m’appelle après avoir insisté auprès de mon équipe pour obtenir un entretien. Après avoir passé 30 mn avec elle à faire preuve de la plus grande pédagogie face à ce qu’il convient d’appeler de la débilité (j’ai vérifié le sens clinique du terme au préalable), elle conclut l’entretien en me demandant si je pouvais lui envoyer un résumé de notre conversation. Et pourquoi pas faire son job et toucher son salaire à sa place…

Plus récemment, interview pour le Washington Times. En raccrochant, mon épouse me dit « Mais pourquoi tu lui as dit que cette phrase était en « OFF » ? C’était la plus importante de ton message… ». Bah, justement pour être sûr qu’elle la mette dans son papier.

On rencontre toutes sortes de choses dans le monde des médias :

Il y a l’amie qui veut être sympa et qui donne ton numéro à la terre entière quel que soit le sujet, qu’il soit de près ou de loin lié à tes compétences,

Il y a le journaliste russe qui ne comprend pas en quoi l’islamophobie est un problème (forcément, dans un contexte où il est toléré de faire du hachis de civils en Tchétchénie, on a du mal…),

Il y a le journaliste algérien qui veut entreprendre un débat sémantique sur le premier mot de ta phrase d’introduction et te sert un monologue sur sa façon de voir les choses,

Il y a tous ceux qui copient dans les grandes largeurs les analyses de Foulexpress.com sans jamais les citer,

Il y a les journalistes américains qui ne comprennent rien aux phénomènes sociologiques que tu décris mais qui trouvent que tout est « fantastic amazing !!! » tant que ça fait de l’audience,

Il y a le journaliste bulgare qui a lu dans le moindre détail l’ensemble de tes déclarations et qui demande une source pour chaque mot que tu prononces,

Il y a le journaliste connu qui croit que tu rêves de lui donner une interview et qui t’envoie un mail comme si l’affaire était déjà pliée (genre « quand est ce qu’on peut se voir ? J’ai 5 mn pour vous… »),

Il y a celui qui vient avec une idée du reportage déjà toute prête, et qui te souffle le texte au travers de ses questions : « Ne pensez vous pas que les minorités issues de la diversité en France sont de plus en plus dans une situation de victimisation, de par leur souffrance sociale et leur héritage, n’est ce pas ? Si, quand même… »,

Il y a celui qui devrait se réorienter dans les scénarios de science fiction et qui transforme complètement ton propos une fois qu’il le diffuse,

Il y a les invités qui ne veulent pas débattre avec toi parce que tu es trop « controversé » (comprendre « pas d’accord »), il y a les petits arrangements qu’on te propose (« ce serait bien si tu disais que… »), les mecs qui te cirent les pompes en te présentant dans une conférence et te taillent un costume de poignards en ton absence, etc.

Bref, toutes sortes de choses.

Equilibriste sur le fil

J’en tire quelques enseignements :

1)     Bien garder la tête froide : ne pas croire que parce qu’on passe dans une conférence, à la télé, dans les journaux, à la radio, il faille en tirer la moindre fierté. Il faut quand même récurer la cuvette des toilettes en rentrant à la maison et faire face à la réalité le lendemain matin. Les médias et le showbiz sont un cirque : quand on t’y invite, rappelle toi que tu es probablement l’attraction du spectacle. Renouveler ses intentions et ne jamais juger son mérite à l’approbation des autres. Etre lucide sur ce dont on est capable et surtout sur ses limites.

2)     Avoir une raison de s’exprimer publiquement : parler sans objectif, c’est plus proche de la thérapie psychiatrique que de l’expression utile. J’ai appris ma leçon de médias en regardant des célébrités s’épancher sur leur vie dans une espèce de spleen, allongés sur des divans, débitant des vacuités, tenant des propos aussi vides que leur cerveau. Il faut avoir une bonne raison de parler à un grand nombre de personnes : dans mon cas, c’est la volonté de déclencher une prise de conscience sur la situation de l’islamophobie en France (via le CCIF) et de redonner de l’espoir à ceux qui m’écoutent, en les convaincant que dans le domaine de l’économie comme dans celui de l’éducation ou de l’environnement, un autre monde, plus juste, est possible (via FoulExpress). Si on n’a pas un objectif clair et utile quand on ouvre la bouche, mieux vaut se taire, faute de quoi on risque de causer du tort, à soi-même et aux autres.

3)     Etre prêt : la parole publique ne s’improvise pas. Il y a un art de la transmission du message ; un art pour toucher les cœurs, pour convaincre, pour expliquer. On peut avoir des facilités d’élocution, mais ça ne dispense en rien de s’exercer pour s’améliorer et parer aux erreurs classiques que l’on fait quand on est mal préparé : une volonté d’être à tout prix exhaustif, une incapacité à voir le dialogue autrement que dans un antagonisme, une trop grande émotivité, un manque de répartie et d’arguments, etc. Tout cela s’apprend et se travaille. En communication, la forme d’un message est malheureusement plus marquante que le fond.

4)     Savoir choisir : être capable de dire non à une interview, une conférence, une invitation qui ne correspond pas à l’un des objectifs que l’on s’est fixés (voir point 2) ou qui peut porter préjudice aux idées que l’on défend. Il faut aussi être capable de choisir les messages que l’on diffuse et ne pas se disperser. En général, à chaque série d’interviews et en fonction du contexte, je me fixe 3 informations à faire passer. Je les présente ou les aborde de manière différente en fonction du média et du sujet de l’interview, mais je reviens systématiquement à mes 3 messages, qui doivent servir l’objectif fixé. Tout le reste, c’est de la conversation.

5)     Se remettre en question : toujours se demander à quoi ça a servi de parler et quel en a été l’impact, de la manière la plus dure et la plus exigeante possible. J’ai donné plus d’une centaine d’interviews ces derniers mois : Combien en avez vous vues/lues/entendues ? Combien ont été utiles ? Aviez-vous besoin d’être convaincu(e)s qu’il y a de la violence et du racisme en France ou aviez-vous juste besoin de vous rassurer ? L’immense majorité d’entre elles ont été pour des médias étrangers, qui donnent beaucoup plus d’importance au débat contradictoire dès lors qu’il ne remet pas en cause la politique intérieur de leur pays. Ainsi, le quotidien Tokyo Shimbun traite de manière très ouverte le sujet de l’islamophobie en France, mais beaucoup plus difficilement du racisme anti-Coréens au Japon…  Dans ce jeu médiatique là, qui suis-je, moi, Marwan Muhammad, pour donner des leçons ? Personne. Et c’est bien de le rappeler. Si je suis assis dans le fauteuil de l’invité, c’est parce que beaucoup trop de personnes bien plus méritantes que moi l’ont refusé, ou n’y ont simplement pas étés conviées. J’essaie de m’en montrer digne pour ne jamais faire honte à tous ces gens qui placent, injustement à mon avis, des espoirs en moi, mais cela ne doit jamais devenir une vérité durable.


Fin du spectacle

Que reste-t-il des médias une fois la télé réduite au silence ? Que reste-t-il de ceux qu’on y voit une fois les projecteurs éteints ? Pas grand-chose, car la réalité se nourrit d’expériences humaines plus que d’images et de phrases répétées. La vie ne se joue pas dans le cirque médiatique dont nous sommes de dociles spectateurs. La vérité est plus grande, plus complexe et plus riche qu’une vidéo sur youtube ou qu’une coupure de presse. A force de regarder des clashs et de vivre des combats d’idées par procuration, on finirait presque par l’oublier…

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L’argent fait-il le bonheur ?

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CR : misspixels/Flickr

 

8h45. C’est morning meeting.

Jeff 180 kE+Bonus, responsable du trading, arrive dans la salle, l’air faussement détendu. Il porte sa chemise bleue couleur serpillère. Ça veut dire qu’on peut être n’importe quel jour de la semaine, Jeff est si acquis à la cause de la Banque que le reste lui paraît bien secondaire. Le jour où sa fille unique est née à 6h22, il envoyait à 10h34 un e-mail avec la photo de la pauvre enfant, portant un t-shirt aux couleurs de la Banque, arraché à l’un des oursons qu’offre aux clients l’équipe du marketing. Titre du mail :

« One more in the team !!! »

Le morning meeting, c’est le moment de se faire remarquer, soit par son PNL (littéralement P&L =Profit and loss, le solde de ce qu’on a fait gagner ou perdre à la banque), soit par une analyse intéressante (c’est-à-dire toute remarque ayant un impact potentiellement positif sur le PNL).

Pour l’instant, Jeff 180 kE+Bonus ne sait pas encore que Jeremy 6 kE en stage-esclavage va démissionner dans moins de deux heures, ni que Jeremy a copié dans son intégralité le code source de l’automate de trading sur lequel Jeff l’a fait travailler pendant 5 mois, week-ends et jours fériés compris, en espérant en tirer les bénéfices :

« Continue comme ça Jeremy, on y est presque !!! Il faut qu’on prenne plus de vega à la hausse, on veut du spiel là-dessus. Faut que ça paye… J’te laisse terminer le bout de code qui reste, ce serait bien qu’il soit prêt pour lundi, comme ça on pourra le présenter au comité risque. »

Apparemment Jeff ignore également que Jeremy, jeune fouine ayant été à bonne école, n’a pas oublié de truffer d’erreurs le code qu’il laisse sur les serveurs de la banque.

Il est comme ça Jeff : plutôt sûr de son intelligence et douteux que la ruse puisse être exercée à son encontre par ceux-là mêmes sur lesquels il croit régner.

Pourtant il y a un tas de trucs que Jeff ignore, à commencer par le fait que son second, Guillaume 110 kE+Bonus, rêve de sa place et a entrepris depuis 4 mois 2 semaines et 3 jours de le descendre auprès de son n+1, Benoît 220 kE+Bonus, responsable de la Banque à Tokyo qui lui-même n’aime pas beaucoup Jeff, pour un tas de raisons légitimes,  à commencer par la suffisance dont Jeff s’autorise à faire preuve du simple fait qu’il soit de la petite caste intitulée X-Ensae (lire « polytechnique puis école nationale de la statistique ») alors que Benoît, non. Jeff ignore aussi que l’importance marginale d’un diplôme passée la 7e année d’exercice est proche de zéro, mais quand même ça fait du bien de le dire aussi souvent que possible.

Jeff ne sait pas non plus que Fanny O kE+La-moitié-en-cas-de-divorce se demande chaque jour depuis plus de 9 mois ce qu’elle fiche avec lui et surtout comment elle a pu en arriver là. Quand l’amour n’est même plus un souvenir, c’est difficile d’encore trouver des raisons à l’autre. Chaque conversation est un échange de statut. Chaque voyage est un faire-valoir, une case de plus cochée sur la liste des « pays à faire » que Jeff actualise à chaque retour de vacances de l’un de ses n-1.

Parmi eux, Nassim 30 kE vient d’arriver en salle de réunion pour le morning meeting. Cela fait six mois qu’il essaie de faire bonne impression, ne compte pas ses heures, se force à rire à toutes les blagues de tout le monde alors qu’il serait le premier à dégommer toutes ces vannes pourries s’il était dans son quartier. Pour un peu d’argent et de reconnaissance, on est prêt à faire toutes sortes de choses.

TOUTES
sortes
de
choses.

Est-ce cela le bonheur ?

On ne sait pas, mais on fait juste comme les autres, sans se poser trop de questions.

Mieux vaut pas d’ailleurs, on risquerait d’arriver à l’un de ces croisements qui nous font changer complètement de vie. Pas très compatible avec la quête vouée à l’échec de l’assentiment de celui qui, sous plusieurs angles, a tout l’air d’être proche du zéro de l’humanité. Car Nassim devrait pourtant connaître une vérité que Jeff ignore : il existe une vie après la Banque.

On dit toutes sortes de choses à propos du bonheur.

C’est difficile de faire le tri entre le vrai et le vraisemblable : qu’est-ce qui est vraiment décisif dans le bonheur : L’argent ? L’amour ? La foi ? La météo ? La santé ?

Autant de thèmes auxquels Mme Soleil ET Hajj Mamba ont consacré l’essentiel d’une carrière qui, à tout point de vue, est non moins honorable que celle de Jeff. Ces trois aimables personnages ont en commun l’exploitation de la misère du monde.

Ça et une certaine (in)aptitude à l’étude des probabilités.

Le bonheur est une chose très complexe dont la beauté de l’alchimie tient au fait que sa formule est différente pour chacun(e) d’entre nous.

Commençons par enfoncer quelques portes ouvertes.

Est-ce que l’argent fait le bonheur ?

A en croire la vision dépeinte dans les films et les clips télévisés, on serait vite tentés de penser que oui. Le bonheur serait une fonction continue et croissante à une seule variable, exprimée en dollars. Pourtant dans la vraie vie, chanteurs et acteurs passent invariablement de la rubrique people à la rubrique divorces, parfois dans les pages faits-divers pour toujours finir dans la rubrique nécrologie. Il y a des vérités auxquelles même l’argent ne peut nous soustraire. La mort en fait partie.  C’est ainsi que le bonheur télévisé a besoin d’être scénarisé, mis en scène puis retouché. Ça se joue, le bonheur. Littéralement.

Pour filmer une scène de bonheur, il faut un peu de fond de teint, des bonnes vannes, un panneau « Applause » et quelques acteurs grassement payés (dit comme ça, effectivement, l’argent fait le bonheur).

Pour se persuader que l’argent n’est pas une condition suffisante au bonheur, il suffit de faire la liste de toutes les choses matérielles dont on rêve et de voir ceux qui en disposent déjà, sans pour autant être rassasiés, car c’est l’un des tristes traits de l’être humain que d’avoir beaucoup de mal à se satisfaire de son sort.

Petite anecdote bien utile pour comprendre :

Forbes tient chaque année un classement très convoité des personnes les plus riches du monde. Rupert Murdoch, le magnat de la presse, figure souvent dans le peloton de tête du classement. Interrogé il y a quelques années sur sa richesse, son interlocuteur lui demandait pourquoi ne pas donner un milliard de sa fortune. L’édifiante réponse de Murdoch fut en substance :

« Malheureusement, si je donne un milliard de ma fortune, je risque de perdre quelques places dans le classement Forbes. Pour éviter cela, j’ai pensé à une solution : il faudrait convaincre les dix premiers du classement de donner tous un milliard. De cette façon, le classement resterait le même… »

A coup sûr, les 800 millions d’être humains qui vivent avec moins d’un dollar par jour partagent le souci de M. Murdoch.

Donc l’argent ne fait pas le bonheur. Pourtant, on sent bien qu’il joue un rôle particulier comme moyen de son accomplissement, par exemple dans la réalisation de projets qui, au delà de la planification et de l’énergie, requièrent une part purement financière.

Pour quantifier la place de l’argent, il faut introduire l’idée d’utilité.

Pour la définir, on peut grossièrement dire qu’elle est une mesure de la contribution d’un dollar ou d’un euro supplémentaire au bonheur et à l’épanouissement (matériel) d’un individu.

Cette utilité est variable en fonction de la richesse. C’est une fonction concave.

Que signifie « concave » ?

Ca veut dire qu’elle ressemble à ça :

On peut interpréter ce graphe de la façon suivante :

Quand on n’a rien, 1 dollar ça change beaucoup de choses.

Quand on a 1 million de dollar, avoir un dollar de plus, ça fait toujours plaisir mais ça ne change pas grand-chose.

Cette utilité marginale décroissante en fonction de la richesse totale est précisément ce qui démontre que plus on est riche, moins l’argent supplémentaire ne nous apporte de bonheur.

Autrement dit, l’argent ne fait pas le bonheur, mais son manque fait la misère.

Il existe donc un niveau de richesse, disons suffisant pour couvrir les besoins d’une vie décente, au dessus duquel l’argent n’est pas si important.

Une autre idée fausse à combattre à propos du bonheur est celle selon laquelle l’argent dépensé en biens de consommation durable serait plus utile sur le long terme qu’une semaine de vacances ou qu’un dîner au restaurant en famille.

« Mieux vaut acheter une berline que de partir en long voyage. Un voyage c’est fini en quelques semaines, une voiture ça reste. »

Cette phrase est fausse. Quelle qu’elle soit, une voiture s’use et se désintègre. Pas les souvenirs d’un voyage incroyable, ni les rencontres, ni les paysages, les repas et les moments de bonheur passés ensemble d’une ville à l’autre.

La fois où le cadenas du vélo est resté bloqué à la gare de Kyoto une heure avant le train du retour, t’obligeant à faire le tour du quartier à la recherche d’outils de chantier. Tu t’es retrouvé à scier le cadenas jusqu’au dernier millimètre, pour finalement retrouver la clé à 2 minutes du départ…

Ce matin où ta femme t’avait prêté son manteau pour te réchauffer, assis au sommet d’une montagne, observant le soleil se lever sur l’Himalaya, colorant de rouge et d’orange les neiges éternelles.

Dans les fonds de la Mer Rouge sous une nuit étoilée, une nuée de plancton brillant comme des millions de lucioles. Des poissons reluisant à l’éclairage de la lune, presque immobiles t’observant dans un silence total…

Ça et des milliers d’autres souvenirs plus merveilleux encore.

A côté de ces moments, toutes ces choses qu’on possède sont bien ingrates : elle ne nous apportent que peu de bonheur en retour et pas mal de soucis, tandis qu’un moment partagé n’est jamais perdu.

Enfin si, le moment est perdu à jamais, mais sa mémoire persiste.

C’est peut-être la chose la plus importante à retenir :

le bonheur réside surtout dans les histoires qu’on se raconte à son propos. Car en vérité, la mémoire des événements qui traversent notre vie est la seule chose qui en reste : chaque seconde vécue est déjà un souvenir sitôt écoulée. C’est ce qu’explique de manière magistrale Daniel Kahneman dans la vidéo qui suit :

Et vous, quel genre d’histoires vous racontez-vous à propos du bonheur ?

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Balade au pays des probabilités

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CR : Alexandre Amrhein

 

Quel rapport existe-t-il entre la peur du noir, l’effondrement des marchés financiers et le vaccin anti-grippe A?

Tout.

A condition de comprendre les probabilités.

Quel monde bizarre que celui de l’incertain. Il laisse la plupart des gens dans l’incompréhension, faisant face aux événements de leur vie comme des joueurs lessivés au casino.

C’est que l’être humain ressent une insécurité primale face à ce qu’il ne connaît pas. Ce sentiment peut avoir une emprise si grande qu’il pousse nombre de personnes à prendre de mauvaises décisions de manière certaine plutôt que de passer un jour de plus dans l’incertitude.

Exemple : pour choisir sa capitale, au siècle dernier, le gouvernement australien hésitait entre les deux plus grandes villes du pays : Sydney et Melbourne. Chacune présentait des avantages notables (position géographique, héritage, culture, population,…), mais il était difficile de savoir laquelle ferait la meilleure capitale. Pour couper court aux discussions, le gouvernement a finalement fait le choix suivant : ça ne sera ni l’une, ni l’autre, mais une ville artificielle construite de toute pièce à mi-chemin entre les deux : Canberra.  On y trouve les bâtiments officiels et pas grand chose d’autre. Canberra ne sert à rien. Personne n’y va et, une fois sur place, personne n’y reste. Mais le gouvernement a préféré faire un mauvais choix à 100% plutôt que de vivre avec une chance sur deux d’avoir pris la bonne décision. Édifiant.

L’homme gère très mal son d’ignorance, si grande soit-elle.

Il existe une frontière mobile mais distincte entre ce que l’on sait et tout ce qui sort du petit cercle de notre connaissance, et nous avons beaucoup de mal à l’identifier.

Plus grave encore, devant l’immense disproportion de ce que l’on ignore, nous faisons trop souvent l’erreur de croire que seul ce que l’on sait peut toucher nos vies.

C’est d’une triste arrogance de penser que parce que l’on ignore une chose, elle n’existe déjà presque plus. Pourtant, l’être humain est comme ça.

Nos capacités physiques et psychologiques, par la prépondérance des sentiments et notre difficulté à en faire totale abstraction, nous rendent inaptes à raisonner à propos de choses incertaines. Plusieurs raisons expliquent cela :

– Le fait que la recherche de vérité soit en fait une recherche de confirmation, dans laquelle l’être humain cherche des informations qui lui semblent d’autant plus pertinentes qu’elles viennent soutenir une intuition qu’il a déjà. Symétriquement, toute information allant contre une idée préconçue semble improbable, presque erronée. L’importance de notre foi en notre propre jugement (qui varie proportionnellement à notre égo) nous fait occulter la réalité des choses.

– On a beaucoup de mal à comprendre la distance qui existe entre un phénomène d’une part et notre perception de ce phénomène d’autre part. Les deux sont très différents et reprennent, d’une certaine façon, le même biais qui existe entre notre expérience et notre mémoire.

– Les résultats élémentaires dans le champ des mathématiques qui se rapportent à l’étude des probabilités sont souvent contre-intuitifs. Cela rend leur mise en pratique difficile dans la vie de tous les jours, d’autant plus qu’ils vont à l’encontre d’un certain nombre de « sagesses populaires » (remarquez cette jolie expression pour ne pas parler d’idées reçues).

– On sur-réagit aux événements qui nous touchent dès lors qu’ils ont des implications sur notre bonheur ou notre tristesse. Leur impact sur nos vies s’en trouve alors amplifié et la rationalité de nos choix amoindrie.

– Le biais rationnel : on se fait des illusions sur ce qui est rationnel et sur ce qui est de l’ordre de l’affect. L’idée de rationalité est mal comprise et son importance est exagérée. Ce n’est pas parce qu’un choix est rationnel qu’il est forcément bon, pourtant on voit des gens justifier toutes sortes de décisions à l’aide d’expressions toutes faites : « ça tombe sous le sens », « c’est logique », « il fallait rationaliser le processus », etc.

Il y a un tas d’autres raisons à cette difficulté à appréhender l’incertain, mais  celles citées ici sont parmi les plus importantes.

Donc quel rapport existe-t-il entre la peur du noir, l’effondrement des marchés financiers et le vaccin contre la grippe A ?

Ils sont tous les trois des mises en scènes de notre incapacité à gérer l’inconnu.

La peur du noir en est l’exemple le plus simple.

C’est l’heure du dodo pour Siam et, comme tous les soirs, la petite fille accomplit soigneusement son petit rituel. Elle fait sa toilette, se fait coiffer par sa maman, change son pyjama copieusement tâché lors de la dégustation acharnée et impatiente de riz au lait avant de venir se blottir au fond de son lit, la tête posée sur son coussin préféré, chuchotant entre ses petites mains des mots de prière. Vient alors le moment d’éteindre la lumière. Siam a beau vivre ce moment tous les soirs, il représente toujours une épreuve pour elle. Pourtant, elle connaît chaque recoin de la chambre qu’elle partage avec ses frères et sœurs, les morceaux de papier peint déchirés, les formes que dessinent les petites fissures du plafond, la ligne continue que projettent sur le mur d’en face les ombres des meubles et des bibelots à la lumière de la lune. Malgré ça, la simple idée que l’obscurité crée, de fait, une zone d’inconnu, laisse en Siam une crainte inexplicable. Dans cette espace qu’elle ne voit pas, l’esprit de la petite enfant lui suggère toutes sortes de choses, des plus simples au plus effrayantes, mais comme chaque soir Siam les surmonte pour rejoindre le joli pays des rêves.

Comme Siam, nous sommes tous si fragiles face à nos peurs, sans pour autant avoir le courage de les dépasser.

Ces peurs peuvent devenir des obsessions quand elles s’installent dans le temps, modifiant nos comportements jusqu’à ce que nous ne soyons plus que la somme de nos craintes. En France par exemple, on compte de plus en plus de cas de personnes terrorisées par la perception qu’elles ont de leur environnement. La télévision participe à la construction de ces peurs, diffusant des images de guérilla urbaine qui pourraient avoir lieu au coin de la rue. L’Autre dans la rue est un danger potentiel. L’Autre sur le pallier est un total inconnu, de plus en plus inquiétant à mesure que la distance sociale se creuse entre nous.

On se prend à imaginer des choses, on se monte ses propres théories qu’on valide soi-même à l’aide de preuves qu’on a pris le soin de choisir. Plus on avance dans ce chemin, plus on est sûr d’avoir raison, presque seul contre tous dans une paranoïa en construction.

D’autres fois ces peurs sont comme une cause nationale, très concentrée dans le temps et touchant des millions de personnes. La campagne nationale de vaccination contre la grippe A constitue un exemple édifiant à ce sujet. Si on repasse dans le détail la manière dont la campagne s’est déroulée, on voit qu’elle s’est déroulée en deux phases :

Phase 1 : « la grippe A est dangereuse, potentiellement mortelle. C’est la pandémie que tout le monde redoute mais le vaccin permet de s’en prémunir. Il FAUT se vacciner. »

Durant cette phase, les pouvoirs publics font un choix entre d’une part une grippe pandémique dont les dommages potentiels sont difficiles à évaluer et, d’autre part, la vaccination qui, bien que coûteuse et difficile à mettre en place, représente une mesure applicable en masse et un moindre mal. Il faut bien sûr prendre en compte dans l’analyse les relations douteuses entre l’industrie pharmaceutique et le pouvoir mais surtout les conséquences de non-action de la part du gouvernement, beaucoup plus importantes pour comprendre la décision de lancer une campagne de vaccination en masse. En effet, les quatre choix, d’un point de vue de l’État, peuvent se présenter comme suit :

Lancer une campagne de masse

A.A. Si l’épidémie est généralisée, la population est globalement protégée et le gouvernement peut en tirer les bénéfices, mettant en avant son action préventive et sa gestion des risques.

A.B. L’épidémie ne se propage pas et on a lancé une campagne de vaccination qui n’a pas servi. Le gouvernement à tout de même mis en place une action préventive et peut limiter les dommages à son image en prétextant que c’est en grande partie grâce à une bonne gestion des risques que la crise sanitaire a été évitée.

Ne pas lancer une campagne de masse

B.A. La pandémie de grippe se développe et peu de gens sont vaccinés. Le pays est en pénurie de soins et de vaccins. La responsabilité de l’État est mise en cause pour les dizaines de milliers de victimes et le gouvernement doit en tirer les conséquences.

B.B. Pas de crise sanitaire et pas de campagne de vaccination. L’État se félicite d’avoir fait preuve de sang froid face à une panique généralisée. C’est à coup sûr l’expérience du gouvernement qui aura permis d’éviter, dans le même temps, un drame humain et un grave gaspillage des deniers publics.

Que remarque-t-on ?

D’abord que les scenarii AA et BB (crise+vaccination et pas crise+pas vaccination) sont des situations idéales pour le gouvernement. Dans les deux cas, il aura tout le loisir de vanter sa clairvoyance et sa qualité d’analyse.

Reste à comparer AB et BA (vaccination+pas de crise et pas de vaccination+crise). C’est précisément cette analyse de risques qu’a fait le gouvernement avec une conclusion simple : les deux choix ne sont pas les meilleurs, mais il y a beaucoup plus à perdre dans le scenario BA que dans le scenario AB. On pardonnera toujours à un gouvernement d’être dépensier ou trop précautionneux, mais jamais qu’il soit incapable de gérer une crise sanitaire.

Phase 2 : « la grippe A est juste une grippe comme les autres. Le vaccin peut avoir des effets secondaires très dangereux. Mieux vaut ne pas se faire vacciner. »

Le point décisif dans cette deuxième phase réside dans l’effort de normalisation de la grippe A opéré par un certain nombre de médias. En gros, elle est devenue « juste une version un peu musclée des grippes classiques. Elle cause certes de grosses difficultés respiratoires, mais pas de quoi déclencher un plan d’urgence nationale. » A contrario, tout un discours de l’incertitude a été développé autour du vaccin : l’ajout d’adjuvants, les effets secondaires rares mais sérieux, le manque de tests avant sa commercialisation, etc.

Dans cette seconde phase, c’est le citoyen qui est désormais confronté au choix suivant, formulé dans des termes que je reprends ici sans en discuter les biais :

– Accepter l’éventualité d’attraper la grippe A, avec pour conséquences très probables les mêmes symptômes qu’une grippe classique (en un peu plus dur)

– Se faire vacciner avec le risque, même très faible, de voir apparaître des effets secondaires assez inquiétants.

C’est dans cette configuration binaire que les Français ont très majoritairement opté pour le choix A, avec l’idée qu’il vaut mieux subir de manière probable un mal que l’on connaît (une grosse grippe) que de risquer, même sous une probabilité infime, d’être victime d’une maladie grave (effets secondaires du vaccin).

C’est précisément cette insécurité face à l’incertain qui a fait basculer l’opinion publique. Il est important de préciser que d’un point de vue clinique, les effets secondaires du vaccin contre la grippe A ne sont en rien plus inquiétants que des vaccins beaucoup plus classiques pris en masse. Pourtant, la construction du discours autour des effets secondaires ainsi que la découverte du simple mot « adjuvant » par le citoyen lambda (alors qu’il est largement utilisé en pharmacie) ont modifié progressivement la nature du choix sanitaire, tel qu’il était proposé aux Français.

Ce sont des pulsions très similaires qui expliquent, dans des registres totalement différents, la décision des autorités australiennes et celle des citoyens français qui ont fait le choix de ne pas se faire vacciner.

Il existe cependant un domaine où les probabilités sont au centre de presque tout : la finance de marché.

Hausse des prix, baisse des taux, paiement de dividendes, inflation, faillite des pays, variation du prix des matières premières, etc : il existe des probabilités pour presque tout ce qui touche, de près ou de loin, à la vie économique. Parmi toutes ces variables, les unes dépendent des autres, qui dépendent des premières lesquelles sont conditionnées à d’autres variables encore… le tout coexistant dans des systèmes quantitatifs d’une complexité inouïe.

Pourtant, aussi centrales que soient les probabilités au cœur de la finance, il existe pourtant un paradoxe plus saisissant encore : les hommes et les femmes qui font la finance (employés bancaires, régulateurs, statisticiens, etc.) sont eux-mêmes en grande difficulté lorsqu’il s’agit de prendre des décisions.

Comme tout le monde, l’incertitude leur pose problème.

Comme tout le monde, les décisions qui ont un impact sur leur vie (notamment professionnelle et pécuniaire) sont influencées par des émotions et des peurs qui peuvent (souvent) les induire en erreur.

Les risques sont sous évalués, les chances surévaluées, les modèles quantitatifs mal calibrés, leur pouvoir explicatif peu nuancé, laissant beaucoup de traders et d’investisseurs sur le carreau.

Rares sont ceux qui manient l’incertain sans en être dupes, comme ces perdants de casino, enivrés par le jeu, qui jusqu’à la dernière pièce croient encore avoir une chance de gagner.

On les ramasse le regard hagard, un mauvais matin, un air de zombie en travers du visage. Ils répètent invariablement la même rengaine, comme pour se consoler :

« J’y étais presque. J’y étais presque ? J’y étais. »

Presque.

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Sauve la nature, roule en Fiat 131

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CR : FurLined/Flickr

 

Cette semaine, j’ai piraté la rubrique publicitaire de Wahiba pour te présenter, cher lecteur, l’un de mes spots préférés. Tu cliques et tu découvres ce qu’il convient de qualifier de monstre de la route : l’unique Fiat 131 ainsi que son conducteur, le non moins unique Bob Keno. Savoure ce bruit d’un moteur sans pot catalytique, sans filtre anti-émissions de CO2, ces sièges sans airbags, ce châssis sans anti-patinage, sans ABS, sans correcteur d’assiette, sans rectificateur de trajectoire et sans détecteur de pluie.

Bref, la voiture essentielle.

Quatre pneus, un volant et un gros moteur, vestige d’une époque où l’automobile était perçue comme un outil de conquête de l’environnement, un instrument de la virilité.

C’est d’ailleurs pour cela que Bob est là. Tu noteras que Bob n’est pas un explorateur de la nuance. On veut montrer que la Fiat 131 est une voiture de bonhomme qui fait vroum vroum, crache de la fumée et éclabousse les piétons. Bob ne doute jamais, sauf à 1 minute 20 secondes, quand d’un geste pas surjoué du tout, il essuie dignement cette petite goutte de sueur que seul l’homme aux prises avec le risque connaît, quand il chancelle aux frontières de ses limites avant de calmer le jeu, d’un geste maîtrisé.

Si cette publicité est construite de cette façon, c’est que la voiture (et la monture de manière générale) a toujours été un marqueur socio-économique puissant, perçue comme un instrument de liberté qui permet, comme le cheval ou le chameau, de maîtriser la distance, d’explorer ce dont nos capacités physiques limitées nous privent. Avoir une voiture puissante, c’est aussi parfois une façon de vivre sa masculinité par procuration, comme si on pouvait construire une identité à partir de ce que l’on possède.

Rappelons aussi qu’au cours du siècle passé, la voiture est passée par des changements technologiques et sociaux de grande ampleur. Qui se rappelle aujourd’hui que les premières automobiles à essences étaient perçues comme une révolution écologique à la fin du 19ème siècle ? Elles venaient libérer les villes de l’insupportable présence des chevaux…et de leurs déjections. Les grandes villes étaient infestées de mouches et on construisait des immeubles toujours plus haut pour échapper (aussi) aux puanteurs des trottoirs. Il n’était pas envisageable de “se balader en ville” et il suffisait qu’un cheval meurt dans la rue pour que la circulation soit paralysée. Que fait-on pour déplacer un cheval sans grue, sans treuil, sans tracteur, sans mécanique ? Tu veux vraiment savoir la réponse? On le découpe ou on le laisse pourrir sur le bord de la rue.

C’est ainsi que la voiture est venue sauver les villes d’une pollution insoutenable. Une véritable révolution verte.

Quel chemin parcouru avant de retrouver Bob au volant de sa Fiat 131 virevoltant dans la brousse, comme un peu pressé d’arriver à l’heure pour regardez Dallas…

Mon humble avis?

Cette pub peut paraître drôle et anachronique dans sa forme mais elle n’a jamais été autant d’actualité dans son idée fondatrice : l’homme “moderne” construit son identité et sa masculinité par l’acquisition d’objets de puissance. La voiture en fait partie, au même titre que les armes, les téléphones, les montres, etc.

Aujourd’hui, les objets et les codes de communication sont différents mais les réflexes demeurent les mêmes. Reste à savoir, parmi les objets qui nous entourent, quels sont ceux que nous possédons et quels sont ceux qui nous possèdent.

CR : Basic Transporter/Flickr

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