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Pour mes amis chrétiens

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Je ne pensais pas un jour avoir à écrire ce texte.

Et pourtant… un tas de choses que je ne croyais pas voir de mon vivant se sont produites.

Je ne pensais pas qu’on pourrait faire basculer notre pays, au point de monter des communautés les unes contre les autres.

Et pourtant… j’observe chaque jour comment des groupes identitaires cherchent, par tous les moyens, à faire de la différence de l’autre un problème ; Et de l’affirmation de soi un rejet.

J’ai de la peine au moment où j’écris ces lignes. Incontrôlable et personnelle, au delà des modestes responsabilités qui sont les miennes, au sein d’associations qui, avec des bouts de ficelles, tentent chaque jour de construire du commun, de réparer un peu de ce qui est abîmé, dans les coeurs comme dans les vies de nos voisins, de nos amis, de nos collègues, de nos enfants.

Un attentat après l’autre, une ville touchée après l’autre, on refait la terreur devenue routine: condamner la violence, faire preuve de solidarité envers celles et ceux qui souffrent, prendre les mesures pour parer aux conséquences et à l’escalade des tensions, faire preuve, autant que possible, du calme et du discernement nécessaires dans de telles périodes de crise, ne pas perdre son empathie et ne pas se laisser déborder par le cynisme politique auquel on assiste, qui fait descendre la dignité humaine chaque jour à un nouveau minimum.

Et pourtant… je me suis fait attraper par le coeur plus profondément que jamais, quand, sur mon téléphone, ont atterri en rafale toutes les alertes que je conjure dans mes prières:

On venait de tuer à Saint Etienne du Rouvray.

Atrocement, une fois de plus.

Un innocent, une fois de plus.

Un homme de Bien, une fois de trop.

Ce n’est pas n’importe quelle communauté qui est visée. Ce sont les catholiques, très spécifiquement et dans un moment particulier ; les quelques personnes qui, dans l’humilité et la dévotion les plus totales, se retrouvent le matin pour prier, renouveler leur espoir en Dieu et l’amour de leur prochain. Habiter les murs qui contemplent les âges et dire, au milieu du silence, dans un temps où le cynisme et le défaitisme semblent avoir partout pris le pas, qu’il existe encore un idéal, une espérance, lointaine et si proche, assez de beauté dans le coeur des êtres humains pour se l’approprier, pardonner, aimer et construire.

De tous ceux dont, dans la folie et la haine, quelque esprit tordu aurait pu faire un ennemi, de toutes les personnes dont quelque militant égaré aurait pu questionner la responsabilité dans les injustices de ce monde… on n’aurait pas pu trouver plus éloigné que l’abbé Jacques Hamel.

Et pourtant… c’est sa chère vie qu’ils ont volée et sa belle oeuvre qu’ils ont terminée.

Physiquement, du moins.

Car le nom de l’abbé ne s’éteindra pas, tandis que le leur n’est déjà plus qu’un mauvais souvenir.

Les actes de bien de l’abbé continueront de porter leurs fruits, tandis que leurs ignominies les poursuivront à jamais.

Dans l’incompréhension, on a souvent tendance à attribuer l’arbitraire à la démence. C’est trop vite évacuer le sens des actes et du consentement de ceux qui les produisent, dans la vie comme dans la mort.

Or, si les assassins et les terroristes sont des “fous”, ceux qui les envoient ne le sont absolument pas. Ils savent exactement ce qu’ils font et mesurent le mal qu’ils nous causent, à tou-te-s.

La volonté de frapper un homme d’église, de donner à voir une guerre qui opposerait des appartenances culturelles et religieuses différentes, est manifeste dans l’action de Daesh. Et malheureusement, tant de responsables politiques, pour des raisons qui leur sont personnelles, leur ont offert la manichéenne opposition que les assassins cherchaient tant, si loin de ce que le peuple vit, au quotidien. Les extrêmes se répondent et se légitiment, cherchant à nous faire sombrer dans leurs fantasmes de guerre civile, poussant les un-e-s et les autres à “choisir leur camp”, quand les leurs sont le même: celui de la haine et du rejet.

Quand les caméras sont coupées, quand les projecteurs s’éteignent, quand les estrades politiques sont vides, la vie reprend son cours.

Les gens vivent ensemble, mangent ensemble, éduquent leurs enfants ensemble, construisent ensemble, comme c’est le cas depuis si longtemps, à Saint Etienne du Rouvray comme ailleurs. Les chrétiens et les musulmans vivent en fraternité.

J’en suis le premier témoin.

Musulman, j’ai bénéficié tout au long de ma vie de l’amitié et de l’engagement de mes amis chrétiens, notamment catholiques. Et-ce, depuis l’enfance.

Pour un temps en Egypte, ce sont les soeurs de l’école Saint Marc, sur la corniche d’Alexandrie, qui me prenaient dans leur bras et cajolaient ma petite enfance.

Par intermittence sur les bancs des écoles catholiques, tout au long de ma scolarité, j’y ai été instruit et poussé au meilleur. Autant que possible, j’assistais aussi aux cours de catéchisme. J’y ai appris les valeurs de l’islam. J’y ai appris l’amour du prochain.

La paroisse organisait des activités, culturelles et sportives, auxquelles tout le monde participait, sans distinction. Les bénévoles, fidèles de l’église, y donnaient leur temps et leur énergie, sans compter.

Et même adulte, cette bienveillance est toujours là:

Quand le collectif contre l’islamophobie avait besoin d’une salle, c’est une église qui la lui prêtait. Quand la mosquée de Saint-Etienne du Rouvray avait besoin d’un terrain pour exister, c’est l’église qui le lui a offert pour un euro symbolique.

Dans mon expérience diplomatique au sein de l’OSCE, où se discutent les questions de droits humains et de sécurité, c’est souvent le représentant du Vatican qui a dénoncé l’islamophobie, par pure fraternité, quand tant d’autres pays se confondaient dans un silence coupable.

J’ai le souvenir d’un prêtre qui a dû faire face à une colère sans précédent à Paris, parce qu’il avait osé, malgré des franges identitaires au sein de sa paroisse, inviter un rabbin, une laïque et un homme musulman pour parler de questions qui nous concernent tous.

Ce sont bien des catholiques qui, conscients de la fraternité à laquelle leur foi les appelle, participent de manière décisive et avec des personnes d’autres confessions aux associations qui, parmi tant d’autres, font l’honneur de notre pays, de Coexister à Initiative & Changement en passant par le Secours Catholique.

Il y a personnellement eu des moments difficiles, des gens à l’esprit fermé qui, par ma couleur de peau ou ma foi, même enfant, voyaient en moi un problème. D’autres qui se sentaient investis à mon égard d’une mission d’évangélisation parfois trop insistante. Il y a eu, à travers l’histoire comme dans le présent, des courants, au sein des églises et des autres religions, qui font mentir les valeurs de la foi dont ils se réclament, mais Dieu m’est témoin qu’en ce temps qui m’a été imparti pendant les 38 dernières années, je n’ai que du bien à dire des communautés chrétiennes qu’il m’a été permis de rencontrer.

Si je prends le temps de témoigner de cela, c’est que je sais les efforts et les sacrifices que doivent concéder ceux qui, après tant d’années de solidarité, se retrouvent vulnérables face à ceux, d’un extrême comme d’un autre, qui essaient de nous diviser et de faire de nos appartenances des questions identitaires, aboutissant au rejet de l’autre et, à terme, à la perte de notre fondement le plus intime: cette espérance qui nous animait, en notre for intérieur, menacée de devenir un vague souvenir depuis que la colère nous définit.

En tant que musulman, je ne m’excuse de rien, mais je fraternise en tout.

Par simple cohérence avec ma foi, par simple justice et empathie envers celles et ceux qui, partout aujourd’hui, versent des larmes.

N’abandonnez rien. Ne renoncez à rien. N’éteignez pas la part de lumière et de respect qui éclairait votre coeur jusqu’ici. Par fidélité avec la vôtre.

Fraternellement, une fois de plus.

Parler d’espoir, une fois de plus.

Avec amour, jamais de trop.

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Le retour des Envahisseurs…

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Les musulmans… ces êtres étranges venus d’ailleurs pour conquérir la France. David Guéant les a vus. Tout a commencé un soir à la sortie d’une réunion des Mines Austères de l’Intérieur. Tout a commencé par l’histoire d’un homme que la fatigue avait rendu trop las. David Guéant sait désormais que les Envahisseurs sont LA, et LA, et aussi LA, mais surtout LA …non mais ils sont partout ou quoi ???

Là-dessus, David Guéant se réveille, tremblant dans son lit. Des gouttes de sueur coulent sur son front. Haletant, il réveille sa femme : « Mauricette, j’ai encore fait ce terrible cauchemar. Celui où il y avait des Zarabes partout. Ils portaient des barbes et des burkas. Prie donc la Sainte Laïcité pour mon salut, je sens que je perds pied… »

La pauvre femme s’exécute. Elle se lève péniblement, enfile ses charentaises et se dirige vers l’autel qui siège au milieu de leur salon en trainant des pieds. Y trône un livre (presque) saint : le Code de la Laïcité, édition 2020. On peut y lire les Psaumes de l’Exclusion, la Génèse des Exilés ou encore l’Evangile des Damnés (de la Terre). C’est dans ce dernier volume que Mauricette cherche fiévreusement le texte numéro 126, alinéa 12, intitulé « mesure-d’urgence-à-ne-pratiquer-qu’en-cas-de-mise-en-danger-de-l’intégrité-laïque ».

Ce texte avait été révélé il y a bien longtemps, en 2011, à une époque où on assistait à une islamisation rampante de notre sainte patrie. Il y en avait partout : des emburkés dans forêts, des enhijabés dans les églises, des barbus pour faire peur aux gosses et même au cinéma, ça n’arrêtait pas. Heureusement, le CPL veillait (CPL : Comité de Préservation Laïque).

On a essayé plusieurs trucs. D’abord on a dit que « yavait qu’à les mettre dans des barques (trouées) au milieu de la mer ». Puis MC Bryce Horteflow a sorti un maxi pour proclamer que « Niggas talk to talk but they can’t walk to walk, G » (soit, en patois, « un Nigga G quand yen a un ça va, c’est quand yen a plein que pas »). Ce à quoi Luke Skaï Waters, du ministère amer, a répondu : « yakka virer leurs mères de l’école, comme ça c’est sûr que les mini-Gs auront à cœur de réussir leur vie…en partant, si possible ».

Pendant ce temps là, du côté des Zarabes, l’ambiance (joviale) était plutôt à l’alliance ethnique. On y chantait, dansait, mangeait en se disant que non, vraiment non, Bouloulou ne viendrait pas.

Comme tu le vois, c’était l’été des tubes (d’aspirine). On peut même dire que pendant cette période, la débilité avançait à pas de Guéant.

On avait des anti-Zarabes de droite, qui disaient qu’il fallait une loi sur la Sainte Laïcité, mais on avait aussi des anti-Zarabes de gauche, plus sympas, qui disaient qu’il fallait une loi sur la Sainte Laïcité. Après un long et houleux débat, ils décidèrent de faire une loi sur la Sainte Laïcité, puis une autre, puis plein d’autres. Et là, c’était devenu chaud-les-potos d’être Zarabe. En gros, t’avais juste le droit de l’être en pensée, sinon t’étais grillé cash, un peu comme à la belle époque où les mecs devaient prier avec les yeux et pas prendre de bain le vendredi pour pas qu’on sache qu’ils en étaient (des musulmans, avant que tu demandes).

Alors d’un commun accord, ils se sont dit que l’idée de monter dans la barque n’était pas si mauvaise finalement. Pour aller ou ? Va savoir. En tout cas, ce qui était sûr, c’est que pour la première fois, il y avait réconciliation entre le père, la fille et la simple d’esprit.

Sur le quai, on leur disait de loin: 

Goodbye Arabs !!!

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Ma réponse aux (nombreux) commentaires sur rue89

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Je pense que cette discussion est d’utilité publique. A l’heure où ce pays traverse une page peu lumineuse de son histoire, je crois qu’il y a de franches disputes qui sont salutaires. Celle-ci, il me semble, en fait partie. Quand je parle de pages sombres de l’histoire, je ne fais pas seulement référence à la situation des musulmans et des autres minorités, qui ne sont que des composantes de ce pays parmi d’autres (même si certaines sont souvent mises, pour des raisons plus ou moins louables, au centre de l’objectif). Il y a comme quelque chose de cassé en France, où le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes, où la consommation d’antidépresseurs atteint des records, où le cynisme des politiques et une forme d’individualisme décomplexé font que notre pays détruit plus de lien entre nous qu’il n’en crée ce qui est, je pense, l’un des symptômes d’une société en déclin. C’est, au minimum, notre responsabilité de faire en sorte que ça change et c’est, au minimum, pour cela que je reste.

A ceux qui me demandent pourquoi le ton de mes textes est incisif, je dis qu’il n’est qu’une réaction à l’hostilité ambiante et à l’atmosphère délétère qui nous entoure. 

A ceux qui me reprochent de parler de manière revendicative du droit d’existence de l’Islam en France, je rappelle qu’on tend rarement le micro aux musulman(e)s pour parler de solidarité ou de développement durable, deux sujets sur lesquels ils auraient pourtant beaucoup de choses à dire.

Dans les lignes qui suivent, j’essaie d’apporter les réponses les plus franches possibles à nombre des questions et critiques qui ont été adressées par les lecteurs. L’exercice est en général périlleux, car souvent on vient pour affirmer plus que pour entendre. Quoi qu’il en soit, plutôt que de répondre au lance flammes (ce qui, vu la teneur de certains des commentaires, n’a pas manqué de traverser mon mince –mais génétiquement vindicatif- esprit), je préfère avoir recours à un extincteur et à un dictionnaire pour vous faire part de mes idées. 

Sur la laïcité, la visibilité de l’Islam et la pratique de la religion

La laïcité, telle que définie par la loi française, s’applique aux services publics et à l’état. Elle ne s’applique pas à l’espace public. La laïcité n’est pas une interdiction de visibilité des religions dans l’espace public. Elle n’est pas un droit de bannir toute expression religieuse qui déplairait aux yeux d’une frange de nos concitoyens pour qui l’athéisme est vécu comme un acte de foi se nourrissant de la négation de celle des autres. Elle ne doit pas être détournée pour dissimuler, sous couvert d’un appel à des valeurs prétendument républicaine, une haine de ceux qui souhaitent exprimer de manière visible leur religion.

On a l’impression que le simple fait de porter un foulard ou une barbe est déjà perçu comme le geste de trop : « cachez cet Islam que je ne saurais voir !! » semblent indiquer des regards dépités et des soupirs désapprobateurs. Comme le tampon de modération, celui de l’ostentation est apposé à toute image qui déplairait. C’est pourtant un droit fondamental de choisir les formes d’expression de notre foi.

Donc non, l’expression religieuse ne doit pas être cantonnée à l’espace privé des individus. Ils ont le droit, comme ils le veulent, de l’affirmer dans la sphère publique tant qu’ils ne contreviennent pas aux lois républicaines. C’est le respect strict de ces lois que j’exige et tout républicain qui respecte un minimum les fondations de ce pays devrait me soutenir dans cette démarche. 

Concernant la pratique de l’Islam, et pour faire référence à l’accomplissement de la prière, il y a également bon nombre de malentendus. Alors oui, je sais bien que vu l’imaginaire collectif que construisent les séries télés et les films, ouuh comme ça fait peur un musulman qui se prosterne sur une pelouse… pourtant, s’agissant de l’espace public, chaque citoyen est libre de faire ce qu’il veut. Je dis une prière comme un passant dirait un poème. Je me prosterne comme quelqu’un d’autre ferait sa gymnastique, même si la signification et l’importance que cela revêt pour moi est intense. L’accomplissement d’un tel acte n’est aucunement assimilable à du prosélytisme. Donc sur ce point aussi, la loi est claire.

Il y a donc dans notre pays un cadre juridique, fruit de longs combats, qui garantit la neutralité des pouvoirs publics en matière de religion et la libre expression de leur foi par les citoyens. Il s’agirait maintenant d’en prendre connaissance et de faire la différence entre respect de la laïcité dans les instances publiques et négation partisane de l’expression religieuse. Connaître ce genre de lois, c’est un peu un smic républicain…

Sur la citoyenneté et la définition de l’identité française

Etre citoyen français, c’est disposer d’un document précisant que l’on est de nationalité française et que, à ce titre, on respecte les lois et bénéficie des droits qu’offre ce pays. Nulle part il n’est dit que je dois être solidaire de l’action menée par ce pays. Au contraire, je serais un piètre citoyen si je ne mettais pas en garde mes frères (rappelez vous de notre devise) contre les dérives qui menacent notre unité.

En même temps c’est un lien puissant de se dire qu’on vit ensemble, que nos enfants vont grandir ensemble et, pour la plupart, partager leur futur ensemble. Ca devrait nous faire ressentir la responsabilité de créer un cadre où chacun peut vivre sans avoir perpétuellement le sentiment d’être sur un strapontin, guetté par les contrôleurs d’une sombre identité.

Plusieurs lecteurs me demandent mon avis sur la situation des « pays musulmans ».

J’ai envie de répondre : Je ne sais pas trop, je vis ici. C’est quoi un « pays musulman » ? Et en quelle qualité pourrais-je m’exprimer sur ce sujet ? Est-ce en lien avec ma prise de position dans la tribune que Rue89 publie ?

Les musulmans de nationalité Française n’ont pas toujours de lien automatique avec un pays d’origine, ce qui d’ailleurs rend absurde la déchéance de nationalité. Par ailleurs, si vous faites référence aux pays arabes, la plupart d’entre eux sont des régimes autoritaires qui briment leurs citoyens, encore plus s’ils affirment leur religion, ce qui est souvent utilisé par les islamophobes comme un argument pour dire « Voyez ? Zêtes mieux traités ici alors la ramenez pas… ».

Il est également utile de préciser que si 90% des arabes sont des musulmans, 90% des musulmans ne sont pas des arabes. Ca permet de mettre en perspective les amalgames qui sont souvent faits entre religion, groupe ethnique/culturel et citoyenneté.

Me concernant, je pense que nous définissons tous l’identité française à notre façon. Elle est une mosaïque aux millions de facettes et pas un bloc monolithique, grisâtre et figé. Il est important aussi de préciser l’idée d’identité multiple : chacun d’entre nous ne se définit pas par une seule chose. Certains penchent plus pour leur emploi, d’autres pour leur drapeau, d’autre pour la passion qui les anime. Ces diverses parts de ce que nous sommes ne sont pas mutuellement exclusives, mais mutuellement enrichissantes.

Me concernant, je me sens français dans mon langage et mon sens de l’humour, ma capacité à râler en faisant la queue à la station d’essence, rire aux mêmes blagues des Inconnus, chanter les mêmes génériques pourris de dessins animés des années 80, me plaindre au restaurant, parler de sauver l’environnement en rêvant de conduire une Porsche et penser que demain ça sera pire mais que c’est de la faute des autres… 

Je suis Musulman, je suis égyptien dans mon lien à la terre de mes origines, algérien dans mes crises de nerfs, indien dans ma cuisine, américain dans mes baskets, japonais dans mon imaginaire d’enfant et je me porte très bien comme ça.

Et vous, qu’est ce qui vous définit ?

J’aimerais également revenir sur une expression qui revient souvent dans la bouche de chroniqueurs et de penseurs (ce dernier qualificatif reste à prouver) dont je ne citerai pas le nom ici pour ne pas faire affront aux lecteurs ni salir mon clavier, vu qu’il me reste encore quelques lignes à écrire : « A Rome, fais comme les Romains. »

Cette phrase, hymne à l’assimilation sans condition, dit plusieurs chose à celui à qui on l’adresse :

–       Là, tout de suite, tu n’es pas Romain

–       tu fais comme les autres, point

–       non au changement et surtout tu touches à rien

–       les Romains ont raison

–       …

Donc non, je ne ferai pas comme les Romains. Quand ON est citoyen d’un pays, ON définit autant que les autres ce qui fait l’identité de ce pays. Quand ON est en désaccord avec la politique de notre pays, ON l’exprime et on fait ce qu’ON peut pour la changer. Quand ON regarde rétrospectivement l’histoire de notre pays, ON a le droit de dire qu’il y a des passages qu’ON aime moins que d’autres et d’en tirer les conséquences pour le futur. C’est l’effort collectif des citoyens qui crée le changement.

Sur la méthodologie, les sondages et le discours médiatique

Concernant le sondage du Figaro que je commente à la fin de ma tribune, il y a une tournure qui est imprécise stricto senso. Quand je dis « 76% des Français… » je devrais plutôt utiliser l’expression « 76% des Français qui se sont exprimés dans ce sondage… ». Les conclusions que j’en tire sont pourtant justifiées. Preuve en est la misère des collectes des ONGs en faveur des sinistrés au Pakistan (300 euros pour la Fondation de France). Si l’échantillon des avis exprimés est biaisé en ce qu’il est le reflet du lectorat web du Figaro, les collectes sont recensées sans distinction d’appartenance à un groupe politique particulier.

Les biais dans les statistiques et les sondages peuvent venir de la manière dont l’échantillon est formé, de la date à laquelle le sondage est fait, de la manière dont la question est posée, de la méthodologie utilisée pour recenser les réponses, etc

Ces biais laissent une certaine marge de manœuvre aux instituts de sondage et à leurs commanditaires pour construire une analyse dans une direction plutôt qu’une autre, mais ne peuvent pas expliquer une telle asymétrie dans les résultats quand l’échantillon est plus nuancé, ce qui est le cas du lectorat du Figaro qui, certes, est plutôt à droite, mais pas dans ces proportions. Ensuite, la question posée invitait les gens sur un sentiment et pas sur un engagement de don, ce qui veut dire que l’état réel de l’opinion est sous évalué, les gens s’exprimant en général plus philanthropes qu’ils ne le sont réellement.

Le cas de ce sondage est intéressant à bien des égards, car il permet de déconstruire la manière dont l’empathie s’exprime. Plusieurs remarques pertinentes ont été faites dans les commentaires à ce sujet :

–       “On donne de préférence à ceux pour qui on a de la sympathie”

Très bien. Dans ce cas, qu’est ce qui fait qu’on a plus de sympathie pour les Haïtiens que pour les Pakistanais ? (ou plutôt moins de sympathie pour les Pakistanais)

Je pense que c’est l’Islam et l’association aux talibans. La manière dont le discours médiatique est construit autour des talibans et de leur supposée connivence avec les Pakistanais est ce qu’on appelle un épouvantail. Un tel dispositif permet de jouer sur les peurs des citoyens occidentaux vis-à-vis de ce qui est qualifié de « nébuleuse » et qui mêle, dans un monde imaginaire de peurs ressenties : terrorisme, pouvoir religieux et pratique rigoriste de l’Islam. C’est ce qu’alimentent en permanence les séries tv mettant en scène des luttes anti-terrorisme sous alerte permanente, ainsi que des reportages d’info-spectacle reprenant la même rhétorique.

Ces peurs sont ensuite utilisées pour exiger de nous, citoyens, l’acceptation de renoncer à toujours plus de libertés pour retrouver un sentiment de sécurité.

Plus proche de chez nous, notez comme le mot « burka » a été introduit dans le débat sur le voile intégral pour convoquer ce sentiment de crainte et de rejet vis-à-vis du monde des talibans. Je n’ai personnellement jamais vu la moindre burka en France. Et vous ?

Dans leur malheur, les Pakistanais peuvent en vouloir à ceux qui les ont déshumanisés dans notre imaginaire au point que leur désastre ne soit pas chez nous une cause populaire, Jack Bauer en première ligne.

–       “Les collectes pour le tsunami ont été massives, alors que les zones touchées comptaient de nombreux musulmans.”

C’est que, comme le notait un lecteur, l’image des Indonésiens n’est pas celle des Pakistanais. Par ailleurs, le thème de collecte à l’époque était centré autour de plusieurs pays, notamment la Thaïllande et le Sri Lanka et a permis de plus facilement sensibiliser les Français à cette cause.

J’avoue que c’est insupportable de comparer ces malheurs les uns avec les autres. Une vie humaine vaut la même chose, où qu’elle soit et c’est par manque de connaissance de l’autre qu’on perd le minimum d’empathie qui nous ferait réaliser que les mamans et les enfants (et leurs papas, barbus ou non) du Pakistan ont besoin de nous, là tout de suite.

De manière plus générale, sur les mécanismes de l’empathie, il y a beaucoup de choses à dire mais qui seraient injustement traitées par un simple survol.

Ce que je dis

Je dis que nous vivons une période difficile de notre histoire où plusieurs lignes de fracture apparaissent dans notre société : l’islamophobie grandissante, l’aggravation des inégalités dans la distribution des richesses, la détérioration du lien social et la perte d’espoir de plus en plus visible chez les jeunes.  

Il y a une profonde incompréhension et une méconnaissance de l’autre, qu’il faut résoudre par un dialogue dépassionné et un respect de l’autre, qui commence par une acceptation inconditionnelle de ce qu’il est, quelle que soit sa tenue, sa religion, ses idées. Quand on parle d’islamophobie, il ne faut plus faire comme si ça n’existait pas. C’est sur notre sol qu’on mitraille des mosquées et qu’on lacère au cutter des femmes qui portent le foulard.

Ensuite, nous traversons une crise morale : les gouvernants et ceux qui nous proposent de les suivre ne se comportent pas comme des modèles. Ils sont aux antipodes des valeurs qu’ils disent défendre. Quand un ministre condamné pour injure raciale nous parle de légitimité, quand le héraut de la transparence fiscale se retrouve au cœur d’un scandale financier, quand un président flambeur nous parle de république irréprochable et économe, on sait qu’il n’y a plus grand-chose à espérer d’eux.

Jamais le fait politique n’a été aussi fort dans notre société, c’est-à-dire l’espoir que l’action collective puisse améliorer la situation de notre pays. Pourtant, jamais on a eu si peu confiance dans les politiques pour participer à cette tâche.

Ce n’est pas si grave, c’est nous les citoyens et il y a tant de moyens d’actions pour changer les choses dans notre vie de tous les jours, à commencer par cette discussion si on en tire des enseignements réels.

Enfin, il y a une crise socio-économique : je mêle les deux car je pense que le lien social qui nous unit pâtit du modèle dans lequel nous vivons depuis que notre sort est dicté par des mécanismes purement économiques. J’ai consacré (en partie) mon livre à ça donc j’ai (pour un prochain article) ma petite idée là dessus. Nous vivons toujours plus proches les uns des autres, pourtant la distance entre nous ne cesse de s’agrandir. On n’a jamais autant eu envie de changer le monde, pourtant on se sent impuissants face à un système qui clame son inéluctabilité. Est-ce qu’il n’y a qu’à moi que ça pose problème ?

Si, comme l’un des commentateurs le notait, la stratégie de ceux qui nous gouvernent est de diviser pour mieux régner, alors à nous de les faire mentir.

Il est temps de poser les vraies questions.

 

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