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5 choses que vous devez savoir sur l’affaire Kerviel

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Cr FoulExpress.com/Adel Zaidi

 

Le procès en appel du trader qui a “fait perdre 5 milliards d’euros à la Société Générale” a débuté cette semaine. C’est l’occasion de revenir sur 5 informations cruciales dans l’examen du dossier pour comprendre ce qui s’est passé dans les bâtiments de la banque d’investissement:

1)     Jérôme Kerviel a d’abord été employé au middle office de la Société Générale, où il a appris les techniques de contrôle et les procédures informatiques de passage d’ordre dans les systèmes comptables de la banque. Sa promotion au front office était l’une des exceptions dans une politique de recrutement très compétitive et très consanguine autour de quelques écoles et formations triées sur le volet (Polytechnique, Mines, Centrale, ENSAE, DEA de Nicole El Karoui et quelques autres). En contrepartie, la pression en termes de résultat qui reposait sur ses épaules était énorme.

2)     Jérôme Kerviel est accusé d’avoir dépassé ses limites de risques. Celles-ci sont théoriques et contrôlées quotidiennement par les équipes de Risk Management. Elles sont régulièrement franchies et font l’objet d’une « tolérance » proportionnelle à la connivence qui existe entre des collègues issus bien souvent… des mêmes réseaux scolaires. Par ailleurs, les responsables de la salle de marché ont tendance à fermer les yeux sur des brèches dans les limites de risque lorsqu’il s’agit de transactions gagnantes, avec une appréciation très relative des amplitudes de ces brèches.

3)     Jérôme Kerviel est accusé d’avoir maintenu le secret à propos de sa stratégie. A l’intérieur de la banque, ses transactions devaient au minimum être accessibles à son management (chargé de le superviser), son assistant trader (chargé de contrôler ses positions et de passer des ordres comptables), l’équipe de gestion du risque (chargée de veiller au respect des limites dans les prises de positions), ainsi que les services de contrôle de la Socgen (alertés par Eurex à plusieurs reprises suite à des transactions de taille importante).  De deux choses l’une : soit Kerviel a effectivement réussi à les tromper et dans ce cas ils sont tous incompétents et doivent être également lourdement sanctionnés, soit ils étaient au courant et laissaient faire pour des raisons diverses : il est difficile dans une banque pour un employé chargé du contrôle (Middle Office et Risk Management) de mettre en cause la responsabilité d’un trader. Les uns sont perçus comme un centre de coût (le contrôle), les autres comme un centre de profit (le trading), établissant ainsi au cœur de la banque une hiérarchie des légitimités qui pose un lourd conflit d’intérêt.

Par ailleurs, le responsable direct de Jerôme Kerviel s’appelle Eric Cordelle. Nommé responsable de l’équipe « Delta One » où opérait Kerviel sans avoir la moindre expérience en trading. Il occupait jusque-là des fonctions d’ingénieur financier à Socgen Tokyo. Il paraît difficile de contrôler un trader au-delà des positions théoriques qu’il prend si on ne connait rien de ce qui fait le métier de trader, au-delà des modèles mathématiques : la relation avec le marché, les courtiers, les astuces, etc.

4)     Jérôme Kerviel est accusé d’avoir dissimulé ses positions en passant des ordres fictifs dans les systèmes comptables de la Société Générale et en se servant des identifiants de ses collègues pour masquer ses traces. Malheureusement, cette pratique est répandue et largement utilisée, pas forcément par malveillance. Deux cas typiques : lorsqu’un trader s’absente en vacances et qu’un de ses collègues est chargé de « suivre » ses positions, il n’est pas rare qu’il passe des ordres en son nom, se servant de sa machine pour plus de facilité. Dans d’autre cas, pour des soucis d’efficacité, l’automatisation des process de passage d’ordres s’est faite en ayant recours à des fichiers Excel très sophistiqués. Ces derniers enregistrent des ordres dans le système comptable de manière automatisée pour « couvrir » des positions prises sur le marché. Les identifiants d’un trader sont souvent écrits « en dur » dans le code informatique de ces fichiers pour plus de facilité. Il arrive même que des transactions soient passées au nom de traders qui ne travaillent plus pour la banque…

5)     Jérôme Kerviel est le coupable symbolique des défaillances d’un système. Il est assurément coupable de manquements dans l’exercice de ses fonctions et de n’avoir pas tiré plus tôt la sonnette d’alarme, même s’il est très mal vu dans la banque de « cracher dans la soupe », mais la sévérité du verdict et le lynchage médiatique dont il a fait l’objet répondent à une autre exigence : celle de donner l’image d’un assainissement du milieu de la finance à travers l’identification de coupables. Kerviel en fait partie. Sur le principe, s’il fallait appliquer la même grille d’analyse à tous les traders en fonction quand il a été arrêté, les prisons françaises auraient de sérieux problèmes de capacité…

Il est en l’occurrence plus facile de mettre en cause un homme qu’un système, car quel juge voudrait prendre la responsabilité de mettre en accusation un système financier moribond à l’heure où les états européens voient leur souveraineté mise en danger sous l’œil scrutateur des agences de notation. Dans ce contexte, il semble important de montrer un front uni de l’état aux côtés du système bancaire.

La réponse est dans le verdict : serrer les rangs et condamner Kerviel.

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Foul Express, épisode 4 : La Dette

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La Défense, Octobre 2001, arbitrage de produits de taux pour la Société Particulière

Hakim, mon tuteur de stage, m’a demandé de travailler sur des indicateurs statistiques et d’essayer d’établir la pertinence de certaines idées de l’analyse technique.

L’analyse technique est un ensemble de méthodes, non démontrées de manière académique, qui visent à détecter des tendances de hausse ou de baisse des marchés financiers avant les autres, afin de pouvoir tirer avantage de ce supplément d’information. Trop occupé dans mes calculs, je n’avais jusque là pas pris de recul sur ce que nous faisions : derrière le savant nom « arbitrage de produits de taux » qui désigne l’équipe se cache en fait une bande de super diplômés qui achète et qui vend essentiellement des morceaux de dettes des pays.

Petit rappel : quand un pays définit sa politique économique, il cherche dans le même temps à trouver des sources pour financer cette même politique. L’Etat en place peut alors se servir des impôts et des taxes pour prélever les sommes nécessaires mais il peut également, comme n’importe quel client d’une banque, s’endetter. Au lieu de souscrire un crédit comme le font les ménages, le pays peut émettre des obligations. Une obligation est un morceau de papier qui donne droit à son porteur, contre le prêt d’une somme fixée (le principal, 100 euros par exemple), de toucher un taux d’intérêt chaque année (le  coupon) jusqu’à la fin du prêt (la maturité) et de récupérer le principal à cette date finale. En gros, cela revient à « prêter » 100 euros à un Etat, et le coupon versé revient en fait à une espèce de loyer de l’argent.

Petite digression sur le sens des mots : on utilise souvent le mot « prêt » quand on parle de crédit. Il y a pour moi un abus de langage dans cette pratique. Dans le dictionnaire, « prêter » consiste à « confier provisoirement quelque chose à quelqu’un ». Je sais bien que je suis fils d’immigrés, et que mes capacités de compréhension de la langue française peuvent à ce titre être sérieusement mises en doute mais quand même, je ne vois dans le dictionnaire aucune mention d’un quelconque versement d’intérêts en échange dudit prêt. En fait, je crois qu’il vaudrait mieux parler de « location ». On dira alors « j’ai loué de l’argent pour acheter la maison, ça valait mieux que de la louer… », ou encore « les locations d’argent sont l’activité principale des banques de détail… », ce qui correspond bien mieux à la réalité.

Sans vouloir être paranoïaque, le choix du mot « prêt » est-il vraiment innocent ? « Prêter » est ce que fait un ami quand on a un coup dur ou ce que fait un enfant quand il apprend le partage. Les organismes de crédit ont-ils voulu s’approprier cette part inconsciente d’entraide et de sympathie que le mot « prêt » porte en son sens ? Quand je vois les pubs pour les crédits à la consommation par exemple, j’ai des vertiges : la représentation qui est faite du crédit est toujours très enfantine : la Société Particulière le représente comme un pouce qui vient « donner des coups de pouces », il scratche sur des platines vinyles lors d’une soirée d’anniversaire ou porte les meubles lors du déménagement… chez Ça-tu-l’aimes, ils ont même créé un personnage de dessins animés, Créditue, tout vert, qui aide les gens à traverser dans la rue et joue au frisbee avec les enfants sur la plage. Nulle part on ne voit les huissiers qui saisissent les biens de ceux qui ne peuvent plus payer, les chargés de recouvrement menaçants ou les commerciaux insistants qui expliquent que « tout est possible » sur les coins de tables en contreplaqué du « pays où la vie est moins chère », à condition qu’elle se paye en plusieurs fois bien sûr…

Revenons donc à la dette des pays. Le taux d’intérêt que paient les Etats quand ils s’endettent n’est pas choisi au hasard. Il est très précisément fixé en fonction de la situation financière du pays et de sa capacité à rembourser ses dettes. Des agences de notation, dont les plus connues sont Standard & Poors, Moody’s et Fitch, sont chargées de leur attribuer des notes (des ratings), qui sont déterminantes dans la fixation du taux d’intérêt qu’ils paieront. Plus la situation d’un Etat est dite « problématique », plus le taux d’intérêt versé est important.

A ce moment là, dans la conversation, quelqu’un de très mal intentionné pourrait dire :

« Oui mais c’est pas très juste tout ça, car plus un pays est en difficulté, plus il a besoin d’emprunter, plus sa note est mauvaise, plus ça lui coûte cher, plus il est en difficulté… »

Si vous travaillez dans la finance (en général ce simple fait vous donne un vernis de crédibilité en public), balayez son intervention d’un : « Vous n’y connaissez rien, c’est beaucoup plus compliqué que ça… ». Cette technique fonctionne très bien, c’est d’ailleurs ce que font les financiers tous les jours quand ils rencontrent des contradicteurs.

Les Etats pauvres (et apparemment condamnés à le rester) sont donc quasi systématiquement dans une situation d’endettement qui grève leurs richesses et leurs recettes à en mettre leur avenir sous hypothèque, au propre comme au figuré.

Tout se passe comme si après l’effondrement des empires coloniaux, il avait fallu redéfinir des outils de contrôle sur les pays dits « sous-développés » de l’époque, et qui semblent toujours « en développement » 40 ans plus tard. Si, dans ce film noir, les pays prêteurs d’argent étaient aussi des consommateurs des ressources naturelles des pays endettés, la servitude par la dette serait le moyen optimal (un mot à garder en tête) de les maintenir sous contrôle, tout en ayant l’apparence de celui qui aide, puisqu’on est celui qui « prête », qui envoie des sacs de riz et qui donne des conseils sur le respect des droits de l’Homme dans ces pays.

Mon Dieu, il s’agit pourtant de la réalité, et ce que vous regardez n’est pas un film catastrophe hollywoodien mais le journal de 20h…

Notre travail consistait en fait à tirer avantage des différences entre les taux d’intérêts versés par chaque Etat, en se basant sur des méthodes mathématiques complexes, qui l’étaient suffisamment pour cacher à notre conscience (déjà bien anesthésiée) les implications de ce qu’on faisait dans l’économie réelle. Bien sûr, on ne peut pas faire des attaques ad-nominem contre tel ou tel employé des banques, car cette action des intervenants sur les marchés financiers n’est pas concertée ni délibérément orchestrée directement contre les pays pauvres par un quelconque groupe occulte, mais elle résulte de la rencontre entre un contexte historique et un système de pensée qui font que la seule façon de réaliser les valeurs qui servent d’objectif de vie à tout ce petit monde a été de gagner de l’argent aux dépens des autres, moins au fait des techniques de la finance donc plus faibles, dans un système où l’information dicte les rapports de force.

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