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Decorum : Dans les coulisses du cirque médiatique

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Crédits : raindog

 

Ce texte n’est pas un cri de rage. Il est une farce épique. Celle du cirque médiatique qui occupe nos écrans et nos esprits, des pages de journaux aux ondes radios, propageant une seconde après l’autre la nouvelle vérité : celle que les médias valident, comme instance légitimatrice d’un consensus qui se construit en temps réel : l’information.

Depuis la sortie de mon livre Foul Express et ma prise de position en tant que porte parole du Collectif Contre l’Islamophobie en France, ces dernières années m’ont donné l’occasion de côtoyer les médias d’assez près, sans pare-chocs ni maquillage.

Des clowns sans nez rouge

Petits fours et boissons, sur la table du salon d’attente des invités. Nous sommes à deux pas de l’Arc de Triomphe et dans quelques minutes, je commenterai à l’antenne de la BBC les résultats des élections présidentielles. Quelques secondes avant d’entrer dans le studio, on m’informe que le représentant du FN est là et on me demande si j’accepterais d’intervenir face à lui. En temps normal, je refuse systématiquement les changements de plan. Mais là, ça tombe bien : j’ai deux ou trois trucs à lui dire…

Pendant ce temps là, Christine Ockrent, assise en face de moi, commente hors écran la cravate et la chemise de Gilbert Collard, « l’infâme » avocat de l’audimat qui traîne ses guêtres autour de Marine le Pen : « Il aurait pu boutonner son col, quand même. C’est pas correct… ». Haute est la pensée journalistique, parfois. De son côté, Dominique Moïsi chipe un stylo aux couleurs de la BBC qu’il range dans sa veste. Les invités se suivent dans un exercice de matraquage des « éléments de langage » que leur ont préparés leurs équipes. Le ministre Pierre Lellouche ne tarde pas à arriver tandis que j’explique à l’antenne, les yeux dans les yeux, ma façon de penser au porte-parole du FN.

 

Dans l’arène

Avant chaque émission où j’interviens de manière contradictoire, je me suis fixé une règle : ne JAMAIS discuter avec mon adversaire avant d’être à l’antenne.

D’abord pour une raison stratégique : parler, c’est donner une information qui pourrait servir à l’autre. On se prive en outre d’un effet de surprise quant à la tonalité du débat. Le silence crée un malaise qui peut donner un avantage psychologique.

Mais surtout, l’échange cordial crée une connivence, une retenue qui modifie forcément la nature du débat. On a du mal à détruire les arguments d’une personne avec laquelle on a échangé des sympathies autour d’un café avant d’entrer dans le studio.

Par ailleurs, il y a une forme de malhonnêteté vis à vis du public : en effet, quand on fait un briefing préalable à l’émission, chacun sait à priori le contenu des interventions des uns et des autres et on sert, avec l’apparence du direct, un débat très policé, dans le champ de l’acceptable. Que reste-t-il de la confrontation des idées ?

Je suis par contre ouvert au dialogue après l’émission mais, allez savoir pourquoi, Françoise Laborde (sénatrice PRG qui a porté la loi anti nounou voilées) et Ludovic de Danne (FN) n’ont pas souhaité se lier d’une longue et fructueuse amitié avec moi…

J’ai souvent bénéficié de deux avantages significatifs : être encore relativement peu connu dans les médias et avoir la dégaine d’un « jeune de banlieue » (comprendre « arabe+baskets+sac à dos »), ce qui ne laisse pas trop présager de la teneur de mon discours avant que je n’ouvre la bouche. Ça me va très bien.

Un singe en haute voltige

S’exprimer dans les médias doit servir un objectif.

On doit choisir de le faire, et non subir l’agenda des médias qui sont friands de « bons clients » capables de faire illusion le temps d’une émission, voire de faire grimper l’audimat.

Dans les coulisses du spectacle: Comment fonctionne une rédaction ?

C’est simple : quels sont les sujets du jour ? Terrorisme ? Racisme ? Crise financière ? Trouvez-moi un expert ou une victime pour chacun de ces sujets. Et c’est ainsi que le téléphone sonne pour les demandes d’interviews.

Au bout du compte, on s’en fiche un peu de ce que vous avez à dire. On a du temps d’antenne à remplir entre deux pubs et il nous faut quelqu’un qui fasse l’affaire et n’explose pas à l’antenne. Exploser… au sens figuré, va sans dire (je précise, pour ces messieurs de la DCRI).

Il existe des journalistes d’investigation. Il en existe même qui sont intègres.

Il existe des gens qui sont prêts à sacrifier leur carrière pour dire la vérité et à endurer le dénigrement et la précarité pour cela.

Ils sont bien rares.

Le reste : des employés, des téléspectateurs et des consommateurs comme les autres. Opportunistes, ambitieux, d’un courage et d’une intégrité à géométries variables.

En général, les gens ont tellement envie de voir leur visage sur un écran que le job est facile. Il suffit de demander.

Le matin de l’assaut sur l’appartement de Mohamed Merah, les demandes d’interviews ont fusé. Je les ai refusées en bloc. Je n’avais ni quelque chose de particulier à en dire, ni toutes les infos, ni message à faire passer au nom du CCIF, donc aucune raison valable de m’exprimer à ce stade de l’affaire. Bien sûr, je donnais quand même certaines orientations pour les articles des quelques journalistes dont j’apprécie la qualité de travail, en leur fournissant des éclairages d’un point de vue statistique ou sur ce qui se dit à l’étranger, dans la mesure de mes capacités. Mais rien de plus.

N-ième coup de fil de la journée. Dialogue :

Journaliste d’Al Jazeera Doha : Bonjour, est ce que vous pouvez aller en studio pour 16h en direct sur Al Jazeera English ?

Moi : Non.

Journaliste d’Al Jazeera Doha : Pourquoi ?

Moi : Je n’ai pour l’instant strictement rien à dire sur le sujet.

Journaliste d’Al Jazeera Doha : Savez-vous que nous détenons le record d’audience sur cette plage horaire où nous sommes suivis par des dizaines de millions de personnes ?

Moi : Très bien, comme ça vous pourrez diffuser des spots publicitaires à la place de mon interview…

Fin de l’entretien.

Un autre jour, une correspondante d’une chaîne étrangère à Paris m’appelle après avoir insisté auprès de mon équipe pour obtenir un entretien. Après avoir passé 30 mn avec elle à faire preuve de la plus grande pédagogie face à ce qu’il convient d’appeler de la débilité (j’ai vérifié le sens clinique du terme au préalable), elle conclut l’entretien en me demandant si je pouvais lui envoyer un résumé de notre conversation. Et pourquoi pas faire son job et toucher son salaire à sa place…

Plus récemment, interview pour le Washington Times. En raccrochant, mon épouse me dit « Mais pourquoi tu lui as dit que cette phrase était en « OFF » ? C’était la plus importante de ton message… ». Bah, justement pour être sûr qu’elle la mette dans son papier.

On rencontre toutes sortes de choses dans le monde des médias :

Il y a l’amie qui veut être sympa et qui donne ton numéro à la terre entière quel que soit le sujet, qu’il soit de près ou de loin lié à tes compétences,

Il y a le journaliste russe qui ne comprend pas en quoi l’islamophobie est un problème (forcément, dans un contexte où il est toléré de faire du hachis de civils en Tchétchénie, on a du mal…),

Il y a le journaliste algérien qui veut entreprendre un débat sémantique sur le premier mot de ta phrase d’introduction et te sert un monologue sur sa façon de voir les choses,

Il y a tous ceux qui copient dans les grandes largeurs les analyses de Foulexpress.com sans jamais les citer,

Il y a les journalistes américains qui ne comprennent rien aux phénomènes sociologiques que tu décris mais qui trouvent que tout est « fantastic amazing !!! » tant que ça fait de l’audience,

Il y a le journaliste bulgare qui a lu dans le moindre détail l’ensemble de tes déclarations et qui demande une source pour chaque mot que tu prononces,

Il y a le journaliste connu qui croit que tu rêves de lui donner une interview et qui t’envoie un mail comme si l’affaire était déjà pliée (genre « quand est ce qu’on peut se voir ? J’ai 5 mn pour vous… »),

Il y a celui qui vient avec une idée du reportage déjà toute prête, et qui te souffle le texte au travers de ses questions : « Ne pensez vous pas que les minorités issues de la diversité en France sont de plus en plus dans une situation de victimisation, de par leur souffrance sociale et leur héritage, n’est ce pas ? Si, quand même… »,

Il y a celui qui devrait se réorienter dans les scénarios de science fiction et qui transforme complètement ton propos une fois qu’il le diffuse,

Il y a les invités qui ne veulent pas débattre avec toi parce que tu es trop « controversé » (comprendre « pas d’accord »), il y a les petits arrangements qu’on te propose (« ce serait bien si tu disais que… »), les mecs qui te cirent les pompes en te présentant dans une conférence et te taillent un costume de poignards en ton absence, etc.

Bref, toutes sortes de choses.

Equilibriste sur le fil

J’en tire quelques enseignements :

1)     Bien garder la tête froide : ne pas croire que parce qu’on passe dans une conférence, à la télé, dans les journaux, à la radio, il faille en tirer la moindre fierté. Il faut quand même récurer la cuvette des toilettes en rentrant à la maison et faire face à la réalité le lendemain matin. Les médias et le showbiz sont un cirque : quand on t’y invite, rappelle toi que tu es probablement l’attraction du spectacle. Renouveler ses intentions et ne jamais juger son mérite à l’approbation des autres. Etre lucide sur ce dont on est capable et surtout sur ses limites.

2)     Avoir une raison de s’exprimer publiquement : parler sans objectif, c’est plus proche de la thérapie psychiatrique que de l’expression utile. J’ai appris ma leçon de médias en regardant des célébrités s’épancher sur leur vie dans une espèce de spleen, allongés sur des divans, débitant des vacuités, tenant des propos aussi vides que leur cerveau. Il faut avoir une bonne raison de parler à un grand nombre de personnes : dans mon cas, c’est la volonté de déclencher une prise de conscience sur la situation de l’islamophobie en France (via le CCIF) et de redonner de l’espoir à ceux qui m’écoutent, en les convaincant que dans le domaine de l’économie comme dans celui de l’éducation ou de l’environnement, un autre monde, plus juste, est possible (via FoulExpress). Si on n’a pas un objectif clair et utile quand on ouvre la bouche, mieux vaut se taire, faute de quoi on risque de causer du tort, à soi-même et aux autres.

3)     Etre prêt : la parole publique ne s’improvise pas. Il y a un art de la transmission du message ; un art pour toucher les cœurs, pour convaincre, pour expliquer. On peut avoir des facilités d’élocution, mais ça ne dispense en rien de s’exercer pour s’améliorer et parer aux erreurs classiques que l’on fait quand on est mal préparé : une volonté d’être à tout prix exhaustif, une incapacité à voir le dialogue autrement que dans un antagonisme, une trop grande émotivité, un manque de répartie et d’arguments, etc. Tout cela s’apprend et se travaille. En communication, la forme d’un message est malheureusement plus marquante que le fond.

4)     Savoir choisir : être capable de dire non à une interview, une conférence, une invitation qui ne correspond pas à l’un des objectifs que l’on s’est fixés (voir point 2) ou qui peut porter préjudice aux idées que l’on défend. Il faut aussi être capable de choisir les messages que l’on diffuse et ne pas se disperser. En général, à chaque série d’interviews et en fonction du contexte, je me fixe 3 informations à faire passer. Je les présente ou les aborde de manière différente en fonction du média et du sujet de l’interview, mais je reviens systématiquement à mes 3 messages, qui doivent servir l’objectif fixé. Tout le reste, c’est de la conversation.

5)     Se remettre en question : toujours se demander à quoi ça a servi de parler et quel en a été l’impact, de la manière la plus dure et la plus exigeante possible. J’ai donné plus d’une centaine d’interviews ces derniers mois : Combien en avez vous vues/lues/entendues ? Combien ont été utiles ? Aviez-vous besoin d’être convaincu(e)s qu’il y a de la violence et du racisme en France ou aviez-vous juste besoin de vous rassurer ? L’immense majorité d’entre elles ont été pour des médias étrangers, qui donnent beaucoup plus d’importance au débat contradictoire dès lors qu’il ne remet pas en cause la politique intérieur de leur pays. Ainsi, le quotidien Tokyo Shimbun traite de manière très ouverte le sujet de l’islamophobie en France, mais beaucoup plus difficilement du racisme anti-Coréens au Japon…  Dans ce jeu médiatique là, qui suis-je, moi, Marwan Muhammad, pour donner des leçons ? Personne. Et c’est bien de le rappeler. Si je suis assis dans le fauteuil de l’invité, c’est parce que beaucoup trop de personnes bien plus méritantes que moi l’ont refusé, ou n’y ont simplement pas étés conviées. J’essaie de m’en montrer digne pour ne jamais faire honte à tous ces gens qui placent, injustement à mon avis, des espoirs en moi, mais cela ne doit jamais devenir une vérité durable.


Fin du spectacle

Que reste-t-il des médias une fois la télé réduite au silence ? Que reste-t-il de ceux qu’on y voit une fois les projecteurs éteints ? Pas grand-chose, car la réalité se nourrit d’expériences humaines plus que d’images et de phrases répétées. La vie ne se joue pas dans le cirque médiatique dont nous sommes de dociles spectateurs. La vérité est plus grande, plus complexe et plus riche qu’une vidéo sur youtube ou qu’une coupure de presse. A force de regarder des clashs et de vivre des combats d’idées par procuration, on finirait presque par l’oublier…

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