Les 5 livres à lire pour penser juste

C’est l’une des questions les plus fréquemment posées, sur le site comme sur les réseaux sociaux:

 Sauf que les livres qui me plaisent le plus ne sont pas nécessairement les plus immédiatement bénéfiques, ni les plus accessibles. Je prends souvent le temps de lire des ouvrages que je ne choisirais pas spontanément, justement pour me forcer à réfléchir en dehors de mes sujets et thématiques de préférence.

Néanmoins, je pense sincèrement que dans cette ère de l’immédiateté, où le temps de lire est au mieux un luxe qu’on ne peut plus s’offrir, au pire un temps superflu qui nous éloigne des “vrais” contenus, nous portons la responsabilité de réhabiliter cette petite voix intérieure qui dialogue avec la pensée, les mots, les émotions l’imaginaire d’une autre personne, que l’on croise entre ses lignes.

Donc vous pourrez régulièrement retrouver sur mon site des chroniques de lecture où je partagerai avec vous mes lectures du moment, en espérant qu’elles vous apportent autant qu’à moi.

Mais pour cette première chronique, je vous ai préparé une sélection de livres, dont certains sont toujours près de moi, dans mon bureau, par ordre décroissant d’importance dans ma manière de penser, pour des raisons très différentes. Je vous les présente rapidement:

Anti Fragile, par Nassim Nicholas Taleb

 Nassim N. Taleb est mathématicien-philosophe (tout en critiquant les titres galvaudés de la reconnaissance sociale), a mené une longue carrière en finance de marché (sur laquelle il porte un regard critique), a un ancrage fort dans une culture du Moyen Orient et du Levant (tout en étant profondément chez lui à New York ou à Paris) et contemple une forme de classicisme (tout en étant à la pointe des sujets d’actualité, sous un angle analytique et quantitatif). Inutile de dire que son point de vue me parle.

Antifragile est l’un des ouvrages d’une série qu’il a regroupé sous le titre Incerto, soit le nom qu’il donne à son travail portant sur l’analyse des comportements, des décisions et des systèmes en environnement incertain. C’est cette axe de réflexion qu’il développe depuis Fooled by Randomness et Black Swan, en analysant ce que l’incertitude induit dans nos décisions et nos erreurs. Le ton est pédagogique, afuté, illustré par de nombreux exemples, si bien qu’aucun prérequis sérieux en mathématiques n’est nécessaire, à condition de suivre l’auteur dans son raisonnement et de prendre le temps d’en vérifier la pertinence, pour mieux en comprendre la portée.

On apprend ainsi que le contraire de “fragile” n’est pas “solide” (qui est ici considéré comme neutre au risque), mais “antifragile”. L’antifragilité, telle que définie par Taleb, est la qualité des systèmes qui bénéficient du risque et de l’incertitude. L’auteur est très (parfois trop?) sûr de lui, ce qui lui vaut nombre de critiques sur les réseaux sociaux notamment, mais à titre personnel, j’ai énormément bénéficié de ses travaux et sur toute la partie analytique et conceptuelle, je n’ai strictement rien à lui repprocher, donc je recommande cet ouvrage sans réserve et, pour ceux qui apprécient son style d’écriture, je vous conseille aussi Le Lit de Procustes, où Taleb compile ses réflexions et aphorismes dans un format très efficace.

 

Système 1, Système 2: Les Deux vitesses de la pensée, par Daniel Kahneman

 Daniel Kahneman est surtout connu pour son prix Nobel en économie, conjointement obtenu avec Amos Tvervrky, pour des recherches qui portaient sur les effets de cadrage, soit par exemple la manière dont les choix humains peuvent être influencés par la façon dont ils leurs sont présentés. Ainsi, on décèle déjà, ne serait-ce qu’à travers cet axe de recherche, que les deux scientifiques voient l’esprit humain comme faillible, à des facteurs extérieurs (ici le cadrage d’une expérience) comme à des facteurs internes, d’ordre psychique ou physiologique.

C’est précisément cette complexité et cette richesse de l’esprit humain qui, sous la plume de Kahneman, expliquent à la fois sa puissance et son acuité d’une part, mais également sa profonde fragilité de l’autre. De la même manière que l’oeil peut être induit en erreur par une illusion d’optique, les recherches de Kahneman et de ses collègues montrent que l’esprit est exposé à des biais cognitifs qui peuvent troubler son discernement, si celui-ci n’est pas entraîné à détecter les pièges (volontaires ou non) qu’il croise sur son chemin.

Deux systèmes coexistent dans notre cerveau sans virer à la schizophrénie, avec chacun ses caractéristiques et ses aptitudes propres, l’un est intuitif et d’une rapidité fulgurante, l’autre plus réflexif et capable d’une meilleure qualité d’analyse décisionnelle.

Ce livre est une somme de connaissances, retraçant tout le parcours scientifique de l’auteur, en offrant au lecteur tout un panorama des sciences cognitives, de la psychologie, de l’économie comportementale et des protocoles expérimentaux qui permettent de faire avancer sérieusement la science dans ces domaines, à l’heure où le développement personnel et la volonté répandue de “progresser intellectuellement” donnent naissance à un marché cognitif parfois peu régulé.

À lire en prenant son temps, en allant creuser les références des articles scientifiques citées dans l’ouvrage, pour réellement en tirer bénéfice.

 

Le Grand roman des maths, par Mickaël Launay

 L’une des meilleures entrées en matière pour renouer avec les mathématiques. C’est l’un des livres que je recommande quasi-systématiquement quand quelqu’un me dit qu’il est “allergique aux maths”, ce qui ne veut strictement rien dire au passage, puisque cette phrase décrit indistinctement (chez les interrogés) une difficulté à apprendre ses tables de multiplication, du mal à appréhender le raisonnement déductif, un prof qui note sévèrement la conjecture de Casio-Texas-Packard ou encore une dissonance cognitive brutale quand, au programme du lycée, on découvrit non sans émoi que le théorème “des gendarmes” et celui dit “du sandwich” étaient en fait le même. Depuis, même les mieux intégrés n’ont fait que dériver…

 C’était sans compter sur Mickaël Launay, qui à travers ses vidéos et ses écrits, s’est donné pour mission de vulgariser les mathématiques sans en perdre la complexité, la beauté et la richesse. C’est précisément ce qu’il fait dans ce livre, qui donne envie de prendre un cahier et de s’y (re)mettre, sans modération.

 

Bad Pharma, par Ben Goldacre

 C’est l’ouvrage qui à mon sens est le plus nécessaire dans l’actualité que nous traversons, sur fond de crise sanitaire dont la fin s’éloigne d’autant plus vite que les certitudes s’affichent sur nos écrans télévisés, à l’heure où la question sanitaire se pose en termes biaisés: “Pour le vaccin ou contre le pass sanitaire?” “Avec les sceptiques qui n’ont plus confiance dans les politiques ou du côté des laboratoires pharmaceutiques qui s’enrichissent sur la souffrance des gens?”

 

Et comme on ne peut pas apporter de bonnes réponses à des questions mal posées, je préfère me limiter à nous recommander collectivement un travail d’éducation populaire, sur les questions de santé publique, d’épidémiologie et de fonctionnement des laboratoires pharmaceutiques. Si nous pouvions sortir de cette crise (vivants et) en ayant compris les grandes lignes de notre système de santé et du rôle qu’y jouent les laboratoires, alors il est permis d’espérer que nous gèrerons ensemble mieux la prochaine crise que celle-ci. Et que des vies seront sauvées, soit tout le bien que je nous souhaite.

Dans ce livre disponible uniquement en anglais, Ben Goldacre fait deux choses: d’une part, il propose une enquête sérieuse sur le fonctionnement des laboratoires pharmaceutiques: leurs zones d’ombres, leurs appât du gain souvent au détriment de la santé publique, leurs connivences politiques et leur déconsidération structurelle pour ceux qui sont pourtant censés être au coeur de leurs préoccupations: les patients en attente de soins. D’autre part, il fait un grand travail de vulgarisation scientifique, sur les protocoles de test, les campagnes vaccinales, les politiques de santé, permettant au lecteur, sinon de maitriser les enjeux, du moins d’avoir la compréhension minimale pour mieux choisir son approche et comprendre que sur certains enjeux de santé publique, ses choix ne concernent pas que lui. À titre personnel, c’est ce qui m’a clairement fait pencher vers la vaccination.

 

C’est précisément dans cet équilibre que réside l’apport de l’auteur, entre un regard critique et lucide sur l’industrie du médicament, avec tous ses manquements, et une exigence de scientificité et de sérieux, qui doit nous amener à faire preuve de discernement.

 

Tout le monde ment…, de Seth Stephens-Davidowitz

 L’ouvrage le plus ludique de cette sélection, mais en même temps très utile et très révélateur. L’auteur s’est livré à un jeu simple mais efficace: analyser les données des recherches sur Google, en utilisant des marqueurs géographiques et liés aux internautes, de manière bien sûr totalement anonyme.

L’hypothèse de Stephens-Davidowitz est cohérente: nos recherches, nos contenus internets consultés de manière pesonnelle et sans enjeu, disent plus de nous que nos réponses à des questionnaires ou à des sondages.

On plonge ainsi avec l’auteur dans une divagation aussi risquée qu’informative dans les profondeurs d’internet et de nos propres impensés, avec une conclusion inéluctable:

Tout le monde ment… surtout à soi-même.

Bref, à lire pour mieux comprendre le décalage structurel entre ce que nous disons et ce que nous faisons et voir comment certains sujets (politiques, économiques, intimes ou culturels) peuvent parfois être éclairés sous l’angle statistique, en complément d’études qualitatives.

 

Sep 18, 2021

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