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Decorum : Dans les coulisses du cirque médiatique

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Crédits : raindog

 

Ce texte n’est pas un cri de rage. Il est une farce épique. Celle du cirque médiatique qui occupe nos écrans et nos esprits, des pages de journaux aux ondes radios, propageant une seconde après l’autre la nouvelle vérité : celle que les médias valident, comme instance légitimatrice d’un consensus qui se construit en temps réel : l’information.

Depuis la sortie de mon livre Foul Express et ma prise de position en tant que porte parole du Collectif Contre l’Islamophobie en France, ces dernières années m’ont donné l’occasion de côtoyer les médias d’assez près, sans pare-chocs ni maquillage.

Des clowns sans nez rouge

Petits fours et boissons, sur la table du salon d’attente des invités. Nous sommes à deux pas de l’Arc de Triomphe et dans quelques minutes, je commenterai à l’antenne de la BBC les résultats des élections présidentielles. Quelques secondes avant d’entrer dans le studio, on m’informe que le représentant du FN est là et on me demande si j’accepterais d’intervenir face à lui. En temps normal, je refuse systématiquement les changements de plan. Mais là, ça tombe bien : j’ai deux ou trois trucs à lui dire…

Pendant ce temps là, Christine Ockrent, assise en face de moi, commente hors écran la cravate et la chemise de Gilbert Collard, « l’infâme » avocat de l’audimat qui traîne ses guêtres autour de Marine le Pen : « Il aurait pu boutonner son col, quand même. C’est pas correct… ». Haute est la pensée journalistique, parfois. De son côté, Dominique Moïsi chipe un stylo aux couleurs de la BBC qu’il range dans sa veste. Les invités se suivent dans un exercice de matraquage des « éléments de langage » que leur ont préparés leurs équipes. Le ministre Pierre Lellouche ne tarde pas à arriver tandis que j’explique à l’antenne, les yeux dans les yeux, ma façon de penser au porte-parole du FN.

 

Dans l’arène

Avant chaque émission où j’interviens de manière contradictoire, je me suis fixé une règle : ne JAMAIS discuter avec mon adversaire avant d’être à l’antenne.

D’abord pour une raison stratégique : parler, c’est donner une information qui pourrait servir à l’autre. On se prive en outre d’un effet de surprise quant à la tonalité du débat. Le silence crée un malaise qui peut donner un avantage psychologique.

Mais surtout, l’échange cordial crée une connivence, une retenue qui modifie forcément la nature du débat. On a du mal à détruire les arguments d’une personne avec laquelle on a échangé des sympathies autour d’un café avant d’entrer dans le studio.

Par ailleurs, il y a une forme de malhonnêteté vis à vis du public : en effet, quand on fait un briefing préalable à l’émission, chacun sait à priori le contenu des interventions des uns et des autres et on sert, avec l’apparence du direct, un débat très policé, dans le champ de l’acceptable. Que reste-t-il de la confrontation des idées ?

Je suis par contre ouvert au dialogue après l’émission mais, allez savoir pourquoi, Françoise Laborde (sénatrice PRG qui a porté la loi anti nounou voilées) et Ludovic de Danne (FN) n’ont pas souhaité se lier d’une longue et fructueuse amitié avec moi…

J’ai souvent bénéficié de deux avantages significatifs : être encore relativement peu connu dans les médias et avoir la dégaine d’un « jeune de banlieue » (comprendre « arabe+baskets+sac à dos »), ce qui ne laisse pas trop présager de la teneur de mon discours avant que je n’ouvre la bouche. Ça me va très bien.

Un singe en haute voltige

S’exprimer dans les médias doit servir un objectif.

On doit choisir de le faire, et non subir l’agenda des médias qui sont friands de « bons clients » capables de faire illusion le temps d’une émission, voire de faire grimper l’audimat.

Dans les coulisses du spectacle: Comment fonctionne une rédaction ?

C’est simple : quels sont les sujets du jour ? Terrorisme ? Racisme ? Crise financière ? Trouvez-moi un expert ou une victime pour chacun de ces sujets. Et c’est ainsi que le téléphone sonne pour les demandes d’interviews.

Au bout du compte, on s’en fiche un peu de ce que vous avez à dire. On a du temps d’antenne à remplir entre deux pubs et il nous faut quelqu’un qui fasse l’affaire et n’explose pas à l’antenne. Exploser… au sens figuré, va sans dire (je précise, pour ces messieurs de la DCRI).

Il existe des journalistes d’investigation. Il en existe même qui sont intègres.

Il existe des gens qui sont prêts à sacrifier leur carrière pour dire la vérité et à endurer le dénigrement et la précarité pour cela.

Ils sont bien rares.

Le reste : des employés, des téléspectateurs et des consommateurs comme les autres. Opportunistes, ambitieux, d’un courage et d’une intégrité à géométries variables.

En général, les gens ont tellement envie de voir leur visage sur un écran que le job est facile. Il suffit de demander.

Le matin de l’assaut sur l’appartement de Mohamed Merah, les demandes d’interviews ont fusé. Je les ai refusées en bloc. Je n’avais ni quelque chose de particulier à en dire, ni toutes les infos, ni message à faire passer au nom du CCIF, donc aucune raison valable de m’exprimer à ce stade de l’affaire. Bien sûr, je donnais quand même certaines orientations pour les articles des quelques journalistes dont j’apprécie la qualité de travail, en leur fournissant des éclairages d’un point de vue statistique ou sur ce qui se dit à l’étranger, dans la mesure de mes capacités. Mais rien de plus.

N-ième coup de fil de la journée. Dialogue :

Journaliste d’Al Jazeera Doha : Bonjour, est ce que vous pouvez aller en studio pour 16h en direct sur Al Jazeera English ?

Moi : Non.

Journaliste d’Al Jazeera Doha : Pourquoi ?

Moi : Je n’ai pour l’instant strictement rien à dire sur le sujet.

Journaliste d’Al Jazeera Doha : Savez-vous que nous détenons le record d’audience sur cette plage horaire où nous sommes suivis par des dizaines de millions de personnes ?

Moi : Très bien, comme ça vous pourrez diffuser des spots publicitaires à la place de mon interview…

Fin de l’entretien.

Un autre jour, une correspondante d’une chaîne étrangère à Paris m’appelle après avoir insisté auprès de mon équipe pour obtenir un entretien. Après avoir passé 30 mn avec elle à faire preuve de la plus grande pédagogie face à ce qu’il convient d’appeler de la débilité (j’ai vérifié le sens clinique du terme au préalable), elle conclut l’entretien en me demandant si je pouvais lui envoyer un résumé de notre conversation. Et pourquoi pas faire son job et toucher son salaire à sa place…

Plus récemment, interview pour le Washington Times. En raccrochant, mon épouse me dit « Mais pourquoi tu lui as dit que cette phrase était en « OFF » ? C’était la plus importante de ton message… ». Bah, justement pour être sûr qu’elle la mette dans son papier.

On rencontre toutes sortes de choses dans le monde des médias :

Il y a l’amie qui veut être sympa et qui donne ton numéro à la terre entière quel que soit le sujet, qu’il soit de près ou de loin lié à tes compétences,

Il y a le journaliste russe qui ne comprend pas en quoi l’islamophobie est un problème (forcément, dans un contexte où il est toléré de faire du hachis de civils en Tchétchénie, on a du mal…),

Il y a le journaliste algérien qui veut entreprendre un débat sémantique sur le premier mot de ta phrase d’introduction et te sert un monologue sur sa façon de voir les choses,

Il y a tous ceux qui copient dans les grandes largeurs les analyses de Foulexpress.com sans jamais les citer,

Il y a les journalistes américains qui ne comprennent rien aux phénomènes sociologiques que tu décris mais qui trouvent que tout est « fantastic amazing !!! » tant que ça fait de l’audience,

Il y a le journaliste bulgare qui a lu dans le moindre détail l’ensemble de tes déclarations et qui demande une source pour chaque mot que tu prononces,

Il y a le journaliste connu qui croit que tu rêves de lui donner une interview et qui t’envoie un mail comme si l’affaire était déjà pliée (genre « quand est ce qu’on peut se voir ? J’ai 5 mn pour vous… »),

Il y a celui qui vient avec une idée du reportage déjà toute prête, et qui te souffle le texte au travers de ses questions : « Ne pensez vous pas que les minorités issues de la diversité en France sont de plus en plus dans une situation de victimisation, de par leur souffrance sociale et leur héritage, n’est ce pas ? Si, quand même… »,

Il y a celui qui devrait se réorienter dans les scénarios de science fiction et qui transforme complètement ton propos une fois qu’il le diffuse,

Il y a les invités qui ne veulent pas débattre avec toi parce que tu es trop « controversé » (comprendre « pas d’accord »), il y a les petits arrangements qu’on te propose (« ce serait bien si tu disais que… »), les mecs qui te cirent les pompes en te présentant dans une conférence et te taillent un costume de poignards en ton absence, etc.

Bref, toutes sortes de choses.

Equilibriste sur le fil

J’en tire quelques enseignements :

1)     Bien garder la tête froide : ne pas croire que parce qu’on passe dans une conférence, à la télé, dans les journaux, à la radio, il faille en tirer la moindre fierté. Il faut quand même récurer la cuvette des toilettes en rentrant à la maison et faire face à la réalité le lendemain matin. Les médias et le showbiz sont un cirque : quand on t’y invite, rappelle toi que tu es probablement l’attraction du spectacle. Renouveler ses intentions et ne jamais juger son mérite à l’approbation des autres. Etre lucide sur ce dont on est capable et surtout sur ses limites.

2)     Avoir une raison de s’exprimer publiquement : parler sans objectif, c’est plus proche de la thérapie psychiatrique que de l’expression utile. J’ai appris ma leçon de médias en regardant des célébrités s’épancher sur leur vie dans une espèce de spleen, allongés sur des divans, débitant des vacuités, tenant des propos aussi vides que leur cerveau. Il faut avoir une bonne raison de parler à un grand nombre de personnes : dans mon cas, c’est la volonté de déclencher une prise de conscience sur la situation de l’islamophobie en France (via le CCIF) et de redonner de l’espoir à ceux qui m’écoutent, en les convaincant que dans le domaine de l’économie comme dans celui de l’éducation ou de l’environnement, un autre monde, plus juste, est possible (via FoulExpress). Si on n’a pas un objectif clair et utile quand on ouvre la bouche, mieux vaut se taire, faute de quoi on risque de causer du tort, à soi-même et aux autres.

3)     Etre prêt : la parole publique ne s’improvise pas. Il y a un art de la transmission du message ; un art pour toucher les cœurs, pour convaincre, pour expliquer. On peut avoir des facilités d’élocution, mais ça ne dispense en rien de s’exercer pour s’améliorer et parer aux erreurs classiques que l’on fait quand on est mal préparé : une volonté d’être à tout prix exhaustif, une incapacité à voir le dialogue autrement que dans un antagonisme, une trop grande émotivité, un manque de répartie et d’arguments, etc. Tout cela s’apprend et se travaille. En communication, la forme d’un message est malheureusement plus marquante que le fond.

4)     Savoir choisir : être capable de dire non à une interview, une conférence, une invitation qui ne correspond pas à l’un des objectifs que l’on s’est fixés (voir point 2) ou qui peut porter préjudice aux idées que l’on défend. Il faut aussi être capable de choisir les messages que l’on diffuse et ne pas se disperser. En général, à chaque série d’interviews et en fonction du contexte, je me fixe 3 informations à faire passer. Je les présente ou les aborde de manière différente en fonction du média et du sujet de l’interview, mais je reviens systématiquement à mes 3 messages, qui doivent servir l’objectif fixé. Tout le reste, c’est de la conversation.

5)     Se remettre en question : toujours se demander à quoi ça a servi de parler et quel en a été l’impact, de la manière la plus dure et la plus exigeante possible. J’ai donné plus d’une centaine d’interviews ces derniers mois : Combien en avez vous vues/lues/entendues ? Combien ont été utiles ? Aviez-vous besoin d’être convaincu(e)s qu’il y a de la violence et du racisme en France ou aviez-vous juste besoin de vous rassurer ? L’immense majorité d’entre elles ont été pour des médias étrangers, qui donnent beaucoup plus d’importance au débat contradictoire dès lors qu’il ne remet pas en cause la politique intérieur de leur pays. Ainsi, le quotidien Tokyo Shimbun traite de manière très ouverte le sujet de l’islamophobie en France, mais beaucoup plus difficilement du racisme anti-Coréens au Japon…  Dans ce jeu médiatique là, qui suis-je, moi, Marwan Muhammad, pour donner des leçons ? Personne. Et c’est bien de le rappeler. Si je suis assis dans le fauteuil de l’invité, c’est parce que beaucoup trop de personnes bien plus méritantes que moi l’ont refusé, ou n’y ont simplement pas étés conviées. J’essaie de m’en montrer digne pour ne jamais faire honte à tous ces gens qui placent, injustement à mon avis, des espoirs en moi, mais cela ne doit jamais devenir une vérité durable.


Fin du spectacle

Que reste-t-il des médias une fois la télé réduite au silence ? Que reste-t-il de ceux qu’on y voit une fois les projecteurs éteints ? Pas grand-chose, car la réalité se nourrit d’expériences humaines plus que d’images et de phrases répétées. La vie ne se joue pas dans le cirque médiatique dont nous sommes de dociles spectateurs. La vérité est plus grande, plus complexe et plus riche qu’une vidéo sur youtube ou qu’une coupure de presse. A force de regarder des clashs et de vivre des combats d’idées par procuration, on finirait presque par l’oublier…

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Ma réponse aux (nombreux) commentaires sur rue89

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Je pense que cette discussion est d’utilité publique. A l’heure où ce pays traverse une page peu lumineuse de son histoire, je crois qu’il y a de franches disputes qui sont salutaires. Celle-ci, il me semble, en fait partie. Quand je parle de pages sombres de l’histoire, je ne fais pas seulement référence à la situation des musulmans et des autres minorités, qui ne sont que des composantes de ce pays parmi d’autres (même si certaines sont souvent mises, pour des raisons plus ou moins louables, au centre de l’objectif). Il y a comme quelque chose de cassé en France, où le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes, où la consommation d’antidépresseurs atteint des records, où le cynisme des politiques et une forme d’individualisme décomplexé font que notre pays détruit plus de lien entre nous qu’il n’en crée ce qui est, je pense, l’un des symptômes d’une société en déclin. C’est, au minimum, notre responsabilité de faire en sorte que ça change et c’est, au minimum, pour cela que je reste.

A ceux qui me demandent pourquoi le ton de mes textes est incisif, je dis qu’il n’est qu’une réaction à l’hostilité ambiante et à l’atmosphère délétère qui nous entoure. 

A ceux qui me reprochent de parler de manière revendicative du droit d’existence de l’Islam en France, je rappelle qu’on tend rarement le micro aux musulman(e)s pour parler de solidarité ou de développement durable, deux sujets sur lesquels ils auraient pourtant beaucoup de choses à dire.

Dans les lignes qui suivent, j’essaie d’apporter les réponses les plus franches possibles à nombre des questions et critiques qui ont été adressées par les lecteurs. L’exercice est en général périlleux, car souvent on vient pour affirmer plus que pour entendre. Quoi qu’il en soit, plutôt que de répondre au lance flammes (ce qui, vu la teneur de certains des commentaires, n’a pas manqué de traverser mon mince –mais génétiquement vindicatif- esprit), je préfère avoir recours à un extincteur et à un dictionnaire pour vous faire part de mes idées. 

Sur la laïcité, la visibilité de l’Islam et la pratique de la religion

La laïcité, telle que définie par la loi française, s’applique aux services publics et à l’état. Elle ne s’applique pas à l’espace public. La laïcité n’est pas une interdiction de visibilité des religions dans l’espace public. Elle n’est pas un droit de bannir toute expression religieuse qui déplairait aux yeux d’une frange de nos concitoyens pour qui l’athéisme est vécu comme un acte de foi se nourrissant de la négation de celle des autres. Elle ne doit pas être détournée pour dissimuler, sous couvert d’un appel à des valeurs prétendument républicaine, une haine de ceux qui souhaitent exprimer de manière visible leur religion.

On a l’impression que le simple fait de porter un foulard ou une barbe est déjà perçu comme le geste de trop : « cachez cet Islam que je ne saurais voir !! » semblent indiquer des regards dépités et des soupirs désapprobateurs. Comme le tampon de modération, celui de l’ostentation est apposé à toute image qui déplairait. C’est pourtant un droit fondamental de choisir les formes d’expression de notre foi.

Donc non, l’expression religieuse ne doit pas être cantonnée à l’espace privé des individus. Ils ont le droit, comme ils le veulent, de l’affirmer dans la sphère publique tant qu’ils ne contreviennent pas aux lois républicaines. C’est le respect strict de ces lois que j’exige et tout républicain qui respecte un minimum les fondations de ce pays devrait me soutenir dans cette démarche. 

Concernant la pratique de l’Islam, et pour faire référence à l’accomplissement de la prière, il y a également bon nombre de malentendus. Alors oui, je sais bien que vu l’imaginaire collectif que construisent les séries télés et les films, ouuh comme ça fait peur un musulman qui se prosterne sur une pelouse… pourtant, s’agissant de l’espace public, chaque citoyen est libre de faire ce qu’il veut. Je dis une prière comme un passant dirait un poème. Je me prosterne comme quelqu’un d’autre ferait sa gymnastique, même si la signification et l’importance que cela revêt pour moi est intense. L’accomplissement d’un tel acte n’est aucunement assimilable à du prosélytisme. Donc sur ce point aussi, la loi est claire.

Il y a donc dans notre pays un cadre juridique, fruit de longs combats, qui garantit la neutralité des pouvoirs publics en matière de religion et la libre expression de leur foi par les citoyens. Il s’agirait maintenant d’en prendre connaissance et de faire la différence entre respect de la laïcité dans les instances publiques et négation partisane de l’expression religieuse. Connaître ce genre de lois, c’est un peu un smic républicain…

Sur la citoyenneté et la définition de l’identité française

Etre citoyen français, c’est disposer d’un document précisant que l’on est de nationalité française et que, à ce titre, on respecte les lois et bénéficie des droits qu’offre ce pays. Nulle part il n’est dit que je dois être solidaire de l’action menée par ce pays. Au contraire, je serais un piètre citoyen si je ne mettais pas en garde mes frères (rappelez vous de notre devise) contre les dérives qui menacent notre unité.

En même temps c’est un lien puissant de se dire qu’on vit ensemble, que nos enfants vont grandir ensemble et, pour la plupart, partager leur futur ensemble. Ca devrait nous faire ressentir la responsabilité de créer un cadre où chacun peut vivre sans avoir perpétuellement le sentiment d’être sur un strapontin, guetté par les contrôleurs d’une sombre identité.

Plusieurs lecteurs me demandent mon avis sur la situation des « pays musulmans ».

J’ai envie de répondre : Je ne sais pas trop, je vis ici. C’est quoi un « pays musulman » ? Et en quelle qualité pourrais-je m’exprimer sur ce sujet ? Est-ce en lien avec ma prise de position dans la tribune que Rue89 publie ?

Les musulmans de nationalité Française n’ont pas toujours de lien automatique avec un pays d’origine, ce qui d’ailleurs rend absurde la déchéance de nationalité. Par ailleurs, si vous faites référence aux pays arabes, la plupart d’entre eux sont des régimes autoritaires qui briment leurs citoyens, encore plus s’ils affirment leur religion, ce qui est souvent utilisé par les islamophobes comme un argument pour dire « Voyez ? Zêtes mieux traités ici alors la ramenez pas… ».

Il est également utile de préciser que si 90% des arabes sont des musulmans, 90% des musulmans ne sont pas des arabes. Ca permet de mettre en perspective les amalgames qui sont souvent faits entre religion, groupe ethnique/culturel et citoyenneté.

Me concernant, je pense que nous définissons tous l’identité française à notre façon. Elle est une mosaïque aux millions de facettes et pas un bloc monolithique, grisâtre et figé. Il est important aussi de préciser l’idée d’identité multiple : chacun d’entre nous ne se définit pas par une seule chose. Certains penchent plus pour leur emploi, d’autres pour leur drapeau, d’autre pour la passion qui les anime. Ces diverses parts de ce que nous sommes ne sont pas mutuellement exclusives, mais mutuellement enrichissantes.

Me concernant, je me sens français dans mon langage et mon sens de l’humour, ma capacité à râler en faisant la queue à la station d’essence, rire aux mêmes blagues des Inconnus, chanter les mêmes génériques pourris de dessins animés des années 80, me plaindre au restaurant, parler de sauver l’environnement en rêvant de conduire une Porsche et penser que demain ça sera pire mais que c’est de la faute des autres… 

Je suis Musulman, je suis égyptien dans mon lien à la terre de mes origines, algérien dans mes crises de nerfs, indien dans ma cuisine, américain dans mes baskets, japonais dans mon imaginaire d’enfant et je me porte très bien comme ça.

Et vous, qu’est ce qui vous définit ?

J’aimerais également revenir sur une expression qui revient souvent dans la bouche de chroniqueurs et de penseurs (ce dernier qualificatif reste à prouver) dont je ne citerai pas le nom ici pour ne pas faire affront aux lecteurs ni salir mon clavier, vu qu’il me reste encore quelques lignes à écrire : « A Rome, fais comme les Romains. »

Cette phrase, hymne à l’assimilation sans condition, dit plusieurs chose à celui à qui on l’adresse :

–       Là, tout de suite, tu n’es pas Romain

–       tu fais comme les autres, point

–       non au changement et surtout tu touches à rien

–       les Romains ont raison

–       …

Donc non, je ne ferai pas comme les Romains. Quand ON est citoyen d’un pays, ON définit autant que les autres ce qui fait l’identité de ce pays. Quand ON est en désaccord avec la politique de notre pays, ON l’exprime et on fait ce qu’ON peut pour la changer. Quand ON regarde rétrospectivement l’histoire de notre pays, ON a le droit de dire qu’il y a des passages qu’ON aime moins que d’autres et d’en tirer les conséquences pour le futur. C’est l’effort collectif des citoyens qui crée le changement.

Sur la méthodologie, les sondages et le discours médiatique

Concernant le sondage du Figaro que je commente à la fin de ma tribune, il y a une tournure qui est imprécise stricto senso. Quand je dis « 76% des Français… » je devrais plutôt utiliser l’expression « 76% des Français qui se sont exprimés dans ce sondage… ». Les conclusions que j’en tire sont pourtant justifiées. Preuve en est la misère des collectes des ONGs en faveur des sinistrés au Pakistan (300 euros pour la Fondation de France). Si l’échantillon des avis exprimés est biaisé en ce qu’il est le reflet du lectorat web du Figaro, les collectes sont recensées sans distinction d’appartenance à un groupe politique particulier.

Les biais dans les statistiques et les sondages peuvent venir de la manière dont l’échantillon est formé, de la date à laquelle le sondage est fait, de la manière dont la question est posée, de la méthodologie utilisée pour recenser les réponses, etc

Ces biais laissent une certaine marge de manœuvre aux instituts de sondage et à leurs commanditaires pour construire une analyse dans une direction plutôt qu’une autre, mais ne peuvent pas expliquer une telle asymétrie dans les résultats quand l’échantillon est plus nuancé, ce qui est le cas du lectorat du Figaro qui, certes, est plutôt à droite, mais pas dans ces proportions. Ensuite, la question posée invitait les gens sur un sentiment et pas sur un engagement de don, ce qui veut dire que l’état réel de l’opinion est sous évalué, les gens s’exprimant en général plus philanthropes qu’ils ne le sont réellement.

Le cas de ce sondage est intéressant à bien des égards, car il permet de déconstruire la manière dont l’empathie s’exprime. Plusieurs remarques pertinentes ont été faites dans les commentaires à ce sujet :

–       “On donne de préférence à ceux pour qui on a de la sympathie”

Très bien. Dans ce cas, qu’est ce qui fait qu’on a plus de sympathie pour les Haïtiens que pour les Pakistanais ? (ou plutôt moins de sympathie pour les Pakistanais)

Je pense que c’est l’Islam et l’association aux talibans. La manière dont le discours médiatique est construit autour des talibans et de leur supposée connivence avec les Pakistanais est ce qu’on appelle un épouvantail. Un tel dispositif permet de jouer sur les peurs des citoyens occidentaux vis-à-vis de ce qui est qualifié de « nébuleuse » et qui mêle, dans un monde imaginaire de peurs ressenties : terrorisme, pouvoir religieux et pratique rigoriste de l’Islam. C’est ce qu’alimentent en permanence les séries tv mettant en scène des luttes anti-terrorisme sous alerte permanente, ainsi que des reportages d’info-spectacle reprenant la même rhétorique.

Ces peurs sont ensuite utilisées pour exiger de nous, citoyens, l’acceptation de renoncer à toujours plus de libertés pour retrouver un sentiment de sécurité.

Plus proche de chez nous, notez comme le mot « burka » a été introduit dans le débat sur le voile intégral pour convoquer ce sentiment de crainte et de rejet vis-à-vis du monde des talibans. Je n’ai personnellement jamais vu la moindre burka en France. Et vous ?

Dans leur malheur, les Pakistanais peuvent en vouloir à ceux qui les ont déshumanisés dans notre imaginaire au point que leur désastre ne soit pas chez nous une cause populaire, Jack Bauer en première ligne.

–       “Les collectes pour le tsunami ont été massives, alors que les zones touchées comptaient de nombreux musulmans.”

C’est que, comme le notait un lecteur, l’image des Indonésiens n’est pas celle des Pakistanais. Par ailleurs, le thème de collecte à l’époque était centré autour de plusieurs pays, notamment la Thaïllande et le Sri Lanka et a permis de plus facilement sensibiliser les Français à cette cause.

J’avoue que c’est insupportable de comparer ces malheurs les uns avec les autres. Une vie humaine vaut la même chose, où qu’elle soit et c’est par manque de connaissance de l’autre qu’on perd le minimum d’empathie qui nous ferait réaliser que les mamans et les enfants (et leurs papas, barbus ou non) du Pakistan ont besoin de nous, là tout de suite.

De manière plus générale, sur les mécanismes de l’empathie, il y a beaucoup de choses à dire mais qui seraient injustement traitées par un simple survol.

Ce que je dis

Je dis que nous vivons une période difficile de notre histoire où plusieurs lignes de fracture apparaissent dans notre société : l’islamophobie grandissante, l’aggravation des inégalités dans la distribution des richesses, la détérioration du lien social et la perte d’espoir de plus en plus visible chez les jeunes.  

Il y a une profonde incompréhension et une méconnaissance de l’autre, qu’il faut résoudre par un dialogue dépassionné et un respect de l’autre, qui commence par une acceptation inconditionnelle de ce qu’il est, quelle que soit sa tenue, sa religion, ses idées. Quand on parle d’islamophobie, il ne faut plus faire comme si ça n’existait pas. C’est sur notre sol qu’on mitraille des mosquées et qu’on lacère au cutter des femmes qui portent le foulard.

Ensuite, nous traversons une crise morale : les gouvernants et ceux qui nous proposent de les suivre ne se comportent pas comme des modèles. Ils sont aux antipodes des valeurs qu’ils disent défendre. Quand un ministre condamné pour injure raciale nous parle de légitimité, quand le héraut de la transparence fiscale se retrouve au cœur d’un scandale financier, quand un président flambeur nous parle de république irréprochable et économe, on sait qu’il n’y a plus grand-chose à espérer d’eux.

Jamais le fait politique n’a été aussi fort dans notre société, c’est-à-dire l’espoir que l’action collective puisse améliorer la situation de notre pays. Pourtant, jamais on a eu si peu confiance dans les politiques pour participer à cette tâche.

Ce n’est pas si grave, c’est nous les citoyens et il y a tant de moyens d’actions pour changer les choses dans notre vie de tous les jours, à commencer par cette discussion si on en tire des enseignements réels.

Enfin, il y a une crise socio-économique : je mêle les deux car je pense que le lien social qui nous unit pâtit du modèle dans lequel nous vivons depuis que notre sort est dicté par des mécanismes purement économiques. J’ai consacré (en partie) mon livre à ça donc j’ai (pour un prochain article) ma petite idée là dessus. Nous vivons toujours plus proches les uns des autres, pourtant la distance entre nous ne cesse de s’agrandir. On n’a jamais autant eu envie de changer le monde, pourtant on se sent impuissants face à un système qui clame son inéluctabilité. Est-ce qu’il n’y a qu’à moi que ça pose problème ?

Si, comme l’un des commentateurs le notait, la stratégie de ceux qui nous gouvernent est de diviser pour mieux régner, alors à nous de les faire mentir.

Il est temps de poser les vraies questions.

 

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Allongé en diagonale sur mon canapé, je zappe. La bouche entrouverte, les pupilles dilatées, je suis dans une zone à mi chemin entre le sommeil et l’éveil, entre le rêve et la réalité. Ma machine à penser me distille des images les unes après les autres: à chaque fois que je change de chaîne, je change d’univers. (…)

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