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Sandra, Kitty, Oussama et autres fables sur l’altruisme, l’amour et les bons sentiments (3/4)

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Dans les premier et second volets de ce dossier, nous avons pu découvrir quelques-uns des mécanismes de l’empathie en étudiant les circonstances du meurtre de Kitty Genovese, ainsi que les recherches qui en ont découlé.

 

L’un des aspects les plus intéressant de cette étude, c’est la manière dont l’histoire de ce meurtre, au sens narratif du terme, a influencé la manière dont on perçoit l’empathie dans les sociétés modernes. Pour être clair, on voit bien qu’il y a quelque chose de gravé en nous au moment où on prononce la phrase :

« Kitty Genovese a été assassinée sous les yeux de 38 voisins qui n’ont rien fait pour l’aider ».

Quoi qu’on dise après ça, quelle que soit l’étendue des preuves qui viennent mettre en cause cette version des faits, quelque chose de profond reste gravé en nous quant à ce qui s’est passé cette nuit là. Quelque chose qui fait écho à un sentiment que nous avons tous : les sociétés modernes dégradent le lien social.

C’est la puissance de l’histoire d’un groupe d’hommes et de femmes indifférents à la souffrance d’une innocente qui nous interpelle de manière indélébile, émotionnelle, primaire.

Quoi de plus fort qu’une histoire pour marquer les cœurs ?

Celle-ci est violente, sanglante. Elle nous interpelle dans notre humanité et polarise notre frustration contre ceux qu’elle met en position de complicité dans le meurtre de Genovese : les témoins.

Cette emprise de la narration sur le cœur au delà de la raison a un nom : le story telling.

C’est un procédé que presque toutes les personnalités politiques utilisent aujourd’hui. Pourquoi analyser les faits et argumenter, alors qu’on peut raconter une jolie histoire qui va jouer sur les sentiments des gens. On utilise ainsi l’amour, la peur et la jalousie comme les déclencheurs d’une prise de position politique.

On parle d’insécurité pour déclencher le réflexe défensif des téléspectateurs et les convaincre d’adhérer à une politique sécuritaire qui vient restreindre leurs libertés.

On utilise le registre de la séduction et le champ sémantique amoureux pour convoquer chez les citoyens une charge émotionnelle positive qui donne un surplus de sympathie à celui qui parle.

On instrumentalise le drame des familles brûlées Boulevard Vincent Auriol pour légitimer la répression et la traque des immigrés non-régularisés dans les rues de Paris en racontant une fable de responsabilité.

On voit donc, à travers ces exemples, que l’histoire qui est racontée, dans sa narration et dans les émotions qu’elle suscite, dispose d’une puissance au moins aussi grande que les faits.

Pas convaincus ?

Pourquoi les Haïtiens sinistrés sont plus dignes de l’aide humanitaire française que les Pakistanais inondés ?

Proposition de réponse : parce que les histoires qu’on raconte à propos des Pakistanais les rendent moins proches à nos yeux, diminuant ainsi notre sentiment d’empathie à leur égard. On parle d’eux comme des embrigadés, servant de camp de réserve aux Talibans, arriérés et complices, avérés ou non, du meurtre de Benazir Bhutto ou de Taslima Nasreen, toutes deux icônes de la liberté, dans l’acception occidentale du terme.

Pourquoi la peine de mort sans jugement est-elle acceptable dans le cas d’Oussama Ben Laden ? Pourquoi les dirigeants du monde libre clament à qui veut l’entendre que « justice est faite » parce qu’une équipe d’assassins est partie chercher vengeance contre un homme dont le meurtre fera vivre la mémoire plus longtemps que leur carrière politique ?

Proposition de réponse: parce que dans toutes les histoires il faut un méchant. Oussama Ben Laden a toujours été parfait pour ce casting, peu importe les 25 années d’engagement pour la liberté des peuples qui ont jalonné son parcours, des montagnes d’Afghanistan aux côtés des mudjahidins contre l’armée soviétique à la constructions de routes pour les enclaves du Soudan, avant cette triste matinée de Septembre 2001.

Robert Fisk, du quotidien britannique The Independent, le seul journaliste a l’avoir maintes fois interviewé, livre un portrait détonnant de Ben Laden dans son œuvre majeure, « The Great War for Civilisation ». Fisk raconte ainsi une histoire bien différente à propos du grand méchant, mais bon… il doit avoir un parti pris, ce n’est jamais que le meilleur reporter de guerre des 30 dernières années après tout et NON, décidément NON, il n’a pas préfacé le dernier livre de BHL.

Et si on ne jubile pas à l’assassinat d’Oussama Ben Laden en sautant et en criant « USA, USA, USA !!! », porte-t-on atteinte à la sécurité nationale ?

Si cet assassinat aussi politique qu’électoral, sans la moindre forme de procès, constitue la « justice », les centaines de milliers de victimes collatérales des guerres en Irak et en Afghanistan peuvent-elles venir chercher vengeance contre Messieurs Obama et Sarkozy puis invoquer cette même « justice » pour se justifier ?

On voit ainsi que l’empathie est à géométrie variable. Elle s’arrange bien des principes universels dès lors qu’elle trouve une histoire pour se raconter. Et au bout du compte, nous les hommes, que sommes nous sans nos histoires ?

Pas grand-chose au fond, si on se contente de vivre pour se raconter.

 

A suivre…

 

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