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Foul Express, épisode 5 : Les Mots sont Importants I

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Les mots sont importants. Il est pourtant dommage qu’ils ne soient pas livrés avec leur mode d’emploi. Les dictionnaires sont des répertoires de spécifications, la grammaire un schéma de fonctionnement très technique, mais aucun n’explique quand ni comment utiliser un mot pour lui assigner une mission précise. Entre ce qu’on essaie de dire, ce que l’on dit et ce que notre interlocuteur comprend finalement, il peut y avoir un espace, parfois un gouffre de malentendus. Dans ce gouffre, on trouve beaucoup de quiproquos, quelques moments drôles, parfois de grandes incompréhensions lourdes de conséquences. Les mots portent plus en eux que leur simple sens : ils touchent, connotent et dénotent, amènent des champs lexicaux avec eux dans les oreilles où ils s’infiltrent, font ressurgir des souvenirs, créent des émotions.

Maîtriser les mots, c’est avoir une armée à son service.

Dans l’entreprise, même les mots anodins perdent leur innocence, se transforment en mots-traitres, en mots-espions au service d’une logique. Je nomme « mot-traître » tout mot ou expression qui tente de signifier autre chose que ce qu’il est.

Exemple : « plan social » est la jonction entre le « plan », qui porte avec lui l’avenir, l’activité future et « social », qui convoque le sentiment de solidarité, d’équité envers les salariés. Pourtant, un « plan social » c’est le contraire : ça consiste simplement à diminuer les effectifs d’une entreprise pour maximiser ses profits, on est donc bien éloigné de l’idée plutôt positive que semblait porter l’expression.

Il y a aussi des adjectifs qui ne contredisent pas leur opposé : quelqu’un est « pertinent » quand ses remarques et commentaires sont à-propos, apportent des éléments de compréhension intéressants ; pourtant, dire de quelqu’un qu’il est « impertinent » est également un compliment, car cette personne amène dans la discussion ou le débat des questions qui dérangent et font émerger des visions jusque là laissées de côté. On peut ainsi être pertinent et impertinent à la fois…

Dans l’entreprise, donc, les mots sont des outils qui permettent d’orienter les employés dans une direction précise : si on souhaite les orienter vers la cohésion, on parlera d’esprit d’équipe, de solidarité, d’unité. Si on souhaite obtenir d’eux plus de productivité, on utilisera des familles de mots qui ont trait à la compétitivité, à l’optimisation, à la performance sportive ou au conflit avec les concurrents. On a pendant longtemps décrié le fait que des mots repris de l’anglais étaient introduits à tort et à travers dans notre vie courante au détriment de la langue française. Pour lutter contre cela, une commission parlementaire avait travaillé sur un protocole de défense de la langue, qui avait recommandé que des quotas soient fixés pour la diffusion de chanson française à la radio et qu’on remplace par la même occasion un certain nombre de termes étrangers par des expressions françaises : en suivant ce rapport, il ne faut donc plus dire « airbag » mais « coussin de sécurité ». Pour les mêmes raisons, on ne dit pas « baffle », mais « enceinte acoustique », ni « buzz » mais « bourdonnement », ni même « didacticiel » mais « logiciel éducatif ». Les « crashs » sont devenus des « écrasements » et les « e-mails » des « mels ». Voilà donc la langue de Molière protégée contre les intrusions… Il est malheureux que les recommandations de la commission parlementaire n’aient pas été appliquées dans ma banque, où il était possible de tenir le discours suivant sans risquer de se faire lyncher :

« Tu sais ce que j’aime sur ce desk, c’est qu’il y a une ambiance vraiment challenging. Le boss applique son leadership sans être trop hardcore avec les nouveaux. C’est vraiment une logique win-win. Au début, on a fait des brainstormings pour trouver les best practices sur le trading de swaps. Ensuite, une fois que ça a été acté, on a commencé à spieler (prononcer chpiller). Moi cette année, j’ai bien performé, du coup ils vont peut être m’upgrader après la review… »

Pour les gens normaux qui ne comprennent rien au paragraphe ci dessus, voici quelques explications sommaires. La finance de marché, c’est l’apogée d’un système de valeurs : celui de l’efficacité intellectuelle et opérationnelle, de la compétitivité et de l’individualisme sous couvert d’esprit d’équipe. Pour faire exister ce système, il faut insuffler dans la vie de l’entreprise un certain nombre d’idées. Les mots construits par le  management et les équipes de communication (interne et externe) sont chargés de porter ces idées.

Le sport et son champ lexical sont au centre de cette dialectique, car l’activité sportive est un cadre qui permet théoriquement d’exercer une compétition entre des individus ou des groupes d’individus tout en maintenant entre eux une relation cordiale (oui oui, toujours de la cordialité) où règnent l’équité et le respect mutuel. En s’habillant des mots du sport, le langage d’entreprise s’attribue une part des émotions positives que l’évocation du sport amène avec elle.

Petit pot (bien) pourri d’expressions usuelles :

Le leadership désigne la façon dont, au sein d’une équipe, un dirigeant peut exercer une autorité légitime (ou plutôt légitimée par son bonus annuel), pour « le bien de toute l’équipe ».

Challenging, cela veut dire qu’au sein d’une même équipe, les individus sont en compétition pour l’assentiment du chef, dont l’affection exprimée est proportionnelle au montant de bénéfices que chaque membre de sa team a rapporté à la banque.

Spieler, de l’allemand spielen (jouer), est le verbe qui désigne l’action de prendre des risques sur les marchés financiers. Par extension, « le spiel » est l’expression utilisée pour désigner l’aléa que porte une transaction.

Le team building est une pratique qui consiste à proposer des activités extraprofessionnelles aux membres d’une même équipe pour tenter de créer des liens entre eux malgré l’esprit de compétition qui règne. Cela se solde en général par quelques poignées de mains viriles après une soirée arrosée, ou bien des vrombissements agressifs sous le capot des décapotables à la sortie de la station d’essence du boulevard circulaire qui jouxte la Société Particulière.

Work hard, play hard est pour moi une expression emblématique de ce système de valeurs, dans le sens ou elle porte en elle une apologie de l’agressivité, dans la vie professionnelle comme dans la vie de tous les jours. Toute l’architecture de l’entreprise est bâtie autour de cette recherche d’efficacité aux dépens des considérations de bien être des employés. Il faut être performant, rapide, agressif dans le travail vis-à-vis des concurrents et des équipes de support. Pour compenser ce déficit humain, on fait des chèques pour remplir les comptes en banques, en espérant que cet argent permettra d’acheter le bonheur dont notre vie professionnelle nous exclut. Malheureusement, on ne peut pas racheter la part de notre humanité sacrifiée à la quête de l’étoile morte qui prétendait s’appeler Réussite

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Foul Express, Episode 2 : Day One

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Nous publions gratuitement chaque semaine un épisode du livre Foul Express, afin qu’il profite au plus grand nombre. Vous pouvez toujours vous procurer le livre en le commandant dans les Fnac ou directement dans la boutique. Voici le deuxième épisode.

 

La Défense, 15 août 2001, stage intermédiaire dans la salle de marché « produits de taux et devises » de la Société Particulière

Je suis 10 minutes en avance. Je suis en costume (trop grand). Je suis réactif (stressé), dynamique (incapable de me contrôler, je bouge comme un automate) et flexible (forcément, je ne sais pas du tout à quoi m’attendre donc je dis oui à tout). En attendant qu’on me fasse mon badge, j’essaie de retrouver un peu de contenance. Ça n’est pourtant pas la première fois que je travaille. Avant ça, j’avais été :

• Livreur de pizza, où je m’efforçais de désenchanter les clients

• Chauffeur, où je m’appliquais à ignorer les clients

• Démonstrateur Ola, où je n’arrivais pas à contacter les clients

• Conseiller Oral B, ou je caressais les clients dans le sens du poil de la brosse à dent

• Vendeur, où j’expliquais aux clients que tout devait disparaître tôt ou tard

• Télévendeur, où les clients me raccrochaient au nez

• Trieur au service courrier, où j’étais heureux parce qu’il y avait de la compote gratuite à la cantine

• Compteur de billets, où j’étais très riche de 9h à 17h30 précises

• Conseiller en gestion de patrimoine, où je me faisais appeler “Charles Henri Delaballe” par les clients

• Serveur, avec des baskets et un grand sourire

• Cuisinier dans un restaurant de poisson, où je suis devenu l’artiste du saumon mariné grillé

• Poseur de moquette, où nous allions chez des vieux toujours gentils et contents de nous voir parce que même leurs enfants avaient oublié leur existence

• Distributeur de prospectus, où je distribuais surtout à la poubelle du coin et sous les paillassons des halls d’entrée

• Animateur pour la coupe du monde 98, où je faisais des jongles au supermarché Campion de Montesson avec un t-shirt Footux

• Vendeur de muguet à la sauvette, où je faisais croire aux vieilles du 16e que mon muguet coûtait 3 fois plus cher parce qu’il était bio

• DJ, où j’avais tout le temps un gros casque que mon père faisait sauter en me mettant des baffes derrière la tête

• Vendeur de marché, où j’ai presque tout vendu à dix balles

• Plongeur à Disneyland (pas avec les dauphins, avec la vaisselle), où j’ai pu vérifier la loi des grands nombres par l’expérimentation

• Webmaster, où j’ai soigné ma phobie des ordinateurs

• Livreur Chronopest, où j’ai découvert mon sens artistique pour le parking

• Agent d’accueil à la SNCF, où j’envoyais au terminus de la ligne C toute personne cherchant à se rendre à la Défense

• Chargé de la maintenance informatique, etc.

Du coup, j’essaie de relativiser en pensant à mes précédents emplois. Je me dis que ce qui m’attend n’est pas si terrible, que je n’ai donc aucune raison suffisante pour m’inquiéter.

Le bip d’approbation du deuxième tourniquet de validation des badges en partant de la droite entérine mon admission (encore précaire pour quelques mois…) dans le monde de la finance. Le hall d’entrée est immense, il y a deux tours reliées jusqu’au neuvième étage par des plateaux en forme de losanges. Chaque tour a sa couleur, celle de gauche est décorée de marbre beige, tandis que celle de droite est en marbre rouge, avec des indications de direction en lettres d’or. Très chic.

En plein milieu du hall, une pseudo fontaine occupe l’espace :

un gribouillis métallique suspendu dans le vide, au-dessus d’une grande dalle en acier d’une quinzaine de mètres d’envergure, sur laquelle glisse de l’eau, si lentement qu’on ne l’entend pas. On ne devine la présence de l’eau au sol que par son reflet parfois troublé par les pas accidentels des étourdis qui visitent l’endroit pour la première fois. J’appelle cet ensemble ferrailleux Le Bidule. Le Bidule est la contribution obligatoire et grassement rémunérée des fleurons de l’art moderne aux immeubles de grande hauteur. Quand une tour d’affaires est construite, les propriétaires ont le devoir de débourser un pourcentage du coût total de l’édifice à la commande d’œuvres d’art, une notion qui prend ici toute sa subjectivité, pour décorer le bâtiment. Une horde d’artistes autoproclamés a fait de ce mécénat obligatoire son fonds de commerce, tant et si bien qu’on se retrouve avec des bidules aux quatre coins de la région parisienne et c’est nous, travailleurs et travailleuses, qui devons subir ces insultes visuelles pendant que les soi-disant artistes se gaussent dans leurs ateliers de Saint Germain des Près en pensant au prix qu’ils ont réussi à tirer de leurs accidents volumiques, pseudo chef d’œuvres du nouveau monde qui, même à coté de décorations pour maisons témoins, feraient pâle figure.

Le Bidule du hall de la Société Particulière remplissait, pour mon plus grand divertissement, une autre fonction : c’était un piège à arrogance. Je m’explique : il y a beaucoup trop d’autosatisfaits arrogants qui travaillent dans la finance. Quand un arrogant traverse le hall en arrivant, il ne veut pas faire de détour pour éviter la grande dalle métallique (le support bas du Bidule). Il veut absolument aller tout droit (c’est un peu sa devise au fond…). Il ne sait pas que la dalle est inondée. Il pense qu’elle est juste très bien nettoyée et qu’il y aura bien quelqu’un pour venir la re-nettoyer après son passage. Il a malheureusement tort. Sa certitude de toujours faire les bons choix aggravant la situation, il a déjà fait trois pas dans la marre aux canards avant de se rendre compte que son costume chic mais mal assorti est trempé jusqu’aux mollets. Là, il ne veut surtout pas perdre sa contenance, donc il continue à marcher dans l’eau plutôt que de faire machine arrière. A ce moment précis, il goûte la saveur amère de l’erreur qu’on ne peut imputer qu’à soi.

M’asseoir quelques minutes en face du Bidule et regarder les arrogants piégés a toujours été un très grand plaisir. Avec mon ami Ben, on tenait même des statistiques sur la répartition par âge et par sexe des arrogants et sur leur façon de réagir. Il y avait les arrogants discrets, qui faisaient comme si de rien était, les arrogants de la noblesse, qui se plaignaient à haute voix du personnel de ménage (allez savoir pourquoi), et finalement il y a du avoir un arrogant très haut placé à qui la partie aquatique du bidule n’a pas du tout plu, car depuis quelques mois la grande dalle est bordée d’un cordon de sécurité, pour le salut des arrogants (et aussi celui des gentils étourdis).

Le premier jour de mon stage, donc, après avoir passé les portiques, piétiné dans la marre-au-Bidule, fait un tour gratuit du hall, pris l’ascenseur bas de la tour de gauche jusqu’au quatrième étage, badgé trois fois et passé les sas de sécurité, je pénétrais dans la fameuse salle de marché sur les produits de taux de la Société Particulière. Une espèce de brouhaha général envahit mes oreilles : sonneries de téléphones, voix croisées, rires, soupirs interrogatifs et dubitatifs, flux d’informations sur ton monocorde déversés par les écrans de CNN, injures et exclamations… tout s’entrechoquait dans ma tête, pendant que j’essayais de suivre Hakim qui m’indiquait le chemin vers notre desk. Une fois installé, j’ai fait la connaissance du reste de l’équipe dans laquelle j’allais faire mon stage : l’arbitrage sur produits de taux.

Les produits de taux sont l’ensemble des actifs financiers construits autour du versement d’un taux d’intérêt. On y trouve des bons au trésor (des morceaux de dette d’un pays), des produits dits « dérivés de crédit », des contrats à terme et un tas d’autres actifs qui peuvent être des combinaisons plus ou moins complexes des produits précités. L’arbitrage est un ensemble de techniques qui permettent de profiter des incohérences, par nature quasi instantanées, des marchés financiers, que l’on observe avec la plus grande attention. Ma mission de stage consistait à détecter certaines de ces incohérences qui rapportent : il s’agissait de trouver des méthodes qui permettent de déceler des amorces de tendances sur les marchés de taux afin de prendre des positions avantageuses : identifier les tendances avant les autres permet d’acheter avant que les prix ne montent et de vendre avant que les prix ne commencent à baisser, générant ainsi des gains importants grâce aux prévisions réalisées. Le sujet était vraiment des plus intéressants intellectuellement. Je me suis tout de suite plongé dans la littérature financière qui entourait mon champ de recherche, emmagasinant toutes les informations qui pouvaient m’être utiles (et les autres aussi). Hakim était un bon maître de stage : il savait m’orienter vers des pistes auxquelles je n’avais pas pensé, en me donnant des idées à creuser tout en me laissant la plus grande autonomie dans mon travail. J’ai vraiment beaucoup appris grâce à lui d’une science dont je ne questionnais pas encore l’utilité, et je confrontais mes connaissances acquises à l’école avec ce qui se passait « en vrai » sur les marchés financiers.

La finance est un sujet d’études captivant. Elle met en jeu la plupart des avancées en mathématiques et les relie à des vérités économiques qu’on croyait jusque là irrationnelles. Les probabilités, les statistiques, l’analyse numérique, le traitement du signal, les processus à sauts, la génétique, la mécanique des fluides sont autant de champs de connaissance qui ont des applications en finance de marché. Il est intéressant d’observer que toutes ces compétences auraient pu être utilisées à la recherche sur le réchauffement climatique, au développement d’un vaccin contre le SIDA, à la construction d’un réseau d’irrigation d’un pays du Sahel, à changer le monde en somme pour un endroit meilleur mais, au lieu de ça, nous étions assis dans nos chemises cravatées sous perfusion de caféine à chercher comment enrichir notre monde. En cela, nous étions tenus dans une forme de servitude d’une esthétique rare, de celles où l’esclave se croit libre.

Ceux qui ont déjà mis les pieds dans une grande salle de marché savent l’ambiance qui y règne, c’est à la fois un lieu de culte et un lieu de consommation. Le culte du dollar (surtout quand il performe mieux que l’euro), de l’excellence, de l’efficacité intellectuelle et de l’arrogance. La révérence au Marché. La salle de marché de la Société Particulière était comme beaucoup d’autres, elle ressemblait à un supermarché, où les rayonnages étaient remplacés par des longues allées de bureaux juxtaposés, avec des êtres humains collés dans leur fauteuil à la place des caddies. Chacun dispose d’1m20 linéaires du rayonnage en guise de bureau (le fameux desk), et en face de lui sont disposés des écrans. Les prix s’affichent en temps réel au fil de la journée et les coups de clics sur la souris s’enchaînent dès qu’apparaissent les opportunités, accumulant les gains ou les pertes réalisés par l’employé, et lui valant tapes amicales viriles sur l’épaule ou regards assassins en fonction du résultat final de la journée. Voilà l’univers dans lequel je venais de m’asseoir, me sentant comme récompensé du travail que j’avais fourni pendant mes années d’études et des sacrifices que mes parents avaient faits pour me permettre d’en arriver là.

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