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Foul Express, épisode 4 : La Dette

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La Défense, Octobre 2001, arbitrage de produits de taux pour la Société Particulière

Hakim, mon tuteur de stage, m’a demandé de travailler sur des indicateurs statistiques et d’essayer d’établir la pertinence de certaines idées de l’analyse technique.

L’analyse technique est un ensemble de méthodes, non démontrées de manière académique, qui visent à détecter des tendances de hausse ou de baisse des marchés financiers avant les autres, afin de pouvoir tirer avantage de ce supplément d’information. Trop occupé dans mes calculs, je n’avais jusque là pas pris de recul sur ce que nous faisions : derrière le savant nom « arbitrage de produits de taux » qui désigne l’équipe se cache en fait une bande de super diplômés qui achète et qui vend essentiellement des morceaux de dettes des pays.

Petit rappel : quand un pays définit sa politique économique, il cherche dans le même temps à trouver des sources pour financer cette même politique. L’Etat en place peut alors se servir des impôts et des taxes pour prélever les sommes nécessaires mais il peut également, comme n’importe quel client d’une banque, s’endetter. Au lieu de souscrire un crédit comme le font les ménages, le pays peut émettre des obligations. Une obligation est un morceau de papier qui donne droit à son porteur, contre le prêt d’une somme fixée (le principal, 100 euros par exemple), de toucher un taux d’intérêt chaque année (le  coupon) jusqu’à la fin du prêt (la maturité) et de récupérer le principal à cette date finale. En gros, cela revient à « prêter » 100 euros à un Etat, et le coupon versé revient en fait à une espèce de loyer de l’argent.

Petite digression sur le sens des mots : on utilise souvent le mot « prêt » quand on parle de crédit. Il y a pour moi un abus de langage dans cette pratique. Dans le dictionnaire, « prêter » consiste à « confier provisoirement quelque chose à quelqu’un ». Je sais bien que je suis fils d’immigrés, et que mes capacités de compréhension de la langue française peuvent à ce titre être sérieusement mises en doute mais quand même, je ne vois dans le dictionnaire aucune mention d’un quelconque versement d’intérêts en échange dudit prêt. En fait, je crois qu’il vaudrait mieux parler de « location ». On dira alors « j’ai loué de l’argent pour acheter la maison, ça valait mieux que de la louer… », ou encore « les locations d’argent sont l’activité principale des banques de détail… », ce qui correspond bien mieux à la réalité.

Sans vouloir être paranoïaque, le choix du mot « prêt » est-il vraiment innocent ? « Prêter » est ce que fait un ami quand on a un coup dur ou ce que fait un enfant quand il apprend le partage. Les organismes de crédit ont-ils voulu s’approprier cette part inconsciente d’entraide et de sympathie que le mot « prêt » porte en son sens ? Quand je vois les pubs pour les crédits à la consommation par exemple, j’ai des vertiges : la représentation qui est faite du crédit est toujours très enfantine : la Société Particulière le représente comme un pouce qui vient « donner des coups de pouces », il scratche sur des platines vinyles lors d’une soirée d’anniversaire ou porte les meubles lors du déménagement… chez Ça-tu-l’aimes, ils ont même créé un personnage de dessins animés, Créditue, tout vert, qui aide les gens à traverser dans la rue et joue au frisbee avec les enfants sur la plage. Nulle part on ne voit les huissiers qui saisissent les biens de ceux qui ne peuvent plus payer, les chargés de recouvrement menaçants ou les commerciaux insistants qui expliquent que « tout est possible » sur les coins de tables en contreplaqué du « pays où la vie est moins chère », à condition qu’elle se paye en plusieurs fois bien sûr…

Revenons donc à la dette des pays. Le taux d’intérêt que paient les Etats quand ils s’endettent n’est pas choisi au hasard. Il est très précisément fixé en fonction de la situation financière du pays et de sa capacité à rembourser ses dettes. Des agences de notation, dont les plus connues sont Standard & Poors, Moody’s et Fitch, sont chargées de leur attribuer des notes (des ratings), qui sont déterminantes dans la fixation du taux d’intérêt qu’ils paieront. Plus la situation d’un Etat est dite « problématique », plus le taux d’intérêt versé est important.

A ce moment là, dans la conversation, quelqu’un de très mal intentionné pourrait dire :

« Oui mais c’est pas très juste tout ça, car plus un pays est en difficulté, plus il a besoin d’emprunter, plus sa note est mauvaise, plus ça lui coûte cher, plus il est en difficulté… »

Si vous travaillez dans la finance (en général ce simple fait vous donne un vernis de crédibilité en public), balayez son intervention d’un : « Vous n’y connaissez rien, c’est beaucoup plus compliqué que ça… ». Cette technique fonctionne très bien, c’est d’ailleurs ce que font les financiers tous les jours quand ils rencontrent des contradicteurs.

Les Etats pauvres (et apparemment condamnés à le rester) sont donc quasi systématiquement dans une situation d’endettement qui grève leurs richesses et leurs recettes à en mettre leur avenir sous hypothèque, au propre comme au figuré.

Tout se passe comme si après l’effondrement des empires coloniaux, il avait fallu redéfinir des outils de contrôle sur les pays dits « sous-développés » de l’époque, et qui semblent toujours « en développement » 40 ans plus tard. Si, dans ce film noir, les pays prêteurs d’argent étaient aussi des consommateurs des ressources naturelles des pays endettés, la servitude par la dette serait le moyen optimal (un mot à garder en tête) de les maintenir sous contrôle, tout en ayant l’apparence de celui qui aide, puisqu’on est celui qui « prête », qui envoie des sacs de riz et qui donne des conseils sur le respect des droits de l’Homme dans ces pays.

Mon Dieu, il s’agit pourtant de la réalité, et ce que vous regardez n’est pas un film catastrophe hollywoodien mais le journal de 20h…

Notre travail consistait en fait à tirer avantage des différences entre les taux d’intérêts versés par chaque Etat, en se basant sur des méthodes mathématiques complexes, qui l’étaient suffisamment pour cacher à notre conscience (déjà bien anesthésiée) les implications de ce qu’on faisait dans l’économie réelle. Bien sûr, on ne peut pas faire des attaques ad-nominem contre tel ou tel employé des banques, car cette action des intervenants sur les marchés financiers n’est pas concertée ni délibérément orchestrée directement contre les pays pauvres par un quelconque groupe occulte, mais elle résulte de la rencontre entre un contexte historique et un système de pensée qui font que la seule façon de réaliser les valeurs qui servent d’objectif de vie à tout ce petit monde a été de gagner de l’argent aux dépens des autres, moins au fait des techniques de la finance donc plus faibles, dans un système où l’information dicte les rapports de force.

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