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Sandra, Kitty et autres fables sur l’altruisme, l’amour et les bons sentiments (2/4)

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Après le premier article consacré à introduire la question de l’empathie et de la solitude dans les sociétés modernes, voici le deuxième volet de notre dossier.

Le 13 mars 1964, au petit matin, Kitty Genovese rentre chez elle après une longue soirée. Elle habite à Kew Gardens, dans le Queens, l’un des quartiers de New York. Alors qu’elle vient de garer sa Fiat rouge à quelques minutes de chez elle. Un homme se met à la poursuivre puis la rejoint, se saisit d’elle avant de la poignarder à plusieurs reprises.

Cet homme, c’est Winston Moseley, un père de famille apparemment sans histoires qui va, pendant les 35 minutes de calvaire qui vont suivre, l’attaquer à trois reprises, la violer et la tuer sauvagement. Le drame de Kitty Genovese, c’est que son meurtre va se dérouler sous les yeux de 38 témoins, observants la scène de leur fenêtre, sans que l’un d’entre eux ne décroche le téléphone pour appeler la police.

Sanglant fait divers, cette histoire va être racontée dans ces termes dans le New York Times le 27 mars sous la plume d’un journaliste nommé Gansberg, puis par des centaines, voire des milliers d’autres. Les circonstances de la mort de Kitty Genovese vont faire l’objet d’innombrables travaux de recherche académiques, de l’économie à la sociologie en passant par la psychologie des foules. Tout le monde veut comprendre pourquoi, selon le Times, « 38 citoyens respectables du Queens ont regardé un tueur poignarder et attaquer une femme ».

 

L’effet témoin

Comment des hommes et des femmes civilisés peuvent-ils atteindre un tel degré d’indifférence, au point d’observer la souffrance de Kitty Genovese sans rien faire pour l’aider ?

Latané et Darley, deux chercheurs, ont essayé de répondre à cette question en développant pour la première fois le concept d’effet témoin (bystander effect). Leurs premières recherches datent de 1968. En quoi consiste l’effet témoin ?

Très simple, il suffit d’une expérience pour le comprendre :

Lorsqu’on soumet des candidats à une situation ou une personne est en détresse, ils répondent dans 75% des cas à cet appel au secours, en alertant un membre de l’équipe de recherche. Ceci est valable quand les candidats testés croient être les seuls à avoir reçu le signal de détresse.

Ce chiffre tombe à 32% lorsqu’ils pensent être plusieurs à l’avoir reçu.

En gros, plus on est nombreux, plus le sentiment de responsabilité se diffuse, lorsqu’on est confrontés à une situation de détresse ou d’injustice. Tout le monde se dit que quelqu’un va bien finir par faire quelque chose, à un moment ou à un autre, mais personne ne bouge.

Ca vous rappelle quelque chose ?

Normal, ça arrive tous les jours sous nos yeux et chacun d’entre nous tient le premier rôle.

Revenons au meurtre de Kitty Genovese.

Kitty, ce n’était pas son vrai prénom. Elle s’appelait Catherine. Elle était lesbienne. Elle tenait un bar au centre ville de New York. Son assassin était machiniste, il était noir, il avait des pulsions fréquentes liées à la mort et aux agressions sexuelles, sans jamais vraiment s’être fait remarquer.

L’une de ces informations peut-elle expliquer la manière dont a été perçu son meurtre ?

L’homosexualité de la victime tuée dans des circonstances atroces par un homme noir aux penchants dominateurs aurait-elle pu renforcer la puissance narrative de cette histoire dans les années qui ont suivi, marquées par l’essor du féminisme et la libération des mœurs sexuelles ?

Kitty Genovese, dans sa capacité d’innocente victime, aurait-elle pu être une icône légitimant ce discours ?

Ce décalage entre le meurtre de Genovese et l’histoire, voire les mythes qui en ont résulté est intéressant à plus d’un égard, nous y reviendrons dans la troisième partie de ce dossier.

 

Les failles de l’enquête

Pour l’instant, concentrons nous sur les faits pour essayer de clarifier les choses :

Après la première attaque de Winston Moseley sur le trottoir côté rue, Kitty Genovese s’est effondrée en hurlant : « Ô mon Dieu ! Il m’a poignardée ! Aidez-moi !! ». A ce moment, l’un des voisins du bâtiment d’en face a ouvert la fenêtre pour hurler à Moseley « Laissez cette femme tranquille ». Winston Moseley s’éloigne, monte dans sa voiture, fait marche arrière pour faire mine de s’en aller et attend quelques minutes. Pendant ce temps, Kitty Genovese se relève tant bien que mal et se dirige péniblement vers l’entrée de son immeuble qui se trouve au bout d’une allée, côté cour. Cette dernière précision est importante, car elle signifie que les habitants de l’immeuble d’en face ne voient plus la victime. Ils n’assistent donc pas à la scène qui suit : celle où Moseley revient pour finir de la tuer au couteau avant de la violer. Puis de repartir le plus tranquillement du monde.

En rentrant chez lui, Moseley s’arrêtera même sur la route pour réveiller un conducteur qui s’est assoupi au volant en plein milieu de la nuit, comme si de rien était. C’est seulement quelques jours plus tard qu’il sera arrêté …pour cambriolage, par hasard, surpris en train de charger une télé dans sa voiture.

D’où sort le nombre 38, concernant les témoins ?

C’est le chef de la police new-yorkaise qui le fournit au Times qui prépare son article.

Le même officier qui déclare aussi, non sans aplomb :

« Si nous avions été appelés lors de la première attaque, cette femme serait encore en vie ».

Il y a quelques petits détails qui clochent dans cette version :

–       Il n’y avait pas 38 témoins oculaires de la scène. Certains ont entendu quelque chose, d’autres ont vu une partie de la scène. Il y a eu en tout et pour tout 6 témoins finalement cités au procès de Moseley. Les excuses invoquées par les témoins pour ne pas être intervenus n’en sont pas moins pathétiques et honteuses :

« On croyait que c’était une querelle d’amoureux »

« On n’arrivait pas à bien voir depuis notre fenêtre… »

« Je n’avais pas envie de me mêler des affaires des autres »

« J’étais fatigué, je suis retourné au lit »

–       Il y a eu au moins un appel à la police. Il faut savoir qu’à l’époque, il n’y avait pas de numéro d’urgence (le 911 n’a été créé qu’après l’affaire Genovese), il fallait donc attendre que l’opérateur vous connecte…

–       L’essentiel de l’histoire de ce meurtre résulte d’une conversation de bistrot entre Murphy, le chef de la police et Rosenthal, le rédacteur en chef de Gansberg (qui venait tout juste d’être nommé journaliste). Dans le même temps, un autre journal sérieux avait décidé…de ne pas faire d’article sur le sujet, vu qu’il n’y avait pas assez d’éléments factuels pour corroborer les déclarations de la police.

–       La police n’a pas été capable de retrouver Moseley. C’est lui qui a librement avoué le meurtre alors qu’il avait été arrêté pour cambriolage.

Question : si vous étiez le chef de la police de New York qui doit, après un tel fiasco, expliquer ce qui s’est passé, quelle réponse choisiriez vous parmi les suivantes ?

a)    « C’est de notre faute. On a un peu esquivé les appels d’urgence. On en avait marre d’aller à Kew Gardens où il y a trop souvent des bagarres à la sortie du pub. D’ailleurs ce soir-là on était venus plus tôt pour une rixe un peu trop arrosée… »

b)    « C’est de la faute des voisins qui n’ont rien fait pour aider la victime. S’ils nous avaient appelés plus tôt, peut-être qu’elle serait encore en vie… »

Cornélien, comme choix, n’est-ce pas ?

La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas à se creuser la tête trop longtemps, puisque le commissaire Murphy a choisi la réponse b) dans sa conversation avec Rosenthal, écrivant ainsi les premières lignes de ce qui est devenu, au fil du temps, le « mythe Genovese ».

Est ce que ça exonère pour autant les voisins de leur responsabilité ?

Absolument pas.

Mais la vraie question est la suivante : aurions-nous fait différemment à leur place ?

Ces voisins constituent-ils une sorte de « sous humanité » qui serait loin de nos « valeurs », nous qui vivons au pays des droits de l’Homme ?

Hélas non, nous sommes quasiment interchangeables dans ce genre de comportement. C’est cette incapacité individuelle à faire preuve de responsabilité dès lors qu’on est dans un groupe qui explique en grande partie ce comportement.

Nous verrons dans la suite de cette série d’articles comment le groupe et l’individu interagissent dans nos sociétés modernes. Nous répondrons également aux questions suivantes :

Pourquoi est-ce que les Français préfèrent aider un Haïtien qu’un Pakistanais en détresse ?

Ça veut dire quoi « je t’aime » dans la bouche d’un individu rationnel (i.e. un homo économicus) ?

Pourquoi se soucie-t-on plus des gens qui prient dans la rue que de ceux qui meurent dans la rue ?

 

A suivre…

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